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28/02/2016

07.18. Poésie/mes débuts

J’avais 17ans en 1946, c’est l’âge où l'on est en poésie ... C’est ainsi qu’on  qualifie cette année dans l’avant-dernière  des humanités. ... C’est celle du chant intérieur, des illusions (dit-on), de l’idéal et du rêve …J’avais 17 ans et le cœur en fête, malgré une existence dans cet espace retiré du monde qu'était un sanatorium ... mais dans un décor de rêve ...

 -o-o-o-o-

Vol de papillons

(Dans les pentes de Montana-Vermala)

Dans le vent fleurissaient des ombres,

Papillonnant de fleurs en fleurs,

Aussi le vent fuira dans l’ombre

Laissant les voiliers coureurs.

 

Le machaon volète en soie

Comme la feuille morte au vent.

Cicindèle toute aux abois

S’encourt folle, tête en avant,

Alors que le malin grillon

S’enfonce dans les gravillons.

 

Hommage à toi, grand apollon,

Ô, roi-papillon des montagnes

Qui se chauffe aux rayons oblongs

Toujours en quête de compagne.

 

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J’avais 17 ans … Dans mon monde particulier de côtoiement de la misère, du désespoir, du sublime et de l‘abject, la maturité de l’épreuve m’entraînait dans des considérations existentielles sans réponses que j’ai voulu traduire dans un ressenti physique …

Dialogue du vide.

                       Chant de l’inexistant,

Chant du vide et du tourment

Et affres du hasard.

A toi, mon âme et mon art.

                                                                                      

Des horloges, au printemps,

Ont scandé l’air du temps.

 

L’univers, en folie,

Boit la coupe à la lie

Et s’éternise éternellement.

 

Mes yeux trouent le néant

Et mon regard se vide.

Je chercherai toujours

Le bout, le fond du vide

Comme un moulin

Qui tourne sans vent.

 

J’ai la nausée

De l’infini des nuits.

J’ai la nausée

Des fleuves sans fin.

Je frémis du vide

Et je vomis ma peur

Du bord de mes lèvres.

 

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Au « sana » de Belgique où j’avais été soigné avant la Suisse, j’eus le réconfort de rencontrer un jeune jociste ( JOC -Jeunesse ouvrière chrétienne) de 22 ans qui me prit en amitié et me protégea des « malveillants » qui se moquaient de ma candeur … Venant d’un petit séminaire, je ne connaissais rien de la vie sexuelle … Je fus « affranchi » par un jeune voisin de lit vicieux …

Je trouvai un ami protecteur qui s’appelait Dolf (diminutif d’Adolphe, prénom exécré d’Hitler qu'on préférait ne pas prononcer) … Il était très malade, son seul poumon était en lambeau, l’autre lui avait été enlevé précédemment …

Il espérait qu’un séjour en Suisse améliorerait son état et il me demanda d’intervenir auprès de la direction de mon sanatorium suisse pour lui trouver une place, ce qui était devenu très rare, la guerre avait ramené beaucoup de tuberculeux des camps de concentration …

Le directeur, un père spiritain, que j’avais supplié, attendri par ma candeur et ma détermination, lui trouva une place. Mieux, il s’arrangea pour organiser un transfert de chambres pour libérer trois places, pour nous y réunir avec un autre condisciple de mon collège, très gravement atteint  …

Pauvre Dolf, il n’y vécut que huit jours … Il étouffa et les médecins ne purent rien faire … Nous avons vu partir son lit, couvert d’un drap, les médecins, émus, l’accompagnant …

Il fut enterré dans le petit cimetière du village voisin … Nous étions en pleine tempête de neige qui durait plusieurs jours en montagne ... Je fus autorisé à l’accompagner … Un ami m’accompagna derrière un corbillard de campagne, tiré par un cheval … La neige était tellement drue qu'on se voyait à peine ... C'était irréel ... Je garderai toujours gravé dans mon cœur le bruit du cercueil tombant dans le trou rempli de neige comme s'il méritait ce linceul immaculé …

A mon ami « Dolf »

(Décédé à 22 ans de tuberculose)

Tes si doux grands yeux verts

Aux paillettes vieil or

Ont des refrains de mer

Sans souci de la mort.

 

Tes si doux grands yeux pâles

Ont des accents de fleurs,

De fleurs et d’oiseaux mâles

Qui chantent la couleur

Des prés verts au printemps,

Toujours au fil du temps.

