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21/08/2016

&95v Souvenirs lointains (4)

 

La guerre 1940-1945

 

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 Les allemands sur la place des palais à Bruxelles.

 

La drôle de guerre - Le 10 mai 1940, les Allemands envahissent la Belgique et la Hollande qui capitulent ainsi que Pétain en France - de Gaule à Londres crée la France libre.

Le matin du 10 mai 1940 était radieux de printemps. Il faisait si beau : le ciel était bleu, du bleu des myosotis de mai, quand ils sont bien frappés de rosée.

La ville s’étirait de son sommeil candide, inconsciente de la gravité monocorde des voix de speakers qui s’élevaient par les fenêtres entrouvertes, annonçant sans interruption le début de la « drôle de guerre » : l’armée d’Hitler violait les frontières.

Atterrés, mes parents avaient l’oreille aux nouvelles que débitait sans arrêts, notre vieux poste de radio. 

La terreur et la crainte pesaient sur chacun. Tout le monde avait en mémoire les exactions et brutalités cruelles des soudards de 1914, aussi ce fut pour beaucoup la fuite devant l’envahisseur et l’exode vers la France.

Les routes de Belgique furent vite encombrées et saturées de colonnes pitoyables de réfugiés angoissés qui se traînaient lamentablement, hagards, à pied ou sur toutes sortes de véhicules : bicyclettes, brouettes, poussettes, chariots avec attelage, voitures, camions, etc.…

L’envahisseur avait été tellement rapide dans son action que les troupes belges, désemparées et en désordre, reculaient vers la France en vue d’un éventuel regroupement, saturant davantage le réseau routier.  Pour corser l’affaire, des avions mitraillaient les soldats en fuite. 

 

Aigle au ciel de malheur,

Triste agent de la peur

Qui boutez feu et flammes

Aux maisons qui s’enflamment,

Livrant à l’abandon

Ceux qui n’ont plus de nom.

 

Quant à nous, nous nous réfugiâmes avec les voisins dans les caves de notre modeste appartement : nous pouvions y tenir un siège. Seuls enfants, bien emmitouflés sur nos paillasses, inconscients, nous vivions heureux en nous racontant des histoires.

commons.wikimedia.org

Stukas allemand mitraillant soldats et populations

 

fr.wikipedia.org

Chasseur Messerschmit allemand

 

Des files interminables de gens fuyaient vers la France, craignant de subir le même sort que la population belge de 1914 qui avait été brutalisée et massacrée par les casques à pointe teutons, semant la terreur dans tout le pays. 

Le roi Léopold ayant déclaré la neutralité de la Belgique, les troupes allemandes avaient reçu instruction de traverser le pays sans commettre la moindre exaction. --- Cependant ça ne dura pas longtemps à la suite de l'attitude hostile de la population et des noyaux de résistance qui s’établirent partout. ---

La « guerre » dura dix jours en Belgique et aux Pays-Bas, un peu plus en France et puis ce fut la débandade des armées avec la suite que l’on connaît : la trahison de Pétain, le héros de 1914, le sauve-qui-peut vers la France et la déclaration du général de Gaulle.

 

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vivre en Belgique.be

Marchand ambulant fuyant vers la France avec toute sa famille

 

 Les loups sont arrivés.

Les moutons atterrés

Fuient vers les grands prés verts.

 

Les vautours dans le ciel

Déversent tout leur fiel.

 

Les troupeaux découverts

S’enfuient vers les grands champs,

Car le soleil là-haut

Leur disait très souvent

Qu’il y fait toujours beau

 

La vie devint alors très difficile pour les gens des villes occupées qui manquèrent rapidement de tout. Un marché de contrebande intérieure (appelé marché noir) se développa rapidement au seul bénéfice des bien nantis, cependant rendant encore plus précaire l’existence des autres dont nous étions.

La faim commença à tenailler les gens des villes.  L’occupant prélevait tout ce qu’il pouvait, laissant les occupés affamés. 

Ce furent alors les tristes queues devant des magasins aux trois-quarts vides, les parents angoissés devant les assiettes vides, les hivers rudes à grelotter sans combustibles, le drame des juifs et autres marginalisés déportés, les tortures dans les prisons, les exécutions sommaires etc. --- 

Enfin, le perpétuel et poignant drame des populations innocentes payant un lourd tribut à la folie des conquérants.

 

Les yeux sont vides, comme des trous noirs,

Et les affres des ventres font mal d’eau.

 

Chardons et cactus pour un triste soir

Réveilleront leurs angoisses et leur peau.

 

Faim aux entrailles, … tripes de cafard,

Ils mangent leur bile et serrent les poings

Vers ceux qui hantent leurs vieux cauchemars

Les traînant à genoux, bien loin, bien loin.

 

L’occupation, nous parut longue, quatre ans d’inquiétude et de souffrance.  Nous perdions l’espoir d’une libération proche. --- Les envahisseurs supérieurement armés, bien disciplinés et soumis à la poigne de fer de leurs cadres, paraissaient invincibles. --- Les forces alliées pourtant puissantes avec l’entrée en guerre des géants américains et russes, éprouvaient les plus grandes difficultés à débarquer et passer les lignes allemandes --- Ce fut aussi le temps des bombardements sans pitié pour les innocents qui périrent par milliers. --- Les habitants des villes vivaient un cauchemar avec les sirènes des alertes à la bombe et le ronron lancinant des nuées de bombardiers alliés qui se dirigeaient vers les villes et objectifs allemands. --- 

 Les oiseaux de l’enfer

Ont tous franchi les mers,

Porteurs d’un mauvais sort

Semant partout la mort.

 

Les justiciers du ciel

Déversent tout leur fiel.

 

Coupables et innocents

Répandent tout leur sang.

 

Les villes sont en ruine,

Les bouches crient famine,

Les enfants ont très peur

Quand le ciel prend couleur.

 

C’est la grande misère

Des peuples sur la terre.

Partout c’est la terreur,

Les hommes sont en pleur.

 

Notre pauvre monde est mort,

Mais il respire un peu

Et malgré sang et feu

Vaincra le mauvais sort.

 fr.wikipedia.org

Bombardiers alliés survolant l’Europe.

A l'insu de mes parents, je grimpait jusque la plateforme au-dessus de notre appartement, pour y contempler les nuées d'avions alliés survolant Bruxelles à haute altitude. ---

En mars 1939, les russes déclarent la neutralité de l’Union soviétique dans la guerre entre l’Angleterre, la France et l’Allemagne. --- Ils se ressaisiront suite aux efforts de Staline qui les convaincra de prendre le parti des alliés.

L’épopée allemande en Russie vaut la peine d’être contée. --- La Russie, à cette époque était en proie aux luttes intestines opposant les communistes à des mouvements divers. --- Hitler ayant vaincu les belges et les français, décide d’attaquer l’URSS malgré le pacte de non-agression qu’il avait conclu avec Staline. --- Secrètement, il déclenche, le 22 juin1941, l’invasion de la Russie en dépit du pacte. --- En juillet 1941, Staline en appelle solennellement à la nation de s’unir quelle que soit l’opinion de chacun (communiste et opposants). --- Les russes détruisent le plus grand barrage du monde, pratiquant la technique de la terre brulée qui leur avait réussi du temps de Napoléon, privant les allemands d’énergie électrique. --- Les allemands assiègent Leningrad le 8 septembre et Sébastopol le 30 octobre. ---

En novembre 1941, La température en Russie tombe à -20°. --- L’hiver 1941-1942 va être le plus froid (- 37°) depuis un siècle, occasionnant de très lourdes pertes au sein de la Wehrmacht pas suffisamment équipée. --- Les russes, profitant des conditions atmosphériques, déclenchent, le 5 janvier 1941, une contre-offensive, d’abord dans le secteur de Moscou ensuite sur l’ensemble du front. --- Fin février 1943, encerclement des troupes nazies à Stalingrad avec ordre d’Hitler de se battre jusqu’à la mort, ils se rendront après 6 mois. ---

Une longue bataille succéda sur le front de l'Est jusqu'en 1945 (de 1941 à 1945, plus de 30 interventions et conflits, le front russo-allemand restera permanent toute cette période). --- Les alliés occidentaux furent aux portes de Berlin avant les russes qui avait eu de grosses difficultés à s'en approcher ---- Un accord difficile avait donné aux russes la gloire de prendre et occuper la ville les premiers, ce qu'ils firent le 2 mai 1945. ---    Adolphe Hitler et Eva Braun, son épouse récente se suicident, le 30 avril 1945, dans un bunker, les russes s’approchant de Berlin et les alliés en attente suivant l’accord passé de pas occuper Berlin avant les occidentaux. --- L’acte définitif est signé le 8 mai 1945. ---

 

 

Il se faisait appelé le Führer,

Il était dément et bon pour l’asile.

 

Les suivants l’ont suivi jusqu’en enfer

Défiant tous ceux qui lui sont hostile.

 

Il se faisait appeler le Führer,

Conduira son peuple jusqu’à la mer,

Torturant, tuant tous ses ennemis

Jusqu’à ce que les plus forts soient soumis.

 

Il se faisait appeler le Führer,

Voulait, toute à ses pieds, la terre entière.

 

Sont venus des Océans, des plus forts

Qui les ont vaincus, une fois encor

 

Il se faisait appelé le Führer,

Laissera dans l’histoire un temps amer

Que beaucoup de jeunes se rappellent encore

Et que toujours tristes, les vieux déplorent.

 

 -o-o-o-o-

 

 
Les principaux acteurs

 

          

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hist-geo.com

   Hitler et Mussolini

                  

                                                Résultat de recherche d'images pour "Churchill" 

     lstormdocument.com

       Churchill et Staline, les ennemis d'hier          

                                                            

 

 

 Philippe Pétain.

 

  Maréchal Pétain

                 

                                                                                                                                                                

 

de Gaule et Churchill

 

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Larousse.fr

La conférence de Téhéran 8 novembre au 1 décembre 1943

Accord entre lest trois grands

de gauche à droite

Staline, Roosevelt et Churchill

 

Dwight David Eisenhower

Organise le embarquement en Normandie

Obtient la capitulation sans condition de l'Allemagne

Harry Truman en 1945. 

 Harry Truman

Président des USA en 1945, au décès de Roosevelt

 

 

 

 

 

 

 

11/12/2009

Ch. 5 - Le petit séminaire, les grenouilles et l'étang

 

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES.

 

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PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

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Chapitre 5 - Gentinnes, les grenouilles et l'étang.

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {5.1} Une aventure ridicule avec une voisine me pousse, par timidité, à prétendre que je me destine au sacerdoce - Rapportée par mon frère, cette annonce me place à l’avant-scène de mon milieu très chrétien (il y a un frère prêtre de chaque côté) et me voila embarqué au petit séminaire de l’autre oncle, religieux de la congrégation des Spiritains, qui en était le supérieur - {5.2} Les premiers jours en internat furent difficile pour un petit garçon, très pudibond , ne connaissant rien de la vie et du sexe qui pour lui n’était que la source des fautes graves du sixième et neuvième commandement. - {5.3} Horaire difficile dans un établissement qui préparait à leur avenir de futurs missionnaires d’Afrique - {5.4} Évocation du drame de Kongolo où furent assassinés, le 1 janvier 1962, la plupart de mes anciens condisciples qui s’y sont retrouvés - {5.5} Histoire d’un enfant, d’une grenouille et de l’eau - {5.6} Le petit juif qui se cache parmi nous - {7} Les « résistants » et les « clandestins ».

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier) du blog.

 

 

{5.1} Petites causes, grands effets, a-t-on coutume de dire. Un événement insignifiant en soi se produisit un jour qui donnera à mon existence une orientation douloureuse et difficile.

 

Une voisine de quinze ans, Micheline, sans s’en rendre compte, par coquetterie et pour taquiner les garçons se divertit à mes dépens ; les autres, ma timidité et le contexte religieux de l’époque firent le reste.

 

La guerre, l’occupation allemande et l’absence de véhicules avaient transformé les rues de Bruxelles en grandes surfaces de jeux et de réunions.

 

Mes parents, contraints par l’exiguïté de l’appartement, avaient toléré que mon frère et moi allions jouer dans la rue avec certains jeunes du voisinage qu’ils estimaient fréquentables.

 

Aux grandes vacances de 1943, j’avais encore treize ans et me trouvais, un soir de canicule, en grand bavardage avec des jeunes plus âgés.

 

Micheline, voisine très jolie et fort entourée, faisait des coquetteries et les garçons étaient bien excités.

 

Nous avions sorti des chaises et formé un cercle. Mon frère et moi, trop jeunes, ne nous sentions pas très concernés par ce badinage.

 

En panne d’initiatives aguichantes, Micheline vint se placer derrière moi et m’enlaçant de ses jolis bras, me cala contre le dossier de la chaise sur laquelle je me trouvais campé, posa sur mon visage brûlant de confusion sa joue fraîche et parfumée pour sortir d’une voix vibrante un « mon amour » faussement passionné.

 

Les autres, pour s’amuser, embrayèrent, à ma grande confusion : j’étais écarlate et prêt à exploser. En pleine panique, la seule échappatoire qui me vint à l’esprit fut de crier : «  Je ne veux pas de ça, je veux me faire curé ! ». Il est même probable que j’ai dit « prêtre », curé étant plutôt un terme générique péjoratif utilisé par les non-croyants.

 

Voilà comment, un jour, je m’empêtrai dans un truc qu’il me fallut près d’une dizaine d’années pour en sortir et qui fut le premier jalon de ma prétendue « vocation ».

Mon frère Pierre, rapporta l’incident à la maison. Devant l’intérêt que je lisais dans les yeux de mon entourage, je ne niai pas, ne voulant surtout pas révéler la raison réelle de ma déclaration.

 

Il est important maintenant que je décrive le climat particulier dans lequel vivaient les familles croyantes de l’entre-deux-guerres afin de faire mieux comprendre l’état d’esprit dans lequel je me trouvais.

 

Dans les pays chrétiens, comme la France et la Belgique, le clergé était puissant, sans être opprimant comme par le passé.

 

Depuis l’encyclique « Rerum novarum » et le suffrage universel, les milieux chrétiens s’étaient démocratisés et le clergé, ayant compris d’où venait le vent et où se situaient les champs de recrutement, s’intéressa davantage aux économiquement faibles, aux classes laborieuses et aux petits bourgeois des professions libérales.