 

Tes si doux grands yeux clairs

Sont perdus dans la nuit,

Dans la nuit des éclairs

Et des songes qui fuient.

 

-----

 

En avril 1947, le printemps s’installa en force à coup de chaud soleil et de nature éclatante de vie nouvelle. L’eau des neiges chantait dans les rigoles ou dévalait routes et chemins.

 Mon âme de potache poète s’en donnait à cœur joie, en accents délirants qui s’élevaient à l’unisson d’une ambiance propice au lyrisme exalté.

 J’allais avoir dix-huit ans et j’avais le cœur en fleur, c’était le printemps dans un merveilleux décor de nature en fraîcheur. Les bourgeons gonflaient, repus de sève, d’où naissaient de délicates émeraudes qui deviendraient de tendres feuilles.   Les crocus et les perce-neige se dispersaient de pente en pente et les prés verts se réchauffaient au pied des sentes.

 

Printemps.

(Montana-Vermala)

 

L’herbette pousse joliette

De dessus la neige jaunie.

Le soleil réchauffe

Ses doigts engourdis

Et la sève se gonfle

De l’eau des ruisseaux.

 

L’âme des fleurs

S’éveille

Et pense au parfum

Qui sommeille

Dans leurs ventres alourdis.

 

Les oiseaux rient

En sourdine

Et lutinent

Leurs compagnes,

En pâmoison d’amour.

 

Le chamois se mire

Dans l’eau du ruisseau,

Le lézard au soleil

Rêve de roches chaudes,

Et les abeilles

Chantent le miel en fleur.

 

Le cœur des hommes

Est tendre :

Leurs yeux sont doux.

Des mains chaudes

Se tiennent

Et des baisers s’échangent.

C’est l’amour

Et le chant des anges.

 

 

-----

 

A la deuxième année de mon séjour, j’allai beaucoup mieux et je pu quitter le sana pour me promener et aller jusqu’à la station de ski de Cran sur Sierre et faire de longues promenades dans la montagne pour cueillir des edelweiss et traquer les grillons …

J’avais un compagnon d’escapade, Jean, avec lequel nous pûmes assister à la montée des troupeaux aux alpages pour y passer toute la saison, accompagnées du tintinnabulement de leurs cloches… Les montagnards en faisaient de grandes roues de fromages bruts qu’ils redescendaient de la montagne, en fin de saison, sur le dos de leurs ânes …Ils les mangeaient en "raclettes" sur des quignons de pain ou les confiaient aux fromagers pour en faire du fromage ...

Je connus l’amitié désintéressée d’un petit frère convers de l’ordre des Spiritains qui fut pour moi un ami fidèle et désintéressé ... Il m’écrivit assidument jusqu’à sa mort en me racontant tant de belles choses et tant d’envolées sublimes qu’elles me gonflaient le cœur et me faisaient atteindre des espaces irréels … George et lui m’ont appris à m’élever au-dessus de tout ce qui avili et de tout ce qui abaisse …

Sa foi était si pure, si élevée sans bigoteries que c’était comme le vent pur des sommets … Devenu incroyant, je le suivais dans les envolées de sa pensée, lui vers son Dieu et moi vers la beauté et la grandeur des éléments …

L’amitié.

Je l’ai découvert ce trésor

Que mes nuages avaient caché

Là, dans l’anfractuosité

Si noire d’un très vieux rocher.

 

Le beau diamant clair

De la pure amitié.

Celle de l’amitié fidèle 

Qui toujours est donnée,

Et qu’on ne rendra pas assez.

 

Christian, ô mon ami !

Si gentil et toujours constant,

Ton émouvante fidélité

Que je n’ai jamais méritée

Fut un défi au temps.

 

D’où viens-tu si fier univers

Très, très haut dans ta tour d’argent ?

Donne à Christian, le petit frère

Ta réponse et ton boniment.

 

Garde-lui son cœur et sa foi

Qui lui ont imposé ses lois.

Garde-lui son Dieu et sa Vierge

Comme ses prières et ses cierges,

Sa dévotion et sa flamme,

Pour toujours combler sa belle âme.

 

-----

Avec George et Christian, nous avons créé une petite unité scoute de cinq jeunes d’une vingtaine d’années que George, chef d’unité scoute avant sa maladie, avait créé chez les « lone scoute » scouts isolés de la fédération des scouts catholiques de Belgique…

Nous nous dépenserons beaucoup avec la complicité de la direction et de nos médecins pour nous occuper d’une unité scoute d’orphelins handicapés par la tuberculose des os que George avait créé avec les jeunes pensionnaires d’un établissement de sœurs voisin …

Nous y avons organisé de nombreuses activités : réunions, jeux, scénettes où je mettais à profit mes facultés clownesques ... Nous avons même osé un camp dans la montagne pas loin de l’établissement de sœurs … On n’imaginera jamais le bonheur qui illuminait les yeux de ces petits exclus …

Le poème qui va suivre est dédié à Jean-jean, un jeune adolescent de la troupe qui nous impressionnait par la profondeur de son regard et la pertinence de ses interrogations. … Il était tordu, dans une petite charrette qu'un plus valide poussait ...  Un jour que je bricolais avec lui, il me demanda : « Quand je serai au ciel, est-ce que j’aurai toujours le corps que j’ai » Je lui répondit qu’il serait heureux et que c'était ça qui compte ... J’ai bien vu que ma réponse ne lui convenait pas …

L’orphelin infirme.

Il avait le cœur frêle

Du pauvre oiseau blessé

Qui a perdu ses ailes,

Que les pattes ont laissé.

 

Il avait les yeux tristes

De l’enfant si mal né 

Qu’il était sur la liste

De ceux qu’on a trouvés.

 

Il était tout petit

Dans sa vieille charrette,

N’avait plus d’appétit,

Mais ramassait les miettes

Qu’on avait délaissées,

Pour la chose mal née.

 

-----

J’ai voulu, dans mes « rêves éveillés », réaliser le « miracle » de transposer Jean-jean dans mon monde imaginaire en l’imaginant tel qu’il le mériterait s’il se trouvait dans l’au-delà comme il l'espérait… J’ai imaginé son image, dans ce qu’il y avait de plus beau dans mon cœur romantique de jeune homme idéaliste … C’était la représentation éthérée d'une jeune fille pure et diaphane que j’ai appelée Badine

Badine.

Badine aux yeux de ciel,

Badine aux yeux de fleurs,

Tes atroces mains de sorcière

Ont révélé

Des doigts de fée.

 

Badine au regard d’ange

Pour des ciels de longues nuits,

Écarte moi ce cadavre

Dont je maudis la bosse.

Je veux les voir dans ta marre

Avec des restes de licorne.

 

Badine aux doigts de ciel,

Aux beaux yeux alanguis et doux,

Aux jambes et aux genoux,

Aux pieds en pures flammes,

Viens semer, petite femme

Dans nos beaux rêves,

Des vols d’oiseaux fous.

 

-----

La Condition humaine est sujette aux faiblesses ... Nous sommes des constructions complexes qui ont leur origine dans la matière avant d’évoluer jusqu’à nous … Celle-ci s’est enrichie de la faculté de l’intelligence créative … Ce qui nous a conduit à créer à partir de la croute terrestre, matière morte faite d’éléments éteints que nous avons transformés en matières évoluées, les humains, qui maintenant saturent leur habitat …

Cette condition d’origine de matière évoluée est une force et une faiblesse, car elle est soumise aux lois de l’évolution qui annulent les faibles aux profits des forts ...

Le poème qui va suivre, après les envolées dithyrambiques, veut apporter une note plus réaliste, car son appartenance à un système imposé par la loi fondamentale de la matière le conduit à évoluer par l’élimination du plus faible par le plus fort …

Cette loi apporte une réponse au questionnement de l’humain intelligent face à son environnement, son origine et son histoire … Son intelligence l'a conduit a inventer le bonheur qu'il ne trouvera pas sans contrarier les lois de l’évolution …

Questionnement

Tu as regardé les étoiles,

Tu as admiré le feu et le soleil

Et tu as dit pourquoi ?

 

Tu as vu mourir ton petit

Tu as vu souffrir ton frère

Tu as connu le froid, la misère

Tu as encore dit pourquoi ?

 

Tu as connu la joie des cris,

Du ventre plein et de l’amour,

Tu as toujours dit pourquoi ?

 

Tu as connu la faiblesse de l’âge,

Les tourments de la blessure,

Les affres de la faim

Pourquoi, encore pourquoi ?

 

Tu as appelé tes dieux

Ceux du soleil, ceux du ciel, ceux du feu

Et tu les as implorés de t’épargner.

 

Tu as travaillé, peiné, créé

Pour te défendre et subsister.

Tu as secouru les tiens,

Les as soumis et protégés.

Tu as dominé la matière

Pour la transformer.

Tu as cherché le bonheur

Et ne l’as pas trouvé.