 

Il faut aussi rappeler qu’à cette époque, trois courants sociaux et politiques se partageaient le pays : les catholiques, les libéraux et les « rouges », socialistes et communistes.

 

Les libéraux prônaient la libre pensée et se trouvaient donc opposés aux catholiques soumis aux impératifs philosophiques de l’église romaine.

 

Les socialistes et les communistes, quant à eux, influencés par les athées Marx, Engels et Lénine voués à la lutte des classes, défendaient la liberté des populations dites laborieuses abusivement exploitées par ceux qu’on appelait alors les capitalistes.

 

En Belgique, dans la première moitié du siècle passé, le socialisme et le communisme s’étaient surtout implantés dans les régions industrielles et minières du Borinage et du Bassin liégeois.

 

Le milieu rural belge était majoritairement catholique et soumis aux impératifs cléricaux.

 

Les libéraux, minoritaires, étaient jugés infréquentables par ces groupes sociaux qui les jugeaient ennemis de l’église.

 

L’enseignement était confié par la majorité communale catholique aux maîtres issus des écoles normales chrétiennes, lesquelles, bien entendu, respectaient les diktats du clergé.

 

Ma famille, originaire des Ardennes et du Namurois, était fondamentalement catholique et cléricale.

 

Il y avait un prêtre de chaque côté : l’oncle, vedette du chapitre précédent, et un frère de mon père, avant-dernier du clan qui s’était laissé attirer, jeune gosse de douze ans, par le côté aventureux et glorieux du missionnaire d’Afrique mais aussi par le cadre romanesque de l’ancien château de Gentinnes transformé en petit séminaire, avec son bel étang.

 

Les circonstances, la guerre, ainsi que plus tard une infirmité visuelle, ont voulu que ce cher oncle ne posât jamais un seul pied dans cette Afrique de ses rêves.

 

Il fut, dés la fin de ses études, affecté à l’enseignement, dans ce qu’on appelait alors un petit séminaire. C’était là qu’on embrigadait les jeunes qu’un père propagandiste, sillonnant la Belgique, recrutait en faisant miroiter lors de conférences et projections cinématographiques, tout l’idéalisme et le merveilleux de l’aventure exotique des prêtres en missions africaines.

 

Le film, projeté en noir et blanc et muet, était habilement monté de manière à susciter dans le cœur de jeunes garçons d’une douzaine d’années, idéalistes et épris d’aventures, des vocations religieuses.

 

Il me fut donné l’occasion, à la fin de leur vie, d’avoir avec mes deux oncles des conversations qui m’ont fait conclure, sans trop me tromper, que ces deux hommes placés dans un autre contexte d’époque (l’actuelle, par exemple) auraient choisi une autre orientation.

 

Si l’oncle de Vonêche ne fut pas attiré par l’aventure de l’Afrique, il fut sans doute tenté, comme beaucoup de jeunes des milieux catholiques ruraux de son époque, par la grande considération dont ils étaient l’obj et quand ils s’engage aient dans cette voie.

 

Aussi, je tiens à manifester dans ces pages toute l’admiration, la chaleureuse estime et l’affection que je ressens pour ces deux hommes. Ils furent des modèles de courage et d’abnégation, de renoncement et de droiture.

Ils assumèrent avec dignité et respect de l’engagement un choix de jeunesse qui par la règle sacerdotale est irrévocable et qui n’aurait peut-être pas été le leur à une autre époque.

 

Tout ce qui précède me permet aussi de faire mieux comprendre le climat particulier dans lequel je baignais.

 

Mon entourage familial, issu de la très chrétienne ville de Ciney dans le Condroz namurois, accueillit avec une évidente satisfaction bien que teintée de prudence, mes intentions de vie sacerdotale.

 

Mes oncles furent consultés et m’interrogèrent. Ils me parurent assez embarrassés et beaucoup moins emballés que les autres. Je suppose qu’ils avaient perçu l’ambiguité et la fragilité de mes intentions.

 

L’oncle Paul, préfet de discipline de Gentinnes, crut bon de présenter une solution qui lui semblait la meilleure : entrer dans son collège où il pourrait m’orienter, me suivre et me conseiller.

 

Cet établissement comme je le signalai plus avant, était destiné à former des futurs missionnaires. A la demande de mon oncle, ses confrères tolérèrent trois exceptions : Jacques, un cousin, fils de la sœur aînée de mon père et deux de ses copains de Winterslag, bourgade minière de Campine d’où ils provenaient.

 

Voilà comment, un beau jour de septembre 1943, en pleine guerre, je me retrouvai avec Jacques, mon cousin, et ses deux copains à la salle d’accueil du collège où étaient reçus les « nouveaux ».

 

Une atmosphère fébrile et inquiète y régnait, faite de l’angoisse camouflée des mamans et de leurs rejetons affolés.

 

C’était la première fois, pour la plupart, qu’ils quittaient le tiède giron familial pour une parenthèse monastique d’au moins trois mois, avec toutes les contraintes physiques et morales qu’elles comportaient et qui n’étaient interrompues qu’aux vacances de Noël, Pâques et fin d’année scolaire.

 

Les pensionnaires du collège étaient logés dans de grands dortoirs : il y en avait un pour les « petits » (c’est-à-dire nous), un autre pour les « moyens » (quatrième et troisième latines) et les « grands »(secondes et rhétoriques).

 

Comme nous nous trouvions dans un couvent de religieux, il y avait ce qui est appelé « la clôture », c’est à dire des locaux interdits aux « laïcs » qui n’avaient accès qu’à la salle de réception, la salle des fêtes, le réfectoire, la chapelle et par exception, le jour de l’entrée des « petits », leur dortoir.

 

Sans crainte de frôler le ridicule et comme quoi les petites causes peuvent avoir de grands effets, je dois raconter ici que ma plus grande appréhension fut de penser que j’allais devoir me déculotter en public dans le grand dortoir des petits, pour enfiler un pyjama.

 

J’étais d’une pudeur excessive à cause du type d’éducation que j’avais reçu faisant tabou du sexe et de tout ce qui y avait trait.

 

Depuis plusieurs jours, je faisais des cauchemars et me retrouvais la nuit, en rêve, en courte chemise et sans culotte, coupable et terrorisé d’une peur physique pleine d’angoisse.

 

Avec le recul du temps, on réalise l’incroyable fossé qui sépare nos générations confrontées à deux systèmes aussi excessifs l’un que l’autre.

 

De nos jours, la libération de la pensée a donné à l’individu une grande liberté de conscience, même chez les croyants. Cette libération des esprits s’est étendue comme une tache d’huile, provoquant un emballement grave, avec comme résultante un relâchement dangereux des mœurs.

 

Par contre dans un passé qui fut celui des seniors d’aujourd’hui, régnait un rigorisme ridicule qui jetait opprobre et exclusion sur tout ce qui touchait le sexe.

 

On osait à peine en parler, les parties inférieures du corps étaient l’objet d’une pudibonderie ridicule. (De là, l’angoisse qui m’habitait à l’idée de montrer, en me dévêtant, ne fut-ce qu’un rien de bas-ventre.)

 

L’initiation sexuelle mettait éducateurs et parents dans un embarras profond et il me fut rapporté que certaines jeunes femmes de ma famille s’étaient trouvées, la veille de leur nuit de noces, absolument inconscientes de ce qui allait leur arriver.

 

En ce qui me concerne, il faut que je détaille les avatars de ma propre initiation.

 

Comme tout adolescent bien constitué, je me posais des questions sur la procréation et les rapports physiques qui devaient exister entre deux êtres de sexe opposé.

 

Mes parents dans la crainte de gaffer, me renvoyèrent à mon confesseur, le tout gentil et timide Père Joseph qui me demanda si j’avais déjà observé certains comportements des animaux de sexe opposé.

 

Je répondis avoir vu dans l’étang des grenouilles qui s’étreignaient. Le bon et si touchant Père, n’ayant vraiment aucune connaissance en zoologie, soulagé me dit : « Eh bien, c’est comme ça que ça se fait ».

 

Il ignorait vraisemblablement que chez les batraciens, comme chez les poissons « ça se fait » autrement que chez les mammifères, c’est-à-dire par projection extérieure du liquide fécondant sur les oeufs pondus par la femelle.

 

{5.2} Revenons maintenant à ce fameux premier jour de mon entrée au collège : c’est hanté d’appréhensions ridicules quant aux atteintes à ma pudeur que je découvris avec mes parents le redouté dortoir au premier étage du bâtiment principal.

 

De grandes fenêtres l’éclairaient abondamment et les lits étaient rangés de part et d’autre d’une allée centrale. Au mur, un austère crucifix et un Saint-Esprit sous forme de colombe, l’ordre s’étant voué à celui-ci.

 

Maman s’empressa de ranger mes affaires dans l’armoire étroite qui m’était attribuée parmi toutes celles qui se trouvaient alignées le long du mur.

 

Une pièce contiguë était réservée au débarbouillage matinal. On y trouvait des rangées d’armoires basses destinées à contenir nos effets de toilette et, pendant la guerre, on y tolérait quelques provisions de bouche mais pas de friandises.

 

Sur ces armoires, des cuvettes émaillées blanches qu’il fallait remplir d’eau, le soir, pour gagner du temps le matin. En hiver, par temps de gel, on devait casser la glace qui s’y était formée (on ne chauffait que les locaux scolaires, le réfectoire et les bureaux-chambres des professeurs.)

 

Aussi angoissé que les autres mais trop fier pour le montrer, je cranais pour soutenir les miens.

 

Le moment du départ fut un déchirement pour ces bambins (certains de septième avaient à peine dix ans) et c’est le cœur gros que nous nous sommes trouvés en cour de récréation avec les « anciens» qui fanfaronnaient.

 

Nous avons l’âme en mal

Du bâtiment trop grand

Un lourd cœur animal

Qui pleure et perd le sang.

 

Pauvres petits garçons

Qui sanglotent au giron

De mamans éperdues

Et tendrement émues.

 

Envoyez aux nuages

Tant de soupirs secrets,

Tout petits gars si sages

Qui ne furent pas prêts

A entrer au couvent

Pour y pleurer souvent


Voilà comment je me suis retrouvé avec une douzaine de petits diables comme moi en classe de sixième pour y apprendre principalement le latin, les maths et le français.

 

Je n’étais pas bon élève, trop dissipé, distrait et peu attentif. Les résultats s’en firent rapidement ressentir.

 

L’oncle Paul était notre professeur de français et assumait la tâche combien ingrate de préfet de discipline.

 

C’était donc lui qui morigénait ses neveux, mon cousin Jacques n’étant pas plus brillant que moi. Intègre et juste, il nous a toujours traités avec une rigueur et une fermeté scrupuleusement identiques à celles qu’il appliquait aux autres élèves.

 

Notre oncle en qualité de préfet de discipline avait eu l’idée (peut-être discutable) d’introduire le scoutisme intégral dans son établissement - tous les élèves étaient inscrits à la Fédération des Scouts Catholiques - Il poursuivait ainsi un double but : occuper les loisirs des jeunes qui lui étaient confiés et les former physiquement et d’autre part développer en eux l’idéal du service aux autres et du dévouement.

 

{5.3} Nous menions une vie quasi monastique : lever à 5 heures, gymnastique, torse nu, dehors par tous les temps – ensuite toilette dans notre bassin émaillé blanc (avec glace garantie, par temps de gel) –

 

A 6 heures, messe, prières et méditation dans la chapelle.

 

Suivait, à 7 heures, le petit-déjeuner en silence avec lecture d’une œuvre littéraire facile qu’un « lecteur » (il était juché sur un haut siège et chacun avait son tour) « chantait » consciencieusement sur le ton lancinant et barbant du recto-tono, usage courant dans les couvents.

 

De temps à autre, le Père supérieur reprenait des erreurs que des jeunes potaches évitaient difficilement.

 

Sur une petite estrade, démocratiquement, les Pères partageaient nos repas et notre discipline.

 

Pendant la guerre, menu invariable : un bol de petit lait, légèrement sucré, épaissi à la farine de seigle dans lequel nous trempions une tranche du pain bis fabriqué par les frères convers avec la mauvaise farine grise (légèrement tamisée pour en enlever mal certains déchets suris qui lui donnaient mauvais goût) à laquelle l’établissement avait droit en échange de nos timbres de ravitaillement. (timbres de rationnement distribués mensuellement par les autorités à chaque citoyen belge)

 

Après le déjeuner, à 7 heures 30, une heure de travail scolaire dans la grande salle d’étude, sous l’œil sévère d’un surveillant.

 

Nous étions ensuite astreints à une heure et demie de corvées ménagères diverses : enlever les yeux que la machine à éplucher les pommes de terre avait laissés, nettoyage des légumes, entretien des locaux, aide au jardin et corvées diverses.

 

Astucieux et courageux, les « Pères » comme on les appelait dans la région, parvenaient à fonctionner pratiquement en autarcie, assurant en quantité et qualité les besoins en nourriture d’une collectivité d’une centaine de personnes, à une époque de famine.

 

Pour atteindre cet objectif, celui qui était appelé le Père-économe avait converti une partie des dépendances du collège en locaux adéquats à ces activités complémentaires (potager, verger, porcherie, poulailler, boucherie, boulangerie, etc.) ce qui entraînait un accroissement des besoins en main- d’œuvre que les frères déjà surchargés ne pouvaient plus assurer sans cette corvée qui nous était imposée le matin.

 

Nous subissions, ensuite, deux cours d’une petite heure, ce qui nous amenait à l’arrêt de midi avec la première levée de la règle du silence pour un repas chaud que le cuisinier s’ingéniait à nous préparer avec ce que le Père-économe, débrouillard, lui fournissait. S’ensuivait alors, la première période de récréation de la journée.

 

Les cours (trois heures) et la loi du silence reprenaient à 14 heures - A 17 heures, collation frugale (une tranche de pain-maison sur laquelle on étendait une marmelade noire, appelée sirop, confectionnée avec des déchets de sucrerie).

 

Une demi-heure plus tard retour à la salle d’étude, jusque 19 heures, pour les devoirs et leçons de la journée.