 

-----

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 

20/02/2016

10c. Premiers chants

Je compte publier sur mon blog l’ensemble des poèmes que j’ai composé depuis l’âge de seize ans, en 1946, quand je tentais de soutenir un moral de malade tuberculeux dans un sanatorium suisse, à Montana-Vermala où je fus soigné deux longues années, à une époque où ce mal faisait des ravages surtout parmi les jeunes sous-alimentés par les privations de la guerre …

La poésie fut pour moi un exutoire à ma situation de jeune homme souffreteux, en vase clos, entouré de malades toussant et crachant. A l’époque, le mal était grave et il y en avait très peu, qui comme moi, ont survécu plus d’une vingtaine d’années …

Ce fut cependant une bonne école de vie, mes compagnons d’infortunes étant la plupart très cultivés et heureux de me transmettre leur savoir et leur expérience de vie …

En guise d’introduction, je commencerai par un hymne de reconnaissance à tout ce qui a fait que j’existe avec un cerveau qui comprend, qui imagine, qui apprend et qui cherche la raison de son existence …

 

 Merci à nos ancêtres,

Les primates du Rift Valley

D’avoir mangé de la charogne,

Au lieu des beaux fruits de leur palais,

Rougis du soleil qui cogne

Dans leur grande forêt natale,

Alanguie de touffeur équatoriale.

 

Merci d’avoir crié.

Merci d’avoir parlé.

Merci d’avoir pensé.

Merci d’avoir évolué

Et d’avoir gravé

Et dessiné dans les cavernes.

Merci à ceux qui ont écrit.

Merci à ceux qui ont compté.

Merci aux écrivains et poètes

Et à ceux qui ont imaginé.

Merci à ceux qui ont composé

La musique et les chansons.

 

Merci aux peintres

Pour les bleus, les verts et les rouges.

Qu’ils ont mélangés

 

Merci aux sculpteurs

Pour le bois, la terre, la pierre

Qu’ils ont façonnés.

Merci au forgeron et au tailleur,

Au chasseur et au pécheur,

Au maçon et au menuisier,

Au semeur et au berger.

 

Merci au couple

Qui m’a donné vie.

Merci aux maîtres

Qui m’ont formé.

Merci au destin

Qui m’a réalisé.

 

Merci à George et Christian

Qui m’ont révélé.

Merci à ceux qui se sont dit

Mes amis

Mais le sont restés.

 

Merci surtout

Et avant tout

A celle que j’aime

Et qui m’aime

Depuis toujours.

 

 

Au crépuscule de ma vie, j’ai constitué un recueil de 150 pages pour mes proches, dans lequel j’ai transcrit mes compositions avec un commentaire approprié …

J’aimerais transmettre à ceux qui me lisent toute l’innocence de mes premiers chants en leur demandant de retrouver la candeur de leurs jeunes années et de se laisser attendrir par la fraîcheur des mots et la mélodie qu’ils ont voulu communiquer …

 Je le vois toujours, ce chemin de neige qui rejoignait le ciel bleu. Je la revis encore, cette première émotion, quand mes pieds s’enfonçaient dans les traces de ceux d’un enfant ou d’une très jeune fille, … et qui se sont subitement arrêtées …

 Assis dans la neige, j’ai imaginé et rêvé le message… Et j’ai griffonné mon premier poème…

 

L’enfant blanc.

(Dans les neiges de Montana-Vermala

 

La neige me regarde,

Ses yeux scintillent et sourient.

Dans son cœur blanc

Qui me fait mal

 

J’ai mes pas dans les tiens,

Ô petit enfant pur

Et je pressens la douceur

De tes yeux de neige

 

Mais où me conduis-tu 

De tes pieds de neige ?

Mais où me conduis-tu

Dans ton manteau de soie ?

 

J’ai mis mes pieds

Dans les tiens

Et dans ton froid de neige,

Et dans ton froid de ciel,

Ils m’ont fait mal

De ton froid de marbre

Et de ton blanc de pierre

 

Je te suivrai toujours

Avec des yeux de fièvre

Avec des yeux de marbre

Et des dents jaunes

De vieux qui se meurt

 

Tes pas s’effacent

Et meurt ma peine.

Je suis à genoux

Et mes bras se tendent,

Enfant où es-tu ?

 

Où es-tu

Petit enfant de marbre ?

Où es-tu

Petit enfant de neige ?

 

Est-ce toi qui as écrit :

« J’aime »

Dans le froid du marbre,

Dans le froid des glaces ?

 

Est-ce toi qui as lancé

Ce cri des êtres

Ce cri des âmes

Ce cri des hommes ?

 

 

Devant moi, à mes pieds, la vallée s’étendait, sous son voile de coton blanc …

Quelques nuages en gros flocons de laine s’accrochaient au flanc des pentes … Et sur tout ça régnait un silence molletonné qu’un merle entrecoupait de ses trilles sonores et passionnés. Je l’ai salué et chanté mon second poème …

 

Le merle noir

Salut, beau merle,

Salut, merle noir

Que vois-tu

Dans la fraîcheur du soir ?

 

Du haut de ton sapin noir

Que vois-tu

Bel oiseau du soir ?

 

Tu chantes à plein gosier

Le cristal clair des pentes

Qui coule en cascade

A la recherche des sentes.

 

Mon cœur a froid

Merle noir

Et se serre contre toi,

Contre ton duvet noir

Et ton bel habit de soie.

 

Mon âme a perdu son corps

Et frileuse se serre encor

Contre ton cœur d’oiseau noir

Qui dit bonsoir au soir.

 

Chante toujours,

Beau merle d’amour

Chante au ciel

Des rêves de miel

Des songes du soir

Partis en espoir.

 

 

Ivre de ciel, étendu sur ma chaise longue de malade, je regardais le ciel et je me suis mis à rêver de choses impossibles …

Imagination fertile, je me créais un monde à moi irréel et idéal … Rien que joie, bonheur, bonté … C’est ainsi que j’imaginai des lutins roses sur des pierres mauves, en ne leur trouvant presque pas de formes précises … Seules les couleurs, seuls les tons étaient essentiels … C’étaient des êtres sans forme qui s’évanouissaient en flash de formes précises mais très pastel. Je ne sais pas si on peut imaginer ça ! … C’était peut-être un effet de soleil intense au travers des paupières fermées …

 

 

Lutins.

Lutins roses

Sur pierres mauves,

Mon œil est seul

Loin dans la nuit.

 

Lutins mauves

Sur pierres roses

Et fond de ciel,

Sur calices d’or

En fond de nacre.

 

Lutins de joues,

Lutins de soie,

Lutins de joie,

Lutins de rêve.

 

Où sont

Les enfants de fièvre ?

Où sont

Les enfants de mousse ?

Ils ont trouvé la pierre

Quand ils cherchaient la mer ;

Ils ont trouvé l’argile

Quand ils cherchaient de l’eau.

 

Que font

Les enfants de fièvre ?

Que font

Les enfants de mousse ?

 

Ils sont dans la rivière

Pour y trouver de l’eau ;

Ils sont sur la plage

Pour y trouver la mer.

 

Lutins roses et lutins mauves

Dans la danse des fleurs,

Et sarabande de couleurs,

De pieds agiles et joues rondes :

Vous êtes les petits pages

Qui se gorgent de ciels

 

Un jour d’ennui et de cafard, je griffonnai ce qui me passait par la tête. C’était un jour sombre, sans soleil … Un de ces jours de misère qui pèse sur le dos et les genoux.

Je pensais appeler mon poème « Ennui » … Mais je m’enivrai de mots et de leur sonorité toute colorée et je fus surpris que mon cœur se soit mis à chanter, profondément heureux …

Je ressens encore, en relisant ces vers qui se voulaient cafardeux, ce « spleen heureux » qui me faisait les yeux brillants … Quelque chose me gonflait la poitrine qui était calme et serein, à la frontière du bonheur profond …

Si je pouvais faire partager pareil sentiment dans des situations analogues à un seul de ceux pour qui j’écris, j’en ressentirais la plus intense satisfaction … C’est peut être un excellent exutoire en période de « cafard » : se réfugier dans une diversion imaginaire exaltante ou apaisante.

 

Spleen heureux

(Printemps à Montana-Vermala)

 

J’ai vu le ciel

S’ouvrir en deux,

Un Dieu sévère

Faire de grands yeux.

 

J’ai vu des nuages bas,

Lourds de gris,

Des sapins noirs,

Sans branches

Et des oiseaux tristes au nid.

Mais j’ai vu l’eau

Belle et claire

Qui chantait

De pierre en pierre.

 

Mais j’ai vu aussi

L’oiseau tout près du nid

Avec au bec

Un ver pour ses petits

 

Mais j’ai vu encore

L’écureuil de feuille en feuille,

S’évanouir dans les branches,

En éclair roux,

Dans la brume blanche.