 

Venait ensuite le repas du soir, en silence, avec lecture d’un ouvrage pieux comme « L’imitation de Jésus-Christ » suivi d’une période de temps libre (avec nouvelle levée de la règle du silence).

 

Nous nous retrouvions à la chapelle à 20 heures pour l’office du soir et la prière qui étaient suivis d’une rapide toilette du soir, vers 20 heures 45, devant le bassin émaillé, avec extinction des feux à 21 heures, un père-surveillant arpentant les couloirs entre les lits en disant son chapelet.

 

Ce régime sévère valait pour les jours de la semaine (du lundi au samedi compris) sauf le congé obligatoire du jeudi après-midi où une activité scoute, généralement en patrouille, remplaçait les trois heures de cours.

 

Le samedi soir, c’était le rituel hygiénique de la grande toilette hebdomadaire sous la douche qui se passait dans un local non chauffé.

Nous disposions d’une dizaine de cabines sans commandes individuelles, un préposé-surveillant se chargeant de régler la température de l’eau, son débit et sa durée d’utilisation à sa guise avec le souci de faire de nous des hommes aguerris en nous envoyant une eau presque froide.

 

Les dimanches et jours fériés étaient comme partout jour de congé et de dévotions pour lesquels nous nous devions d’être particulièrement performants, étant donné notre statut de futur prêtre.

 

Les corvées et les cours étaient remplacés par les nombreux offices religieux.

 

Ca se passait de la manière suivante : après toilette matinale et gymnastique, de 6 heures à 8 heures, messe et méditation suivi d’un retour en salle d’étude pour lectures de préférence pieuses ou édifiantes.

 

10 heures : grand-messe chantée,

11 heures : temps libre en salle de récréation ou salle d’étude pour les pensums ou travaux de rattrapage ;

12 heures : repas et à partir de 13 heures, activités scoutes (grands jeux à l’extérieur) ;

17 heures 30 : « vêpres » (cérémonie religieuse chantée) suivies d’un temps libre ;

19 heures : repas du soir suivi d’une heure de temps libre pour activités scoutes en patrouille (aux grandes occasions « feu de camp », c’est-à-dire chants et sketchs autour d’un grand feu) ;

20 heures : « salut » (cérémonie religieuse dominicale dédiée à la Vierge) suivi de la toilette habituelle du soir et du coucher à 21 heures.

 

Nos professeurs étaient très bons et très dévoués, mais nous le leur rendions très mal. Notre vie quasi monastique était trop austère et sévère pour des adolescents. Nous tentions de chasser le « cafard » qui nous accablait souvent en espiègleries pas bien méchantes cependant répréhensibles.

 

Mes pitreries avaient beaucoup de succès et j'étais souvent entouré d'une "cour" de deux ou trois copains que j'amusais beaucoup au grand dam du cher oncle qui voyait ça d'un très mauvais oeil

 

Il me réprimandait souvent et mes bulletins s'en ressentaient.  Mai c'était plus fort que moi, j'avais ça dans le sang, mes oncles paternels étaient tous des rigolos, y compris l'oncle de Gentinnes.

 

Ce fut d'ailleurs une grande déception pour moi de réaliser que le "comique" qui faisait rire tout le monde en réunion de famille, prenait l'attitude grave et sévère que lui imposait sa fonction de préfet de discipline.


Certains professeurs, bien souvent les plus gentils, devenaient vraiment nos têtes de turc. L’ascendant ou l’autorité sur les autres, on l’a ou on ne l’a pas : c’est inné.

 

C’est un don que l’oncle préfet avait reçu incontestablement, mais par contre un jeune Père, notre professeur de latin, en était totalement dépourvu.

 

Il voulait nous intéresser et s’intégrer en jouant au Prof-copain et à la longue n’y parvenant pas se mit à sévir durement. Mais rien n’y fit, il n’avait incontestablement pas la manière. C’était le Prof-martyr comme il y en a tant de nos jours.

 

Nous étions quand même bons bougres et pris de remords prenions la résolution de ménager notre victime.

 

Ca n’a jamais tenu plus d’une demi-heure ; insensiblement, comme malgré nous, le chahut sourdait presque imperceptible d’abord et puis de plus en plus fort.

 

Des qualités d’autorité naturelle et d’ascendant sur les autres, devraient être un critère impératif de sélection des enseignants, dans l’intérêt évident des deux parties : le maître et l’élève.

 

A ce propos, je me dois de raconter un incident majeur dans le contexte du lieu, de l’époque et du milieu dans lequel il s’est produit.

 

C’était l’hiver de 1943-1944, particulièrement dur et long. Une sorte d’apathie générale semblait s’installer. Le « cafard » grignotait les troupes.

 

Tous les élèves se trouvaient réunis dans la grande salle de travail pour l’étude du soir. Le Père surveillant était à son pupitre devant. Les élèves étaient installés, chacun à son banc, par ordre de classes : les petits à l’avant, les secondes et rhétos derrière.

 

On ne sait trop pour quelles raisons, soudain, les « grands » à l’arrière se mirent à faire claquer en cadence les couvercles des pupitres de leur banc. Le surveillant, interdit, cria : « Du calme, Messieurs, du calme ».

 

Rien n’y fit, bien au contraire, le vacarme gagna du terrain pour atteindre le milieu de la salle. Le surveillant, affolé, se précipita vers les chahuteurs pour tenter de les calmer.

 

Mais dès qu’il s’approchait d’une zone perturbée, les tapageurs concernés se tenaient innocemment cois, tandis que les autres tapaient de plus belle.

 

Nous, les petits, d’abord effrayés, nous y allâmes aussi, timidement d’abord et avec joie et entrain ensuite. Le pauvre Père courait d’avant en arrière, n’arrivant pas à pincer un coupable : il n’avait à sa portée que des petits anges, les deux mains le long du corps, apparemment totalement innocents.

 

Le surveillant abandonna la partie et nous nous retrouvâmes, très excités, chantant l’internationale à tue-tête.

 

Il convient de réaliser la scène dans un contexte de lieu et d’époque : une bonne soixantaine de futurs curés, hurlant à pleins poumons, en 1944, le chant des « rouges » dans un chahut épouvantable et prêts à en découdre avec qui oserait les toucher.

 

Mon oncle, préfet de discipline, se devait d’intervenir mais il était introuvable. Un autre Père tenta timidement de calmer les esprits mais en vain, il fut refoulé sous les huées, sifflets et petits projectiles divers.

 

Je n’ai jamais connu les causes de cette « révolution », s’il y en avait une. C’était peut-être une blague qui a dégénéré et ceux qui en étaient l’origine, devaient être terrorisés de la tournure que prenaient les événements déclenchés, d’autant plus que, laissés à nous-mêmes, le chambard s’enflait incroyablement et que rien ne semblait devoir l’arrêter.

 

Je me suis souvent dit que c’était comme ça que naissaient les révolutions, dans une ivresse collective plugins/blogspirit/langs/fr.js?20090525"> // // --> // --> //]]> et communicative et sans se soucier des lendemains répressifs.

 

La nôtre d’insurrection dura le temps relativement long qu’il fallut pour enfin dénicher l’oncle qu’on a trouvé en visite chez un voisin.

 

Mis au courant des événements, il a agi avec son habituelle détermination et l’assurance de son pouvoir.

 

Je réalisai alors combien l’autorité et la faculté de diriger les hommes sont l’apanage de certains et de mon cher oncle, en particulier. span> //]]>

 

En effet, pénétrant dans la salle d’étude en ébullition, comme Daniel dans la fosse aux lions, il s’avança lentement, très droit et calme.

 

Aussitôt, comme des cartes à jouer qui s’effondrent les unes sur les autres, les couvercles des pupitres des bancs se turent, abandonnant la place à un silence sinistre et angoissé.

 

Mon oncle, olympien, très maître de lui, remonta toute la salle et se plaçant sur l’estrade devant les « révolutionnaires », d’abord les toisa avec insistance mais sans colère, sûr de lui et de son autorité.

 

Nous n’avons pas pu à ce moment faire autrement que l’admirer et l’estimer. Sans se départir de son calme, il nous envoya dans les dortoirs en nous conviant à une réunion-débat, au lever du lendemain, sur le sens à donner à notre acte, la responsabilité de chacun et les sanctions qui s’imposaient.

 

Nous en reparlâmes souvent après, l’incident nous ayant bien sûr fortement marqués. Mais nous étions unanimes à mettre en exergue ses qualités de meneur d’hommes, sa droiture, sa bonté et son dévouement.

 

Il deviendra supérieur de l’établissement, transformera le petit séminaire en collège ouvert à tous, l’agrandira de nouveaux bâtiments modernes, parviendra à obtenir l’agrégation du Ministère pour l’homologation des diplômes, et après le drame de l’exécution des missionnaires de Kongolo au Congo, remuera ciel et terre, les autorités et les fidèles pour faire ériger, dans l’enceinte du collège, un mémorial-chapelle national à la mémoire des missionnaires ayant laissé leur vie, lors des événements qui, après l’indépendance, ont ensanglanté ce pauvre pays.

 

{5.4} Pour rappel, à Kongolo se trouvait une mission d’une douzaine de spiritains, confrères de ceux de Gentinnes, qui furent assassinés par une soldatesque ivre et inconsciente, le 1 janvier 1962.

 

Parmi eux, des anciens camarades du collège et surtout un copain de classe, René Tournai et un chef scout, Pierre Gilles (totemisé Ourson).

 

Il y eut cependant un survivant, échappé par miracle qui fut mon chef de patrouille duquel je parlerai plus loin.

 

Écoutez le chant des tam-tams

Au cœur d’un ciel rouge de flammes ?

Entendez-vous le chant du cher copain René,

Si courageux sous les balles des forcenés ?

Entendez-vous, aussi, le chant du chef Ourson

Bénissant ses bourreaux,

Pris de boisson, qui ne savent plus ce qu’ils font ?

 

Le ciel fauve d’Afrique en pleurs s’est tu,

Les gazelles fuyaient les hommes en rage,

Les oiseaux se cachaient dans le feuillage,

Et les mères pleuraient ceux qu’elles n’ont plus.

 

Des griffes de sang noir

Feront au ciel d’un soir

Des zébrures de rage,

Réveillant les tourments

De ces hommes déments

Revenant d’un autre âge.

 

Quoi de plus merveilleux pour un jeune garçon que de disposer le long de sa cour de récréation d’un bel et grand étang, aux nombreux coins secrets, bordé de grands arbres avec en son centre une île sur laquelle pleure un saule ?

 

Comme je l’avais signalé plus avant, les Pères ne manquaient pas de faire valoir cet avantage lorsqu’ils recrutaient. C’était, en ce qui me concerne, ce qui tempéra mes appréhensions.

Aussi, le premier jour, je ne manquai pas avec les autres nouveaux, d’y pêcher des têtards et autres alevins ainsi que d’y faire quelques tours en barque.

 

Plus tard, quand je fus bien intégré et adapté au règlement, je m’arrangeai pour tromper la vigilance des surveillants en me glissant sous le treillage qui fermait l’aire de récréation.

 

J’avais repéré un endroit de passage où la clôture était un peu relâchée et sous laquelle je parvenais à me glisser, au prix de contorsions difficiles. Il va de soi que cette action était totalement interdite et sanctionnée durement, l’étang n’étant accessible que sous surveillance.

 

{5.5} Ces incursions dangereuses et brèves me permirent cependant de découvrir une belle grenouille brunâtre, aux grands yeux tendres et doux de bovidé, qui pataugeait à grands coups de ses longues cuisses luisantes dans une sorte de petite crique discrètement camouflée.

 

Le soir, je la retrouvais et elle m’accueillait en gonflant ses bajoues. J’en avais fait une amie que j’avais introduite dans mes dédoublements dont j’avais fortement amélioré la technique, les rendant de plus en plus discrets et réels.

 

Cette faculté de rêve-éveillé me permettait de supporter une vie qui ne me convenait pas du tout. Dès que je le pouvais, à l’étude, comme au lit, je m’évadais dans mon monde avec mes amis imaginaires.

 

Une nuit d’hiver, glaciale, abyssale et longue, en plein désarroi et triste à mourir, j’appelai ma grenouille qui accourut aussitôt.

 

- Que veux-tu, descendant des hommes ?

- Connaître ton nom.

- Je suis Rana 1ère, mère de la génération de la lune rousse dans les roseaux de l’érable noir et mon époux s’appelle Rana 1er, père de la génération de la lune rousse dans les roseaux de l’érable noir.

- C’est trop compliqué, s’exclama Madoulet qui nous avait rejoints avec les autres.

- Nous nous appelons toutes Rana 1ère, et les mâles, Rana 1er , c’est une règle chez nous.

- Marrant, ç’truc-là, grommela Jim.

 

La grenouille était très gentille et nous raconta beaucoup d’histoires d’eau, bien entendu, avec tritons, épinoches, et autres habitants des étangs.

 

C’est ainsi qu’elle nous invita à vivre l’aventure impossible des « Globuleux », êtres invisibles qui vivaient dans des perles d’eau.

 

- Suivez-moi, dit-elle, en sautant dans l’eau.

- Elle est dingue, dit Pit, qu’est-ce qu’on fait ?

- On la suit, s’exclament en chœur, Madoulet et Jim, tout en se précipitant dans l’étang.

- On va se mouiller et l’eau est dégueulasse, remarquait Gros Bidon, pas du tout intéressé et qui s’assit sous un arbre, les bras autour des genoux.

 

Sans nous occuper de lui, nous suivîmes Rana 1ère dans une sorte de soupe verdâtre. Elle nous précédait, nageant élégamment tandis que, derrière elle, notre curieuse troupe barbotait maladroitement.

 

Imaginez la scène :

 

Belle des Cloaques, l’araignée, à la manière d’un poulpe, se propulsait à coups de ses huit pattes, Jim toujours opportuniste, accroché à son dos ; la guêpe et le carabe, allergiques à l’eau, ne prétendant pas se mouiller, nous suivaient à la surface, en glissant sur leurs pattes comme des hydrophiles.

 

Quant à Madoulet, le sabre entre les dents, il s’empêtrait dans ses hauts-de-chausses en nageant entre deux eaux, alors que Pit et moi, nous nous efforcions tant bien que mal, maladroits dans la vase, de ne pas nous laisser distancer.

 

Gros Bidon, sur le bord, se lamentait, en prétendant que nous allions nous noyer. Le feu follet, mystérieusement, avait disparu comme dissous dans l’eau.

 

Rana 1ère nous attendait au plus profond de l’étang, là où jaillissait une source qui bouillonnait légèrement avec beaucoup de belles bulles s’élevant à la surface comme l’encens au-dessus d’un autel.

 

L’endroit était sublime de limpidité et de transparence et les bulles s’irisaient en s’enivrant des rais du soleil.

 

Confondus d’émerveillement, nous écarquillâmes les yeux dans l’attente de la suite que Rana 1ère semblait nous réserver.

 

Sans hésiter, elle plongea dans une bulle pour s’y installer confortablement. Envoûtés et ensorcelés, nous fîmes de même.

 

Bien installés dans nos « aquanefs », nous descendîmes dans la source en traversant un monde de rêve et de cristal. Les bulles s’élevaient autour de nous en jetant des feux de diamants.

 

La descente nous conduisit dans un monde sphérique où tout, y compris nous-mêmes, n’était que bulles.

 

Pas très loin de moi, Rigolard, mon carabe marrant, qui en avait récupéré une quand il glissait à la surface, s’amusait à y faire des cumulets en se faisant glisser sur ses parois bombées.

 

Dans cet univers féerique vivaient des êtres étranges, enfermés comme nous dans leur bulle, et qui nous faisaient de grands signes de bienvenue.

 

Leur tête était une sorte de bille transparente et miroitante qui semblait toujours nous regarder, nous sourire ou nous parler.

 

Huit bras filiformes, aussi souples que des ficelles, s’agitaient en tous sens en prenant appui, tout en glissant, sur les parois de leur bulle.

 

Non loin de moi, il y en avait une qui me souriait depuis un moment. Je lui fis signe : un dialogue s’ensuivit par le truchement de je ne sais trop quel sortilège.

 

- Tu viens sans doute du dessus des eaux ? Commença-t-elle.

- Je suis un terrestre qui n’aime pas beaucoup cet élément, j’en ai assez peur.

- Tu ne dois pas avoir peur ; l’eau, c’est la vie et l’eau des sources, c’est l’âme de la vie, parce qu’elle est plus pure que le ciel bleu sans nuage.

- Mais qui êtes-vous ?

- Nous sommes des gouttes de la mémoire de l’eau.

- Des gouttes de mémoire ? Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

- L’eau est la mère de la vie. Nous sommes les gardiens des mystères de la vie. Nos ancêtres dans la lagune-utérus ont imploré le soleil pour qu’il donne la vie et la vie est entrée dans l’eau et l’eau a nourri la vie et la vie a peuplé l’eau et l’air et la terre toute entière.

- C’est une belle histoire ! As-tu un nom ?

- Nous n’avons pas de nom. Nous sommes toutes identiques, nous parlons et pensons toutes ensemble : nous sommes l’âme de l’eau.

 

La goutte s’est mise à sourire : un sourire infini, un sourire de ciel tout bleu, celui qu’il a quand le soleil se couche voluptueusement dans ses bras refermés.

 

Nous étions abasourdis : chacun de nous avait reçu le même message aussi bizarre que mystérieux. Madoulet, dans sa bulle, en était le derrière par terre. Il fut le premier à réagir :

 

- Sacrebleu ! mordieu, si je m’attendais à un truc pareil ! Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

- Ce sont des confrères en imaginaire, expliqua le feu follet que nous entendîmes soudain sans le voir. Nous sommes l’âme de la vie qui s’élève au-dessus des morts reposant dans les cimetières et nous dansons toutes les lunes vertes au sabbat des poètes et des conteurs d’histoires.

 

Hymne de l’eau

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Ô, toi, ma mère l’eau

Tu murmures et tu chantes

Comme le bel oiseau,

Qui coule dans les pentes

En élevant aux cieux

Un chant pour ces lieux.

 

Ô ! ma source, ô ! mon eau

De lents canards te saignent

En fendant tes ruisseaux.

Ton bleu miroir se baigne

Dans ton ciel le plus beau

Pour les petits moineaux

Qui s’y mirent et s’y penchent

Depuis les basses branches.

Tes océans miroitent tes ciels sans nuages

Tes mers accourent, toutes folles d’horizon.

De beaux galets s’enroulent, le long de tes plages

Où le sable s’écoule en un grand flot très blond.

 

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L’état de « temps de guerre » mettait souvent le collège en situation particulière et exceptionnelle. Ainsi, l’établissement de Lière, pendant flamand du nôtre, pour des raisons que j’ignore, ferma momentanément ses portes et nous envoya ses recrues.

 

On nous demanda donc de serrer les rangs et de faire place aux nouveaux venus. Notre classe, surpeuplée, devint plus bourdonnante qu’une ruche en mal d’essaimage.

 

Nos condisciples flamands étaient plutôt sympas et, très en symbiose, baragouinèrent d’abord un français approximatif pour ensuite se débrouiller très honorablement avec la si difficile « langue de Voltaire ».

 

J’ai toujours eu la plus grande considération et la plus grande admiration pour ceux qui ont cette faculté merveilleuse, moi qui me suis battu toute ma vie pour apprendre les langues, sans grands succès.

 

{5.6} Un jour, en plein trimestre, on nous demanda d’accueillir un « nouveau ». Il était secret et triste de ses grands yeux gris, des yeux d’enfant qui ne l’est plus.

 

Il parlait peu d’un langage prudent et mesuré. Il se tenait souvent seul, sans jouer, affaissé, comme écrasé par quelque chose qu’il ne pouvait révéler.

 

Je le questionnais souvent : il ne répondait pas, mais ses yeux voulaient dire ce que sa bouche taisait. Les autres se préoccupaient peu de lui : il n’intéressait personne et ne semblait pas normal.

 

Il était souvent absent des cours, on ne savait trop pourquoi. Les Pères le ménageaient et lui parlaient avec beaucoup de gentillesse comme s’il était anormal.

 

Nous n’avons jamais rien soupçonné du drame qui hantait ses nuits de cauchemars : plus tard, j’ai appris que c’était un petit juif que les pères cachaient et qui avait assisté à la mort de ses parents torturés devant lui.

 

Ô petit copain triste,

Aux yeux si bleu pervenche

Tu cherches, très au lointain

Dans la gadoue, dans la fange

Les yeux dorés de ton père,

Les yeux de ciel de ta mère

En gémissant ta plainte

D’orphelin triste.

 

Ta plainte d’orphelin triste

Qui pleure sa mère déchirée

Qui gémit son père torturé

Qui a les yeux pleins de sang

Qui a du sang plein les larmes

Qui a mal de la haine des hommes

Qui est pauvre de solitude

Qui a un cœur qui ne peut plus aimer

Qui cherche, qui cherche

L’amour qu’il craint

De ne plus trouver.

 

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{5.7} A la fin des vacances de Pâques, fin avril 1944, les autorités du collège nous font savoir qu’en raison de l’imminence d’événements graves, les cours seront suspendus jusqu’à nouvel ordre et les élèves renvoyés chez eux.

 

En effet, les alliés gagnent du terrain en Italie et la défaite allemande se précise de jour en jour. On s’attend à une opération militaire de grande envergure avec débarquement sur les côtes de la Manche.

 

Nos professeurs furent chargés d’organiser des travaux scolaires par correspondance en vue de préparer un éventuel examen de passage quand les événements le permettraient.

 

Quand les cours reprirent après la libération, en octobre, le seul d’entre nous qui, dans tout le collège, parvint à réussir l’examen de passage imposé pour accéder à l’année supérieure, fut un surdoué, venu tout droit de sa Campine avec mon cousin Jacques.

 

Les autres, dont j’étais, bien entendu, ne s’appliquèrent qu’insuffisamment, la désorganisation générale aidant, pour préparer cette épreuve, si bien que nous avons tous doublé, sauf un.

 

Il faut dire aussi qu’un arrêt scolaire de cinq mois (mai à septembre) dans des conditions exceptionnelles n’était pas de nature à nous préparer valablement.

 

Nous avons profité somptueusement de ces vacances forcées, certes moins appréciées par nos parents obligés de subir notre désœuvrement.

 

Je m’étais installé une petite table devant la fenêtre de rue de notre appartement du deuxième étage pour y bâiller sur mes ennuyeux travaux scolaires, aussi barbants que les devoirs de vacances souvent imposés aux mauvais potaches de mon espèce.

 

Aussi, crayon mordillé et rongé en bouche, j’étais davantage attentif aux mouvements de ma rue qu’aux versions latines et autres théorèmes casse-pieds.

 

Juste devant moi, à moitié camouflée par un des sorbiers qui bordaient notre rue, je pouvais observer par la fenêtre la petite échoppe du marchand de bois coupé. Spectacle assurément peu passionnant ! Et pourtant !

 

C’était auparavant un petit abri à charrette de colporteur qu’un homme d’apparence distinguée avait transformé en boutique à bois coupé pour le feu.

 

Les ménagères venaient chez lui s’approvisionner d’un peu de petits bois secs destinés à provoquer une flambée dans un combustible hétéroclite, rare et récalcitrant qu’elles avaient trouvé difficilement, aussi l’utilisait-on parcimonieusement.

 

Dans les  cabas, le petit bois pour allumer le feu avoisinait les maigres trouvailles alimentaires du jour méritées par de patientes « queues » ou « files » (on allait faire la file, comme on disait alors) chez les commerçants.

Le marchand de bois était assis dans un petit fauteuil d’osier dont il avait raccourci les pieds.

 

Des deux jambes, il encerclait un gros billot qu’il maintenait contre lui et fendait de grosses bûches en tranches fines et régulières qu’il rassemblait ensuite d’une main preste pour faire tomber sous sa serpette une pluie de bâtonnets blancs. (Plus ils étaient fins, plus l’opération était rentable pour le consommateur qui en utilisait moins)

 

La moisson blanche montait le long de ses jambes et l’envahissait jusqu’à ce que, débordé, il se relevât en s’ébrouant et en se dégageant pour former un grand tas à coup de fourche habilement maniée.

 

Moisson si blanche qui s’écoule

Comme un fleuve d’écume blanche

Que des mandarins gris contemplent,

Yeux fermés et mains dans les manches.

 

Le billot sonne et le bois chante

De longs cantiques de voix blanches

En de grands flots échevelés.

 

J’étais fasciné par cet homme étrange. Il portait souvent une sorte de gabardine dont il relevait le col. Il se coiffait d’un feutre comme un personnage de roman policier.

 

Des hommes jeunes venaient bavarder avec lui en conversations animées et mystérieuses mais sans rester longtemps.

 

Je voulais en faire un héros de la résistance et mon imagination lui attribua les plus grands mérites en l’embarquant dans les aventures les plus romanesques.

 

Je n’avais pas tort car j’appris, à la libération, qu’il était un relais de l’armée secrète que son petit commerce camouflait.

 

Nous n’étions pas loin de la caserne Dailly et de son sinistre lieu d’exécution (devenu depuis la fin de la guerre, l’enclos des fusillés).

 

Un jour, un copain de collège m’invita à passer une après-midi chez lui. Il occupait avec ses parents un appartement pas très grand.

 

Son père était un ancien aviateur de la guerre 14-18 qui revint un peu avant le repas du soir accompagné d’un homme à belle moustache, très british, qui parlait peu une langue que je ne comprenais pas et semblait inquiet.

Je ne m’en souciais que peu : nous achevions une passionnante partie de dames.

 

Quand nous passâmes à table, je le regardai plus attentivement. Ses yeux croisèrent les miens, longuement. Il y avait dans son regard tant de lassitude et de détresse que j’en frémis.

 

Il ne parlait pas, il n’a rien dit pendant tout le repas. Il avait de belles mains dont l’une tripotait nerveusement le couvert rangé le long de son assiette.

 

Son regard croisait souvent le mien : je pensai que je lui rappelais quelqu’un.

 

Son repas fut interrompu par l’arrivée de deux hommes qui repartirent précipitamment avec lui.

 

Mon camarade me confia que c’était un aviateur anglais que son père et son réseau rapatriaient en Angleterre.

 

Quand je racontai ça chez moi, mes parents me recommandèrent de n’en parler à personne.

 

L’audace de cette famille, leur courage simple frisant l’inconscience me bouleversera toujours. Je réalise aussi en frémissant au danger qu’inconsciemment j’aurais pu présenter en manquant de discrétion.

 

Maintenant quand je pense à lui, je ne peux m’empêcher de ressentir ce long désarroi de l’animal traqué qui sent la mort ou la souffrance au bout de son chemin.

 

 

Triste est ton regard affolé,

Triste est ta si longue lassitude

D’animal traqué.

 

Tu m’agresses en plein ventre

Tes yeux rongent mon âme

Du vide obsédant

Qui sépare nos existences.

 

Ton regard bleu tremble

Comme tremblent les feuilles

En mal d’orage.

 

Tes yeux murmurent la plainte

De ta chair froide et lasse

Qui appelle le silence infiniment.

 

Les « Pères » comme beaucoup de Belges de tous milieux, offraient l’asile à de nombreux clandestins que la « gestapo » traquait et recherchait.

 

C’était certes très dangereux surtout dans un environnement scolaire composé de jeunes au langage souvent imprudent, la moindre fuite compromettait le collège tout entier et exposait ses responsables aux pires sanctions ; aussi ces actions dangereuses étaient-elles soigneusement camouflées.

 

Cependant, Guy et moi, toujours fureteurs, avions trouvé étranges certaines allées et venues constatées du côté des bâtiments réservés aux activités fermières des frères.

 

Cette suspicion méritait une expédition exploratoire, ce que nous tentâmes illico en profitant de la période de corvée matinale.

 

Nous étions, à l’époque, chargés d’aider le frère-jardinier à entretenir la serre où grandissaient de mignonnes petites pousses, fragiles comme un cheveu, appelées à se fortifier pour devenir d’accortes salades ou autres choux-cabus et poireaux grassouillets.

 

Le frère, trop confiant, nous laissait souvent seuls, latitude qui nous a permis de tenter des actions de reconnaissance. Nous avons vite compris que dans les fenils se cachaient des clandestins que des « passeurs » devaient acheminer en lieux sûrs.

 

Très excités et très imprudents, nous avons tenu dans la confidence certains privilégiés auxquels nous demandions cependant le secret absolu. Quant à nous, nous nous étions ménagé un observatoire par le biais du grenier d’une remise à outils attenante d’où nous pouvions à loisir contempler nos héros.

 

 

Beau grand soldat de l’ombre

Dans le foin de ta cache

Tu gémis ton ciel sombre

Qui fait comme une tache.

 

Tache au front des soudards

Qui traquent dans les bois,

L’animal aux abois,

Qui les fuit sans retard.

 

Les dés de la bataille

Ne sont encor joués.

Dans le foin, dans la paille,

Bientôt seront jetés

En pâture au destin

Pour un cruel festin


°°°°°

 

 


 

 

 

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08/12/2009

Ch. 4 - Les neveux du curé

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES.

 

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PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

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Chapitre 4.  LES NEVEUX DU CURÉ

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {4.1} La guerre « 40 » dites des « dix jours » qu’elle dura pour la Belgique et la Hollande et un peu plus pour la France  -  Occupation, peur, bombardements, résistance, rationnement, la faim et le froid pendant quatre ans  - {4.2}  L’oncle Olivier, l’austère curé du village de Vonêche entre en scène pour recueillir ses neveux, pendant les vacances et les « doper » d’une nourriture plus riche qu’il s’efforçait de trouver chez les fermiers  -  Espiègleries « démoniaques » de ses neveux peu reconnaissants.  -  {4.3} Histoire de ce curé qui fut brancardier en 1914 et perdit son frère tué les derniers jours de la guerre -  {4.4} Curé de Vonêche, il connut deux des voyants des apparitions de la Vierge à Beauraing  -   Il m’a laissé une relation écrite des faits que j’analyse dans ce chapitre et dans le chapitre 25 « Richesse et pouvoir du milieu »

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)


{4.1} Le matin du 10 mai 1940 était radieux de printemps. Il faisait si beau : le ciel était bleu, du bleu des myosotis de mai, quand ils sont bien frappés de rosée.

 

La ville s’étirait de son sommeil candide, inconsciente de la gravité monocorde des voix de speakers qui s’élevaient par les fenêtres entrouvertes, annonçant sans interruption le début de la « drôle de guerre » : l’armée d’Hitler violait les frontières.

 

Atterrés, mes parents avaient l’oreille aux nouvelles que débitait sans arrêts, notre vieux poste de radio.

 

En 1939, mon père avait perdu son emploi de représentant : c’était la crise, avec les affres du chômage.

 

Heureusement, une amie de ma mère qui occupait une place importante au service du personnel de la firme Lever qui l’avait licencié, avait réussi à le faire réengager dans les bureaux de leur usine de Forest à Bruxelles ; ce qui nous contraignit à déménager une fois de plus – la huitième en onze ans.

 

Ce fut donc dans un modeste appartement de cinq pièces – dans la précipitation du transfert, mes parents n’avaient momentanément rien trouvé d’autre – situé dans la commune bruxelloise de Schaerbeek que nous apprîmes par la radio que le fléau de la guerre s’abattait, une fois de plus, sur le petit peuple belge qui avait déjà tant souffert en 1914.

 

Ce fut tellement brutal et inattendu que les parents de Jim, commerçants commençant leur journée plus tard dans la matinée, n’étaient au courant de rien et ce fut Jim, envoyé à l’école, qui revint en criant : « C’est la guerre, il n’y a pas classe ! »

 

La terreur et la crainte pesaient sur chacun. Tout le monde avait en mémoire les exactions et brutalités cruelles des soudards de 1914, aussi ce fut pour beaucoup la fuite devant l’envahisseur et l’exode vers la France.

 

Les routes de Belgique furent vite encombrées et saturées de colonnes pitoyables de réfugiés angoissés qui se traînaient lamentablement, hagards, à pied ou sur toutes sortes de véhicules : bicyclettes, brouettes, poussettes, chariots avec attelage, voitures, camions, etc.…

 

L’envahisseur avait été tellement rapide dans son action que les troupes belges, désemparées et en désordre, reculaient vers la France en vue d’un éventuel regroupement, saturant davantage le réseau routier. Pour corser l’affaire, des avions mitraillaient les soldats en fuite.

 

Aigle au ciel de malheur,

Triste agent de la peur

Qui boute feu et flammes

Aux maisons qui s’enflamment,

Livrant à l’abandon

Ceux qui n’ont plus de nom.

 

Jim, mon cousin, pas trop inquiet de l’aventure, vécut avec sa mère et sa sœur une épopée incroyable, son père, dans le but de les protéger, les ayant fait fuir vers la France, tandis qu’il tentait de sauver son magasin d’électroménager.

 

Quant à nous, nous prîmes le parti de ne pas bouger et de nous cacher. L’insignifiance de notre petit appartement au deuxième étage, les caves communes et les murs mitoyens des immeubles percés d’ouvertures devaient nous permettre d’échapper aux débordements éventuels d’une soldatesque débridée.

 

Contrairement à nos craintes, tout se passa finalement bien. Les premiers jours, nous nous terrions dans la cave. Bien organisés, nous avions tout ce qu’il fallait pour tenir un siège.

 

Seuls gosses du groupe de locataires installés dans les sous-sols, nous étions choyés, bien emmitouflés dans des couvertures. Les hommes allaient aux nouvelles, les femmes aux provisions, faciles à trouver car il ne restait plus grand monde dans Bruxelles.

 

En cachette, Rigolard se glissait sous mes couvertures et me racontait des histoires drôles. C’est ainsi que j’ai appris que Madoulet qui maniait aussi bien la « machine » que mon frère Pit, s’amusait à créer des vides sous les pieds de l’ennemi qui disparaissait dans le sol en jurant des « donner-wetter » teutoniques.

 

Pit et moi furent tentés de les rejoindre, ce que nous fîmes par « ubiquité» interposée. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés dans une sorte de cave voûtée.

 

Un gros « lanchturn », un pied coincé dans les mandibules de Belles des cloaques, gigotait, rubicond, les yeux exorbités, son casque-marmite enfoncé jusqu’aux oreilles.

 

Devant lui, goguenard et se tapant la cuisse, Madoulet le menaçait de sa rapière. Jim, de son côté, lui ayant bloqué l’autre jambe, le décortiquait de sa botte tandis que Gentille, la guêpe, lui préparait en se frottant les pattes une réjouissance plantaire de son cru.

 

« Bidié, bidié ». Le gros malin se tordait en ne pensant même pas à utiliser le pistolet qui se trémoussait sur son ventre. « Bidié, bidié, che sui jatouilleu ».

 

Toujours très polyglottes, nous avions tous bien compris ce qui le tourmentait, d’autant plus que Belle des cloaques, un orteil du malheureux coincé dans les mandibules, lui dansait sur le pied déchaussé une gigue à huit pattes.

 

Ce fut la douce et gentille « Affable » qui vint au secours du pauvre diable en se lançant dans une diatribe inhabituelle pour un si mignon et si candide feu follet mais digne des meilleures catilinaires.

 

Affable, l’angélique feu-follet, obtint la grâce du condamné en démontrant son innocence dans un conflit dont il ne tirait que des désagréments et aucun avantage.

 

Même le belliqueux Madoulet fut convaincu de l’irresponsabilité du gros bonhomme qui, de plus, n’avait vraiment pas l’allure d’un foudre de guerre.

 

Et c’est ainsi qu’il fut libéré et devint un de nos bons compagnons, un peu empoté, soufflant et suant, mais si brave, si brave… ! Affectueusement, Jim l’appelait : Gros bidon (le nom lui est resté).

 

Notre séjour en cave fut finalement de courte durée, le bruit se répandant rapidement que les envahisseurs, contrairement à leurs compatriotes de 1914, étaient très disciplinés et ne s’en prenaient nullement aux populations d’autant plus que Bruxelles fut déclarée « ville ouverte » (je ne sais trop d’ailleurs pour quelle raison) ce qui devait normalement la préserver des combats.

 

La « guerre » dura dix jours en Belgique et aux Pays-bas, un peu plus en France et puis ce fut la débandade des armées avec la suite que l’on connaît : la trahison de Pétain, le héros de 1914, le sauve-qui-peut vers l’Angleterre et la déclaration du général de Gaulle.

 

La vie devint alors très difficile pour les gens des villes occupées qui manquèrent rapidement de tout. Un marché de contrebande intérieure (appelé marché noir) se développa rapidement au seul bénéfice des bien nantis, mais rendant encore plus précaire l’existence des autres dont nous étions.

 

La faim commença à tenailler les gens des villes. L’occupant prélevait tout ce qu’il pouvait, laissant les occupés affamés.

 

Ce furent alors les tristes queues devant des magasins aux trois-quarts vides, les parents angoissés devant les assiettes blanches, les hivers rudes, à grelotter sans combustibles, le drame des juifs et autres marginalisés, les tortures dans les prisons, les exécutions sommaires.

 

Enfin, le perpétuel et poignant drame des populations innocentes payant un lourd tribut à la folie des conquérants.

 

Les yeux sont vides, comme des trous noirs,

Et les affres des ventres font mal d’eau.

Chardons et cactus pour un triste soir

Réveilleront leurs angoisses et leur peau.

Faim aux entrailles, … tripes de cafard

Ils mangent leur bile et serre les poings

Vers ceux qui hantent leurs vieux cauchemars

Les traînant à genoux, bien loin, bien loin.

 

{4.2} Tout ce préambule pour introduire le personnage principal de ce chapitre : l’oncle Olivier, brave mais austère curé d’un petit village aux confins des Ardennes.

 

C’était le frère aîné de ma mère qui était la plus jeune d’une famille de six enfants. Entre eux, il y avait un frère, officier tué les derniers jours de la guerre 14/18, et quatre sœurs dont ma mère et celle de Jim.

 

La sœur aînée avait épousé un instituteur qui luttait du mieux qu’il pouvait contre l’analphabétisme d’une vingtaine de gosses d’un petit village, campé à flanc de coteaux au-dessus de la Lesse, petit cours d’eau des Ardennes, à quelques lieues de celui de l’oncle curé.

 

Les deux petits villages étant trop loin et les contrôleurs à la solde des Allemands pour traquer le marché noir, trop nombreux et vigilants, le seul moyen qui restait au curé et à l’instituteur, d’aider leurs sœurs et belle-sœur, était d’accueillir et nourrir les « Bruxellois » pendant les grandes vacances scolaires de juillet-août.

 

La première année, le curé, grand cœur mais inconscient du poids de la tâche, avait pris en charge les deux familles et organisé le presbytère en conséquence.

 

L’expérience ne fut pas renouvelée, les deux sœurs restant près de leurs maris, tandis que l’oncle se chargeait des trois plus grands et l’instituteur de mon petit frère et de la sœur de Jim.

 

C’est ainsi que la fameuse bande de « Flique-Pitte-Jim » se mit à sévir, deux mois par an, au presbytère de Vonêche, au grand dam du malheureux oncle.

 

Et il en a vu, le pauvre ! Il faut dire qu’il était le vrai personnage qui nous manquait pour créer l’ennemi public numéro un : grand, austère dans sa soutane noire, n’accordant aucune attention aux enfants qu’il ne supportait guère, il était ce qu’il y avait de mieux pour donner le plus grand éclat à nos fredaines de garnements et créer avec nos espiègleries les situations les plus désopilantes.

 

Le presbytère était sur une place, face à l’église, comme il se doit ; à droite, un mur grillagé avec une porte qui donnait dans le parc d’un beau château qui appartenait au Baron d’Huart, comme beaucoup de biens de la région d’ailleurs.

 

Le château et son grand parc jouxtaient la partie droite de la cure. Le baron, généreux paroissien, avait fait construire sur le côté du presbytère, une salle paroissiale-bibliothèque qui restera éternellement imprégnée de la sueur des neveux du curé séchant sur les devoirs et punitions qui  désenchantaient  leurs vacances.

 

Complètement autonomes, les châtelains avaient dans leur propriété leur ferme, leur potager, leur verger, un étang avec nénuphars et beaux poissons, une orangerie avec arbres fruitiers et plantes exotiques et sur le côté de l’église, une chapelle donnant sur le chœur d’où ils pouvaient suivre les offices sans se mêler aux villageois.

 

Voici ainsi campé le principal décor des trois petits gredins qui hantaient la cure de Vonêche et faisaient gagner des indulgences à leur pauvre oncle curé.

 

Le potager du château, nous paraissait immense. Il était entouré d’un très haut et large mur en pierres du pays. Mitoyen du jardin situé derrière la cure, il fut un des hauts lieux de nos exploits ; les espaliers plantés tout au long, nous permettaient un accès facile et les dalles de faîte étaient pour nous un très confortable chemin de ronde, témoin de nos plus audacieuses escapades.

 

Le plus cocasse de l’affaire c’est que, désireux de nous doter d’un code secret inconnu des adultes, nous avions appelé cette voie incongrue : « la petite fille », (allez voir pourquoi !).

 

Nos conversations prenaient innocemment des tournures aussi équivoques que scabreuses puisque nous ne cessions d’évoquer à table nos exploits quand nous « montions » sur la « « petite fille ».

 

Les adultes présents, dont les deux sœurs du curé, perplexes, se regardaient plutôt embarrassés jusqu’à ce que l’oncle tonna, pourtant convaincu de notre candeur, d’une voix aussi sèche que pincée : «Taisez-vous avec vos bêtises !».

 

Notre premier séjour, donc, donna lieu au rassemblement des tribus sous la houlette de l’austère pasteur flanqué de ses deux sœurs. La mère de Jim avait emmené dans ses bagages, sa servante, accorte et jolie, primesautière à souhait pour s’entendre avec les trois gredins que nous étions.

 

Dorette (petite dorée, parce que blonde), la sœur de Jim et Luc alias Lulu, mon petit frère, très jeunes, soumis et toujours fourrés dans les jupes de leurs mères n’étaient vraiment pas de taille à se mesurer valablement à nos adversaires ni, de surcroît, n’en ayant vraiment pas la moindre envie.

 

On s’en méfiait beaucoup parce qu’ils ne manquaient pas, très collaborateurs de nos autorités, d’aller rapporter nos  entreprises interdites ou dangereuses.

 

Nous en fûmes débarrassés les deux années suivantes, le séjour à la campagne se limitant aux trois gredins, les aînés, que l’oncle curé s’efforçait de « requinquer » et les deux plus jeunes chez l’oncle instituteur de Mesnil-Église, les épouses restant près de leurs maris.

 

La jolie servante, se rangeant rapidement du côté des trois bandits, devint vite leur meilleure complice, participant activement à leurs exploits en leur procurant le matériel qui leur manquait ou en leur fournissant des prétextes valables.

 

Dès que son service le permettait, elle s’échappait pour nous retrouver et participer à nos histoires qui l’amusaient beaucoup. C’est ainsi qu’un jour, nos autorités nous permirent d’entreprendre avec elle une expédition à l’étang de « Tanton » situé en plein bois du même nom.

 

Nos imaginations en firent une aventure épique peuplée d’ennemis dangereux que nous écartions à coups de bâtons-machettes ou de sarments-révolvers. L’étang de Tanton, disons plutôt mare, était, en dehors du sentier qui y menait, abandonné à lui-même et entouré d’une brousse inextricable.

 

Nous fûmes donc forcés de le traverser à gué, ajoutant fort bien à notre aventure le piquant qui lui aurait manqué, d’autant plus qu’Yvonne (la jolie servante) nous précédait en relevant sans vergogne ses jupes jusqu’à la taille, dévoilant, à notre grand émoi de jeunes garçons, de bien jolies jambes et une petite culotte rose à festons de dentelle.

 

Aussi dès que ce fut possible, j’appelai mes amis des rêves qui n’attendaient que ça pour participer à une action aussi émoustillante.


Madoulet fut le premier sur place, sabre au vent, en proférant des « cré bon sang » à la cantonade. Belle des cloaques, comme Jésus, se mit à marcher sur l’eau verdâtre,

 

Rigolard, avançant de guingois, se tenait les élytres en faisant le clown, tandis que, Gentille la guêpe, survolait les lieux en vrombissant bruyamment.

 

Le résultat de tout cet appareil fut qu’Yvonne, affolée, se mit à pousser des cris de gorets qu’on assassine et j’eu bien du mal à lui faire comprendre que tout ça était du domaine de l’imaginaire.

 

- Venez voir, c’est dingue par ici, criait, du bout de l’étang, Gentille, la guêpe, les pattes antérieures en porte-voix.

- On arrive, répondait Madoulet en soutenant galamment Yvonne, pas très rassurée.

- Terteufel, toi te fa noyé, grommelait la bonne voix de Gros bidon que je n’avais pas vu derrière moi et qui me soutint vigoureusement alors que je commençais à m’enfoncer dangereusement.

- En avant clamait Jim, bondissant à grands "flac et fracas" dans la mare pour rejoindre notre toute « Gentille » éclaireuse.

 

Le spectacle était était d’un grandiose à faire rêver le plus exigeant des bédéphiles : notre petit bois s’était transformé en la plus gigantesque et la plus exubérante des forêts équatoriales.

 

Les bras m’en tombent et le stylo itou : comment décrire cet époustouflant décor !

 

Des arbres immenses, étirant des lianes échevelées, avec des fleurs aux grands yeux, des papillons à grandes fleurs, des oiseaux de paradis dans des orchidées surréalistes, des colibris chatoyants enivrés jusqu’à l’extase, le bec plongé en paille dans la plus céleste limonade, des mousses délicatement fleuries, des cacatoès rêveurs et, au pied des grands arbres, un chemin miraculeusement tracé pour ouvrir une voie royale à nos explorateurs ébahis.

 

- Que c’est chouette, s’extasiait Jim en s’y engageant.

- Venez, Princesse en ce lieu digne de vous, disait Madoulet, en s’inclinant, la main sur le cœur, la bouche en fin d’oviducte de gallinacés ou cul de poule si on préfère, devant Yvonne, ravie.

 

Un rien jaloux, je ne pus m’empêcher de juger opportun de freiner le cours de l’histoire et donner un tour de vis aux emportements entreprenants de notre flibustier, ce qui donna ce qui suit :

 

- Viens petit Flique, me susurra, avec un petit signe gracieux, la petite servante aux beaux yeux que j’avais bien télécommandée, et qui me tendit la main en me lançant une œillade d’une telle ardeur qu’elle fit pâlir de jalousie notre Madoulet. Celui-ci ne put s’interdire une réflexion profonde sur la frivolité féminine.

 

Rigolard, le carabe doré, en bon copain, très amusé de l’incident, ne pouvait s’empêcher de se marrer dans ses palpes-labials qu’il camouflait de ses pattes antérieures innocemment croisées devant ses mandibules.

 

Jim, réfugié prudemment sur sa cavale octopode, ouvrait la marche, suivi de Madoulet, sabre au clair, très vite consolé de son échec galant.

 

Tels de preux explorateurs, nous pénétrâmes prudemment dans cet inconnu affriolant où nous découvrîmes un spectacle à couper le souffle du plus endurant des marathoniens.

 

Le tunnel de végétation laissait transparaître des combinaisons multicolores où les rayons du soleil se miraient dans de savantes réalisations (le bleu clair avait des reflets de ciels pâles et le rouge feu des accents de couchers du soir).

 

Dans cet univers exquis, des paradisiers flottaient doucement, la queue étalée en gracieux éventail. De-ci, de-là, des papillons aux ocelles délicats reposaient ou glissaient lentement en feuilles mortes.

 

Nous avancions en silence dans un univers ouaté, n’osant pas respirer, les yeux écarquillés et le ventre en boule. Madoulet, bouche bée, en avait perdu sa faconde, Belle des cloaques en serrait les pattes, Rigolard ne rigolait plus et Gros Bidon tremblait comme feuille par vent d’orage.

 

Mais ce qui nous attendait au bout du chemin dépasse tout entendement. Le « tunnel » débouchait sur un espace immense tant en surface qu’en hauteur, entouré d’arbres gigantesques qui tendaient sur le dessus des bras tentaculaires se rejoignant en forme de voûte.

 

Des orchidées multicolores s’éparpillaient partout en superbe tapisserie. Au centre, juché sur un trône de fleurs d’or, se trouvait un ara superbe, ailes ouvertes tel un emblème héraldique, tandis que d’autres plus petits l’entouraient alignés en rangs serrés en une exubérante cour princière haute en couleur.

 

Le maître des lieux, de ses ailes ouvertes en bras vêtus de capes orangées, nous fit un geste d’accueil lent et cérémonieux en nous invitant à approcher.

 

Madoulet, vite remis de ses émotions, jamais désarçonné et ayant retrouvé toute sa faconde et son à propos, entreprit de son chapeau à plumes un ample salut, de quoi faire crever de jalousie le plus courtois des gentilshommes.

 

- Salut à vous grand et magnifique seigneur à plumes, prononça-t-il solennellement, en s’inclinant jusqu’au sol. Nous vous apportons le bonjour des ombres de l’ombre.

- M’avez-vous apporté ce que j’attends de vous ? Répondit, ex-abrupto, le seigneur-oiseau.

 

Assez interloqué, Madoulet se tourna vers nous, mais nous étions tous perplexes, pas plus éclairés que lui. Aussi, notre porte-parole reprit, risquant un faux-fuyant habile :

 

- Nous n’avons pas eu l’autorisation de l’emporter, le Grand Concepteur ne nous l’a pas permis.

 

Le Grand Concepteur que j’étais, se sentant dans l’obligation de sortir notre ami de ce mauvais pas, s’approchant, lui glissa dans l’oreille : « Il veut la goutte tombale, mais c’est une chose impossible parce qu’on sortirait de l’invraisemblable ».

 

Madoulet, jamais à court d’idées, crut s’en sortir d’une entourloupette :

 

- Ô  Grand Ara, le plus grand parmi tous les aras, je me reprosterne devant ton auguste perchoir et te signale que la goutte tombale n’est disponible qu’en compte-gouttes sacré intransportable.

 

Le « Grand Ara » après avoir interrogé ses conseillers, répondit :

 

- Je décide de vous garder tous en otage jusqu’à ce que l’un d’entre-vous, que vous enverrez dans votre monde, ait trouvé le moyen de me ravitailler de ce précieux breuvage.

 

Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvâmes tous dans une très grande et magnifique cage de lianes savamment et artistiquement entrelacées où de délicieuses choses nous furent servies par de superbes aras en livrée rouge et queue-de-pie noire.

 

Peu disposés à demeurer dans cette cage dorée, nous tînmes conseil pour envisager une savante sortie qui tromperait nos geôliers si majestueux soient-ils.

 

A court de trouvailles, je n’imaginai rien de mieux que d’interrompre l’histoire en replongeant les vivants dans la banale réalité quotidienne tout en renvoyant la jolie servante à ses casseroles.

 

Majesté des ombres de feu

En pénombre de faux vert sombre,

Et majesté en ombres bleues

Dans des feuillages si bleus d’ombre.

 

Mais des oiseaux en fleur

Perchés sur fleurs d’oiseaux

Fleurissaient la senteur

Des fiers eucalyptus,

Berçant dans le ciel d’eau

De très grands papyrus.

 

Une autre et mémorable aventure fut celle qui eut pour cadre le verger-prairie du château qui se trouvait dans la partie du parc se situant derrière l’église et était en partie bordé par le chemin qui permettait aux châtelains d’accéder à leur chapelle.

 

Ce chemin empierré et bien entretenu qui donnait accès à la grande allée centrale de la propriété, fut l’un des principaux lieux de nos exploits où nous sévîmes avec ardeur et malice au grand désaveu de notre oncle curé.

 

Les arbres fruitiers du verger du Baron situés derrière l’église furent les évidentes victimes de nos nombreux maraudages et de plus étaient devenus un haut lieu d’acrobatiques escalades, les plus historiques d’entre-elles étant dotées d’un nom de baptême suffisamment évocateur.

 

Un arbre majestueux, trônant en plein centre, élevait ses grands bras vers tous les ciels. Son feuillage luisant bruissait perpétuellement d’un doux chant feutré qui lui donnait une allure de bon vieux barde.

 

Il était difficile à escalader et nous avions manqué plus d’une fois de nous rompre le cou. Aussi, l’appelions-nous respectueusement : « Le Dangereux Manitou ».

 

Il y avait aussi un grand prunier qui fut baptisé : « La Fausse Alerte » et voici pourquoi :

Notre oncle, le plus redoutable de nos surveillants, était devenu notre ennemi public numéro un. Nous suivions, dès lors, avec attention ses déplacements et absences, profitant de cette provisoire et relative liberté pour entreprendre certaines actions jugées répréhensibles par les adultes.

 

Ce jour-là, notre brave curé avait enfourché sa petite moto pour rendre visite à son collègue du village voisin. Yvonne, l’ayant surpris à en avertir ses sœurs, n’avait pas manqué de nous le rapporter.

 

Dès que nous entendîmes les pétarades de la moto s’éloigner par le sentier de la chapelle (c’était son chemin de prédilection), sans demander nos restes, nous nous précipitâmes au verger du Baron pour tenter une bonne maraude aux prunes.

 

Assez vertes, elles nous promettaient d’agréables coliques, ce dont nous n’avions cure, tant la manière et l’exploit avaient pour nous plus d’importance que la dégustation aussi laxative soit-elle.

 

Le caractère exploratoire de nos expéditions nous imposait une tentative de conquête du sommet de l’arbre. L’escalade ne fut pas facile, les branches cassaient ou pliaient sous nos poids.

 

Tant bien que mal, nous finîmes par trouver des postes d’observation confortables. Pit, très léger, s’était perché au plus haut, tandis que Jim et moi nous étions avantageusement installés dans des fourches près du tronc que le prunier nous avait aménagées tout exprès.

 

Nous allions examiner la cueillette-butin qui gonflait nos poches, quand soudain, ô grandissime stupeur ! la pétarade revint au grand galop de ses chevaux-vapeurs, lointaine d’abord, de plus en plus proche ensuite.

 

Il n’était pas question de descendre comme nous étions montés quelle qu’en ait été difficile l’ascension, aussi la panique fut telle qu’ignorant tout danger, nous tombâmes comme des fruits murs en bas du prunier interloqué.

 

Si nous ne nous rompîmes pas le cou, c’est que, et c’est bien connu, il existe un Bon Dieu pour les maraudeurs.

 

La chute fut suivie d’une galopade effrénée à travers un terrain inculte, plein d’orties, attenant au verger.


C’est, assis derrière un arc-boutant de l’église, tout en frottant nos jambes cuisantes de piqûres, que nous entendîmes avec désappointement la moto poursuivre son chemin, ayant mal localisé la pétarade qui, au lieu d’atteindre le presbytère, s’éloigna allègrement par la route qui longeait l’édifice religieux….  Et c’est ainsi que l’arbre fut baptisé : « La Fausse Alerte ».

 

J’hésite avant de raconter ce qui va suivre tant avec le recul du temps je me rends compte de notre inconscience et des risques graves qu’une de nos escapades a pu comporter.

 

Une gare desservait Vonêche et ses alentours. C’était plutôt une halte facultative sans employés, située en plein bois, quasi abandonnée et entourée d’un terrain-vague qui nous révélait des trésors inestimables.

 

Nous y découvrîmes entre autres une lampe-tempête pliable que nous équipâmes de bougies dérobées à la sacristie de l’église. Il restait, bien sûr, à trouver un lieu digne de son utilisation.

 

Nous tînmes conseil autour de l’engin et ce fut l’incorrigible Madoulet qui me glissa dans le tuyau de l’oreille une suggestion vicieuse au grand scandale d’Affable, effondrée : « Le grenier de l’église » ou plus exactement les combles.

 

J’en fis part aux autres, qui trouvèrent l’idée sensationnelle mais d’autant plus risquée que l’accès n’en paraissait pas des plus aisé. Il fallait y accéder par le jubé où s’époumonaient les chantres et l’organiste pendant les grands-messes dominicales.

 

Lors d’une expédition préparatoire, nous constatâmes qu’une trappe existait au-dessus du jubé et qu’elle donnait certainement accès au lieu présumé de nos futurs exploits.

 

Encore fallait-il y arriver ! Sans échelle : impossible ! Mais nous savions que dans le verger du « Dangereux Manitou », il y en avait une, assez grande, qu’utilisait le jardinier lors de ses cueillettes.

 

Nous trouvâmes un jour, pour nous mémorable, où le presbytère était vide de tous ses occupants, absents pour plusieurs heures. Bien organisés, nous passâmes à l’action avec une efficacité qu’envierait un peloton de para-commando. L’échelle en place, Pit, le plus audacieux ou le plus inconscient, se glissa par la trappe, lampe-tempête à la main.

 

Le toit nous révéla enfin ses affriolants dessous : le jubé était couvert d’un plancher sur poutres, nous assurant une aire confortable. Quant au reste, c’était pour nous le plus merveilleux des champs exploratoires.

 

Il y avait d’abord, l’envers d’un plafond fait de lattes entrecroisées, sur lesquelles un plâtrage avait été confectionné par d’habiles artisans, de manière à créer au-dessus des fidèles une voûte en berceau, peinte de motifs religieux, et ensuite au-dessus du chœur, l’envers caché d’un dôme bleu-ciel avec des anges en prière, qui avait pour mission d’aider notre oncle à plonger ses paroissiens dans un profond recueillement.

 

Lampe-tempête en avant, décidés à explorer cette « caverne » accidentée, dans laquelle nous n’avions pied que sur les poutrelles soutenant l’ensemble, nous progressions lentement dans la poussière, les toiles d’araignée et… les chauves-souris endormies.

 

Mais notre excitation était à son comble et je me promettais de remettre ça avec mes amis des rêves. Tout se passa relativement bien jusqu’au chœur et sa voûte bleue du ciel.

 

La progression était devenue très difficile. Imaginez un dôme fait de torchis astucieusement soutenus par des poutrelles légères et trois garnements qui évoluent là-dedans et là-dessus, précédés d’une dangereuse lanterne allumée qui ne demande qu’à « foutre » le feu à tout le bazar.

 

Heureusement, ce ne fut pas ce qui arriva. Cependant, on n’en fut pas loin. Pit, notre valeureux éclaireur (à double titre), rata une poutrelle et transperça d’un pied enfoncé jusqu’à la garde ou la cuisse si vous voulez, l’œil d’un ange qui n’en est pas encore revenu. Si vous passez par-là, ne manquez surtout pas ce spectacle d’un ange qui a perdu la tête.

 

Si nous ne provoquâmes pas de catastrophe, c’est qu’il y a un Dieu pour des gredins de notre espèce ; car Pit, dans sa trouée céleste, avait lâché sa lanterne qui, sur le flanc, commençait à se noircir dangereusement.

 

Jim, heureusement, la rattrapa en dégringolant, au risque d’une seconde atteinte à la virginité du ciel bleu, tandis que j’harponnais le frérot pour l’empêcher de descendre comme le Saint-Esprit sur l’autel.

Quand, plus tard, très adultes et hors de danger, nous avons raconté la chose au Tonton, il nous a regardés, incrédule, et je pense bien qu’il ne nous a jamais crus.

 

Vous en voulez une autre de « gredinerie » ? En voici une qui, moins lourde de conséquence, n’en était pas moins « rosse », dans l’intention en tous cas, car j’ai des doutes maintenant sur la valeur des résultats de la « recette ».

 

Je ne sais où j’avais lu ou entendu que la cendre de bouchon brûlé mêlée à la nourriture provoquait d’incroyables coliques que seul un dégagement par la voie intestinale la plus courte pouvait soulager qu’il soit malodorant, bruyant ou non.

 

Avec la complicité d’Yvonne, d’innocents bouchons qui avaient pavoisé au goulot de célèbres bouteilles pour la gloire des tables de l’oncle, furent transformés en infâmes résidus carbonisés, tout prêts à convertir les intestins de leurs hôtes en boyaux convulsés.

 

Nos victimes étaient toutes bien rangées autour d’une grande table dans la salle à manger que l’oncle n’ouvrait qu’aux grandes occasions.

 

Excusez du choix, c’était un grand jour. L’oncle et ses sœurs recevaient Monsieur le Baron et Madame la Baronne accompagnés de leur fils aîné et de son épouse, aussi baron et baronne qu’eux, par la grâce de la filiation et du mariage.

 

Le tonton et ses sœurs, très en affaires, le petit doigt relevé, pinçant lèvres et français, s’efforçaient de donner à la réception tout l’éclat que méritaient à leurs yeux de tels convives.

 

Nous n’en n’eûmes cure, que du contraire, plus le statut des victimes était élevé et plus l’action serait mémorable et digne de figurer dans nos meilleures annales (le calembour n’étant pas voulu).

 

Nous ne pûmes profiter des retombées de l’affaire tant les convives furent discrets sur leurs comportements intestinaux, à moins que les cendres de bouchon n’eurent pas l’effet gazéifiant espéré.

 

Vicieux jusqu’au bout, nous ne nous n’en tînmes pas qu’à cela. La maman de Jim qui se targuait de talents culinaires hors du commun, avait préparé un consommé qui devait laisser dans la mémoire des commensaux de l’oncle un souvenir impérissable. Et, je crois que ce fut ce qui arriva, mais pas du tout dans le sens attendu par la pauvre tante.

 

Très en verve, sans nous préoccuper du boycott inconscient de la réception et même de la malveillance irréfléchie de nos actes, nous profitâmes de l’absence d’Yvonne en plein service, pour vider toute une salière dans un consommé qui en perdit tant le nom que la réputation.

 

Il faut dire que, par la suite, réalisant l’ampleur de nos méfaits et leurs conséquences, nous nous tînmes cois et afin d’écarter tous soupçons, nous nous réfugiâmes dans le plus candide jeu de société, auréolés d’innocence et de sainteté tels des personnages de pieuses icônes.

 

Ô, Gouleyant potage,

Grand pardon de l’outrage

Que les mains peu chastes,

Autant qu’iconoclastes

De fripons garnements

Ont versé doucement,

Trahissant le cuistot

Qui n’en a pas dit mot.

 

Notre oncle, soucieux de renvoyer à la ville affamée ses neveux bien gavés et engraissés telles des oies périgourdines, nous imposait une sieste qui nous semblait si longue, si longue et si ennuyeuse.

 

Par beau temps, cette récupération pondérale par valorisation des fonctions digestives avait lieu dans la prairie bordant le flanc droit de l’église, le châtelain l’ayant donnée à la paroisse lorsqu’il fit construire la bibliothèque transformable en salle de réunion.

 

Il va sans dire que ce flanc droit de l’église et son toit d’ardoises que nous contemplions pendant la sieste, les yeux mi-clos, faussement fermés pour mieux donner le change, faisaient l’objet d’obsessionnels projets aussi farfelus que saugrenus qui n’attendaient pour leur réalisation qu’une défaillance de nos si confiants surveillants.

 

Ce qui ne tarda guère, l’oncle était loin et les sœurs papotaient au village. Nous repérâmes pendant nos digestions l’échelle du jardinier qui se prélassait langoureusement dans le verger, toute tentante et concupiscente.

C’était de trop pour nos si fragiles vertus qui succombèrent bien vite à pareille tentation. Relevée prestement et traînée à pied d’œuvre, la pauvre subit la pleine charge de nos six petites guiboles pressées d’escalader le versant du toit d’ardoises lesquelles étaient retenues par des pointes de cuivre repliées. (Cette précision est importante pour la suite de l’histoire et un fond de pantalon).

 

La grimpette sur le versant du transept était très amusante bien que périlleuse, certaines ardoises, interdites et scandalisées de pareils outrages, se défilaient sous nos pieds au risque de nous entraîner dans une dangereuse glissade de quoi nous rompre le cou.

 

Une fois de plus, ce fut l’inénarrable pétarade qui interrompit les dommages que subissait la pauvre toiture, précipitant les trois gredins après une incroyable dégringolade dans les bas côtés, heureusement matelassés d’un foin de ronces et d’orties dont le jardinier se débarrassait régulièrement.

 

C’est assez piteux et tremblants que réfugiés dans une de nos caches, nous fîmes un inventaire post-opérationem.

 

Nos bras et nos jambes étaient griffés de ronces et brûlants d’orties, c’était douloureux, mais pas trop grave pour la confrontation familiale que nous allions subir au repas du soir.

 

Mais ce qui l’était davantage c’est que Pit, dans la dégringolade effectuée sur le derrière, s’était arraché le fond du pantalon jusqu’aux fesses qu’il tentait maintenant de camoufler pudiquement.

 

Il nous sembla que la seule chose qui nous restait à faire était de réparer tant bien que mal les dégâts, au moins pour sauver l’honneur du frérot et lui éviter une apparition aussi indécente que ridicule.

 

Prévoyants, nous avions dans les trésors de nos caches fil et aiguilles prêts à secourir des vêtements agressés ou molestés au cours des violences endurées au contact de troncs rugueux et autres supports que nos bras et nos jambes étreignaient fougueusement.

 

Scène inoubliable digne du meilleur Goya : Pit avait les deux mains et les deux pieds plaqués au sol, le postérieur en arc de cercle, tandis que Jim, l’aiguille en l’air au bout d’un long fil, tentait l’impossible pour réparer les dégâts.

De concentration, il s’en mordait la langue tandis que je maintenais et tendais les morceaux de culotte afin d’en faciliter la restauration.

 

Ce soir-là, à table, la confrontation avec nos autorités fut dure d’autant plus que notre oncle était au courant de tout : le jardinier qui nous avait vus lui avait tout rapporté.

 

La sanction fut à la mesure du méfait : outre la torture des blessures et piqûres rongeant bras et jambes qu’il nous fallait endurer sans y toucher, nous fûmes condamnés à une après-midi de devoirs dans la bibliothèque sous la surveillance du Tonton qui lisait son bréviaire.

 

Gredins polissons

Pourtant si grands cœurs

Et âmes en fleurs,

D’astucieux garçons,

 

Pour un oncle aux abois,

Vous courez champs et bois.

 

Vous volez dans la tourmente

Comme de petits oiseaux preux

Et vos jambes sont tremblantes,

Vous avez les pieds en feu.

Allez donc dans vos alpages

Etreindre vos grands nuages

 

Qui s’étalent toujours tout blanc

Dans la montagne, dans ses flancs.

 

Les âmes des poissons tristes

Qui hantent vos nuits d’enfant

Se trouvent en scène ou en piste

Pour troubler vos firmaments.

 

Allez, pinsons moqueurs,

Qui chantez bruyamment

Leurs transes, leurs tourments.

Allez calmer leurs peurs !

 

°°°°°

{4.3} Après le décès de l’oncle en 1973, °voir page (25)-26-° son presbytère à Vonêche fut maltraité par ses successeurs et héritiers qui pour récupérer les meubles vidèrent sans vergogne leur contenu sur le sol, ce qui nous scandalisa au plus haut point, nous qui avions la plus grande considération pour ses écrits, son bureau, sa bibliothèque et ses disques de belle musique.

 

A genoux sur le sol de son bureau, nous avons récupéré ce qui pouvait encore l’être. Les livres avaient disparu, ses fardes, ses cahiers gisaient épars, souillés par l’irrespect d’on ne sait quels inconscients.

 

Outre les nombreux écrits de mon oncle et ses souvenirs, on foulait aux pieds scandaleusement l’histoire et les souvenirs souvent plus que centenaires de notre famille.

 

Les « neveux du curé », vedettes de ce chapitre, irrévérencieux et peu tendre envers le censeur de leurs gamineries, voudront par la voix de leur unique survivant, rétablir une vérité quant à la grandeur d’un personnage hors du commun.

 

Maintenant que nous nous sommes souvent penchés sur ces « archives », mon épouse qui lui a toujours voué une admiration sans borne ainsi que moi-même, voulons lui donner la place de choix qu’il mérite dans ce livre afin de révéler à nos lecteurs ce qu’il fut au travers d’une époque tellement dure pour ceux qui ont enduré deux guerres atroces et les crises qui s’en- suivirent.

 

En feuilletant son premier album de photos, nous l’avons découvert, jeune prêtre, ordonné à Tours où il s’était réfugié avec sa famille dès 1914 pour fuir l’invasion allemande.

 

Après son ordination en 1916, il fut brancardier à la 11ème compagnie du 18ème régiment de Ligne, après avoir rejoint l’étroit front belge de l’Yser et ses héroïques combattants.

 

A l’armistice, le 11 novembre 1918, au lieu de se réjouir et de fêter avec sa famille la fin de cette horrible guerre qui coûta la vie à plus de 9 millions de personnes et fit plus de 23 millions de blessés, il pleurait avec les siens la mort de son frère Joseph abattu quarante et un jours plus tôt par des balles allemandes sur la route de Zarren à Werkem à quelques kilomètres de Dixmude. Cet officier valeureux, réformé parce que borgne, avait pourtant obtenu de la reine Élisabeth la dispense nécessaire pour rejoindre le front où il y trouva la mort.

 

Dès la fin de la guerre, notre oncle fut vicaire à Ciney de 1915 à 1929. Il se dévoua beaucoup à l’organisation d’une amicale de gymnastique d’une centaine d’athlètes qui se produisaient régulièrement dans la région. Mon père et son frère en firent partie et c’est ainsi que mon père connut la sœur du vicaire et que leur idylle, qui aboutira au mariage, commença.

 

De 1929 à 1972, il assuma la charge de curé de Vonêche, un petit village aux portes des Ardennes, célèbre dans le passé par sa cristallerie, créée sous Napoléon 1er et fermée à la chute de l’Empire. Ses directeurs Kemelin et Lelièvre iront alors créer les réputées cristalleries du Val-Saint-Lambert à Seraing et un autre dirigeant, D’Artigues, fondera celle de Baccarat en France.

 

Le 1er août 1971, le village tout entier, mené par le Baron d’Huart, bourgmestre, châtelain, propriétaire du château et de la plupart des terres de la région, lui rendit un vibrant hommage pour ses 42 ans de dévouement et d’action auprès de tous. Nous détenons un superbe livre-souvenir, relié cuir, retraçant les principaux faits de sa carrière, signé par tout le village avec les photos des principales maisons.

 

{4.4} Du 29 novembre 1932 au 3 janvier 1933, il fut un témoin privilégié des apparitions de la Vierge à Beauraing, petite ville voisine de son village.

 

Cet événement marqua profondément la vie religieuse de la Belgique et même de certains pays voisins. Il s’inscrivait dans un contexte particulier de foi mariale (culte de la vierge Marie) qui s’était développé en France et dans les pays latins.

 

Avec l’honnêteté qui le caractérise, il rédigea dans un grand registre, ayant pour titre : « Les apparitions de Beauraing – Journal d’un témoin », un manuscrit de 35 pages relatant les faits dont il fut un témoin privilégié ainsi que le témoignage de diverses personnalités de la région dignes de foi.

 

En première page d’introduction, il avertit bien modestement ceci : « Que valent ces pages ? Je l’ignore. Elles n’ont d’autre prétention que d’être le témoignage sincère et aussi objectif que possible d’un prêtre qui depuis les événements de Beauraing n’a rien négligé pour chercher la vérité ».

 

Vonêche, le village de notre oncle-curé, n’est qu’à quelques kilomètre de Beauraing, le lieu des apparitions. Deux des voyants furent ses paroissiennes avant qu’elles n’y déménagent, en mai 1932, à la suite du décès de leur père quelques mois avant les faits.

 

Notre oncle connaissait plus particulièrement la plus grande, Andrée Degeimbre, à qui, dès son affectation à Vônèche, il avait enseigné le catéchisme préparatoire à la communion solennelle et à la confirmation (passage des chrétiens dans le monde des adultes croyants). Il trouvait cette petite paroissienne très sage, attentive et modeste, incapable de mentir. Il était formel, cette adolescente de 15 ans au moment des faits n’avait rien inventé, elle avait vu ce qu’elle racontait.

 

Sa sœur Gilberte qui avait 9 ans à cette époque, fit sa communion privée -première manducation, vers 6/7 ans, de l’hostie consacrée considérée comme étant le corps du Christ - dans la paroisse de notre oncle. Ce fut elle que celui-ci interrogea la première quelques jours après les faits et qui fit sur lui la meilleure impression, à tel point qu’il fut convaincu de sa sincérité et ne put s’empêcher d’en faire part à son supérieur, le Doyen.

 

Madame Degeimbre, la maman des deux enfants, était une fermière bien équilibrée qui mit beaucoup de temps à ajouter foi aux histoires de ses enfants. Elle fut même très dure avec eux, redoutant le ridicule et les punissant rudement avec interdiction d’aller au lieu des apparitions.

 

Les trois autres de la famille Voisin, Fernande âgée de 15 ans au moment des « visions », terme souvent employé par notre oncle, Gilberte, 13 ans alors et Albert, un garçon âgé de 11 ans à cette époque, eurent l’avantage d’être très vite crus par leurs parents.

 

Le papa Voisin, employé aux chemins de fer, allait habituellement rechercher sa fille au pensionnat. De garde ce soir-là, le 29 novembre 1932, vers 18 heures, il envoya ses deux enfants, Fernande et Albert, rechercher leur sœur Gilberte. Chemin faisant,, ils rencontrèrent les deux enfants Degeimbre, anciens voisins qu’ils connaissaient bien.

 

La joyeuse bande ne manqua pas quelques gredineries telle celle de sonner aux portes avant d’atteindre le pensionnat des sœurs. Ce fut le garçon de 11 ans qui, après avoir actionné la sonnette de la porte d’entrée du pensionnat et se retournant, aperçut dans la nuit une forme lumineuse qui se déplaçait sur le pont du chemin de fer bordant l’établissement.

Les autres, incrédules d’abord, voient aussi ce qu’ils prennent pour la Vierge de Lourdes dont la statue se trouve dans une grotte artificielle située juste en dessous et qui se serait déplacée.

 

Ils le signalent à la sœur qui est venue leur ouvrir, mais qui n’en croit rien tout en allant chercher la petite Gilberte qui, bien qu’ignorante de ce qui vient de se passer, aperçoit aussi une forme en mouvement sur le pont. Effrayés, les enfants se sauvent.

 

Dès le jeudi 1er décembre, sur les conseils de Madame Voisin, les enfants récitent des « ave Maria » (courte prière invoquant la Sainte Vierge) pendant toute la durée des « apparitions ». La dame reviendra les trois jours suivants ; cependant, ce ne sera qu’à partir du quatrième, le 2 décembre, qu’elle leur parlera.

 

La dame se montra 33 fois de fin novembre de 1929 à janvier 1930 en leur révélant qu’elle était la mère de Dieu, la reine des cieux.

 

A sa dernière apparition, le 3 janvier, elle eut une parole et un secret pour chacun en particulier. Notre oncle et son beau-frère, l’instituteur de Mesnil-Eglise, attendaient leur retour du lieu des apparitions chez la famille Degeimbre.

 

Ils reçurent des précisions sur ce que la « Dame » leur avait confié, mais aucun ne voulut leur révéler quoi que ce soit de ce qu’il leur avait été dit sous la forme du secret.

 

Les seuls éléments que mes oncles purent rapporter de cet entretien furent pour Andrée Degeimbre, que la « Dame » lui avait précisé qu’elle était la mère de Dieu, la reine des cieux, ainsi que cette recommandation : « Priez toujours » ; pour Gilberte Degeimbre : « Il y a entre nous deux un secret que vous ne pouvez pas dire, adieu » ; pour Gilberte Voisin : « Je convertirai les pécheurs », tandis qu’Albert Voisin confia qu’en dehors du secret il y avait autre chose qu’il ne pensait pas pouvoir révéler.

 

Enfin, Fernande Voisin l’aînée, bénéficiera d’une solennité plus grande de sa vision qui sera accompagnée d’un coup de tonnerre et d’une boule de feu de laquelle la dame surgira. Celle-ci lui demandera alors : « Aimez-vous mon fils ? » à sa réponse affirmative, elle continuera : « M’aimez-vous aussi ? », « oui », à la suite de quoi la vision ajoutera : « Sacrifiez-vous pour moi, adieu ».

De la relation écrite de l’oncle, j’ai relevé les choses troublantes suivantes :

 

- Les enfants (ils sont cinq) ont une vue simultanée de la vision. Tous les témoins sont unanimes à dire qu’ils tombent brutalement, sans blessures apparentes aux genoux, dès que l’événement se produit. Cependant, sur la fin des apparitions, il y aura quelques cas de non-simultanéité de la part de l’un ou l’autre voyant.

- Après quelques apparitions, on a séparé les enfants par des adultes de manière à ce qu’ils ne puissent communiquer entre eux.

- Ils racontent la même chose avec les mêmes détails (à peu de choses près). Ils parlent tous de rayons partant de la tête, de reflets bleus sur une robe blanche, d’un voile qui couvre la tête jusqu’aux épaules et du bas de la vision dans une sorte de petit nuage. Ils semblent satisfaits de la statue qui la reproduit suivant leur description.

- Les enfants (si on peut dire, n’oublions pas qu’il y a une adolescente de 15 ans et une autre de 14 et demi ) ne semblent nullement troublés par ces événements et l’importance que le public et les médias leur ont donnée. Ils restent très simples et ne cherchent pas à s’en glorifier.

- Des médecins ont constaté que les enfants ne réagissaient pas à la brûlure d’une allumette allumée sous leurs mains, ni à de légers coups de canif dans le visage. L’éblouissement d’une lampe de poche allumée dans leurs yeux ne les fait pas ciller.

- La vision ne semble pas intérieure. Lors des premières apparitions, Madame Degeimbre voulant fouiller les buissons a eu ce reproche d’un des enfants  : « Maman, tu marches dessus ».

- Les parents furent très durs dans les premiers temps. Principalement, Madame Degeimbre qui agira sévèrement avec son aînée jusqu’à la punir physiquement en la laissant dans le froid pour lui faire renoncer à « ses histoires ».

- Avec le recul d’à peu près trois-quarts de siècle qui nous sépare des faits, nous connaissons le passé des voyants qui n’a cependant pas été marqué par une vie religieuse exceptionnelle. Ils ont tous fondé un foyer, exercé une profession modeste bien qu’honorable et n’ont tiré aucun avantage matériel de l’événement.

 

Ces événements eurent un retentissement énorme dans le pays, des foules considérables se pressèrent dans la petite bourgade, jusqu’à 25 à 30.000 le dernier jour. Le clergé belge, en la personne de Monseigneur Charue, Évêque de Namur, autorisera le culte le 2 février 1943 et reconnaîtra l’authenticité des faits le 2 juillet 1949. Deux guérisons ont été admises comme miraculeuses par des médecins, aucune explication scientifique n’ayant pu être avancée.

 

Je suis convaincu de l’honnêteté scrupuleuse de l’oncle de Vonêche, ce qui est écrit dans son grand registre est l’exacte relation de ce qu’il a vu et entendu. Il a pris avis des personnages les plus autorisés qu’il a pu fréquenter, qu’ils soient croyants ou agnostiques, qu’ils appartiennent au monde médical ou de la science.

 

Quant à moi, étant donné le très grand respect et l’admiration que j’ai pour sa foi, son existence exemplaire de prêtre et sa grande intelligence, je réserve mes commentaires sur cet événement pour les pages 16 et suivantes du chapitre 25 de mon livre intitulé : « Richesse et pouvoir du milieu ». J’y renvoie le lecteur intéressé par le problème.

 

Mais je tiens surtout à révéler avec la plus délicate discrétion possible la richesse du cœur et de l’esprit que nous avons découverte à la lecture des écrits littéraires et du livre d’heures de cet homme profond qui marqua notre vie.

 

C’est avec la plus grande considération que nous avons religieusement tourné les pages de son livre d’heures, celui que j’ai toujours vu sur son bureau ou sur sa table de chevet, qui contenait pour chaque jour de courtes oraisons et sujets de méditations.

 

Nous en avons relevé quelques passages, particulièrement mis en exergue par lui, révélateur de sa grande âme et de son noble cœur. En voici quelques-uns des plus édifiants :

 

- Savoir se taire, c’est savoir exister…

- Parfois, on est tellement préoccupé de développer dans les âmes la peur du mal qu’on oublie de développer le culte des merveilles de notre foi.

- Les prêtres sont des hommes entourés d’obstacles…

- Assurer la pureté du cœur, quel magnifique résultat…

- L’élévation surnaturelle n’est pas une doctrine en passant, un dogme à côté de plusieurs autres, c’est le point central autour duquel tout vient cristalliser…

- Il faut que la considération des vérités devienne l’occupation habituelle, et donc qu’une certaine pratique du recueillement soit passée en habitude…

- C’est une responsabilité formidable : des âmes sont accrochées à ma personne, à ma parole…

- Réfléchis à l’effroyable malheur d’une déchéance sacerdotale….

- C’est sur ce Maître du silence (Dieu) que ma parole doit s’appuyer… Être d’abord quelqu’un de silencieux pour être ensuite persuasif… convaincant…

- Gémir… inutile, Agir, et me changer, moi tout le premier…

- Pour faire du bien, avant tout ne pas faire du mal…

 

C’était aussi un authentique poète, nous gardons sous la main son carnet-recueil de poésie pour le consulter de temps à autre.

 

Le poème qui suit fut écrit le 17 juin 1941, après un an de guerre, de misères, d’angoisse et de doute quant à l’avenir de notre civilisation. Agrippé à sa foi, il écoute la cloche pleurer les morts et se tourne vers son Dieu qu’il appelle en réconfort de sa solitude.

 

A L’OMBRE DE MON CLOCHER.

 

Dans le ciel resplendit un beau soleil de juin

Qui dilate le cœur et égare la nature.

Sous la brise d’ouest frissonnent les ramures,

On entend les oiseaux qui ramagent sans fin.

 

Dans le parc du château, la machine faucheuse

Fait grincer sous l’herbe sa lame d’acier,

Bientôt dans un cadre rustique et printanier

On verra des faneurs la bande tapageuse.

 

Voici que tinte au loin la cloche au son d’argent,

Elle sonne le glas car sa voix est plaintive,

Pour l’office des morts, puisque l’heure est tardive :

Elle invite au silence et au recueillement,

 

Tandis que mon église en sa verte parure

Majestueusement émerge du coteau

Et semble par sa tour où nichent les oiseaux

Montrer d’un doigt géant l’Auteur de la nature.

Soyez béni, Seigneur, d’apporter à notre âme

Au milieu des ennuis et des cruels tourments

Suscités par la guerre et par les errements

Des hommes, vrais suppôts, d’un Lucifer infâme

 

Quelque joie profonde qu’on ne trouve qu’en vous

Et dans vos œuvres qui proclament aux humains

Et la splendeur et la puissance de vos mains

Comme aussi vos bontés, vos tendresses pour nous

 

Que notre âme quittant l’humaine servitude,

Où la retient le corps et l’entravent les sens,

S’élève vers son Dieu avec de purs accents :

Doux écho de la Foi et de la Solitude.

 

°°°°°

Bon vivant pourtant, il aimait les bons plats et les vins fins et se plaisait à composer des acrostiches qu’il récitait en fin de repas au grand amusement de ses convives.

 

REMERCIEMENTS AU BARON THIERRY d’HUART

Avril 1950

 

Béni soit l’adroit chasseur

Et très heureux fut le pasteur

Car, une fois en sa vie

A sa table fut servie

Sur un plat bien garni :

Sauce et six croûtons exquis,

Elle…., la dive bécasse.

 

 

Dans le livre-souvenir que la commune de Vonèche lui remit lors de la journée festive qui devait célébrer ses quarante-deux ans de curé de la paroisse, figurait en bonne place un très beau poème sur Botassart, coin des bois où il aimait se détendre et se recueillir, surplombant une petite vallée, surnommée « Le Tombeau du Géant ».

 

BOTASSART

 

Dans la brume du soir, la vallée s’endort.

Le tombeau du géant comme un grand champ de morts

Découvre à mes regards ses ombres vaporeuses

Qu’enlace la Semois d’ondes silencieuses.

 

Dans les fermes du Val, le bétail est rentré ;

Seul passe près de moi un vieux coq attardé.

Le vent ne souffle pas, la nature est muette

Le moindre passereau nulle part ne volette.

 

Je regarde, charmé, les bois au ton vermeil

Que baise, en se couchant, un rayon de soleil.

Du clocher du hameau en pieuses cadences

Le chant de l’angélus dans l’espace s’élance.

Dans ce calme si pur qu’il me fait presque mal,

Je sens vibrer en moi les accents du métal

Et du fond de mon cœur, je prie la madone

D’y graver pour toujours, cette image d’automne.

 

Vonêche, le 21 octobre 1950.

 

 

°°°°°°