 

J’ai vu toujours

Des sourires de gentianes

Et des rêves de lis rouge

Traverser des ciels sans nuage

Bordés de diaphanes plages.

 

J’ai vu enfin

Le ciel fermer les yeux

Et Dieu sévère

S’adoucir un peu.

 

 

En avril 1947, le printemps s’installa en force à coup de chaud soleil, de nature éclatante de vie nouvelle … L’eau des neiges chantait dans les rigoles d’arrosage ou dévalait routes et chemins …

Mon âme de potache poète s’en donnait à cœur joie, en accents délirants qui s’élevaient à l’unisson d’une ambiance propice au lyrisme exalté …

J’avais dix-huit ans, le cœur en fleur … C’était le printemps dans un merveilleux décor de nature en fraîcheur … Les bourgeons gonflaient, repus de sève, d’où naissaient de délicates émeraudes qui deviendraient de tendres feuilles …   Les crocus et les perce-neige se dispersaient de pentes en pentes et les prés verts se réchauffaient au pied des sentes.

 

Printemps.

(Montana-Vermala)

 

L’herbette pousse joliette

De dessus la neige jaunie.

Le soleil réchauffe

Ses doigts engourdis

Et la sève se gonfle

De l’eau des ruisseaux.

 

L’âme des fleurs

S’éveille

Et pense au parfum

Qui sommeille

Dans leurs ventres alourdis.

 

Les oiseaux rient

En sourdine

Et lutinent

Leurs compagnes

En pâmoison d’amour.

 

Le chamois se mire

Dans l’eau du ruisseau.

Le lézard au soleil

Rêve de roches chaudes

Et les abeilles

Chantent le miel en fleur.

 

Le cœur des hommes

Est tendre :

Leurs yeux sont doux.

Des mains chaudes

Se tiennent

Et des baisers s’échangent.

C’est l’amour

Et le chant des anges.

 

 

 

 

Je vis aussi celui que j’appelai le « Roi de la Rose » … C’était un perce-oreille au nom entomologique rébarbatif de Forficule auriculaire. Il n’est pas beau du tout et même effrayant à cause de ses deux pinces caudales qui semblent prêtes à percer le plus dur des épidermes... ou le lobe d’une oreille.

Pourtant, je le vis, un matin frais de rosée, dans un parterre de roses que le frère jardinier entretenait amoureusement … Il s’était blotti entre deux pétales et me regardait en clignant des yeux complices …

C’est tout gentil, et je le lirai le soir à mes petits-enfants qui rêveront du perce-oreille qui joue avec les rayons de la lune …

 

 

 

Perce-oreille

(Montana-Vermala)

 

Gentil perce-oreille roux,

Entre deux gouttes de ciel,

Tu es devenu tout chose

Sous la caresse du soleil.

 

J’aimerais te taquiner

En te grattant le nez.

J’aimerais avec toi

Me coucher dans ton antre

Pour te caresser le ventre.

Tes petits yeux sont tendres

Tout humides de rosée.

J’ai mis mon cœur

Sur ta main.

 

Mais tu n’en as pas voulu :

Tu préfères les jeux

De la lune

Qui, la nuit, te fait

Les yeux doux.

 

Petit roi de la rose

Je viendrai ce soir

Pour te dire bonsoir

Et te border

De pétales roses.

 

 

L’orage et la viole se sont rencontrés et en fond sonore le Concerto brandebourgeois de J.S. Bach … Ce mélange incongru me torturait, je m’enivrais d’ozone et de tonnerre et l’âme à plat, j’enviais le silence des tombes et l’opacité des nuits infinies sans étoiles … C’était sinistre et cafardeux !!! … Bach m’écrasait … Il me faisait peur. Je n’ai jamais été fort attiré par la musique … Mozart, peut-être ! …

 J’ai besoin d’un chant intérieur que la sonorité des vers est seule capable de m’apporter … En moi s’élèvent des mélodies de mots qui se placent sur la portée des phrases pour le plus enivrant des concerts …

 

 

L’orage et la viole

 

 Lancinante plainte

Et pleure ma viole ;

Eprouvante geinte,

Est triste ma piaule.

 

Tonnerre dans les yeux,

Eclairs dans le ventre

Je rêve d’instants doux,

M’abîme dans les pentes.

 

Je bouffe mon âme

Et chante l’épouvante.

Bach est maudit,

Je veux sa peau.

 

La viole me viole

De son son long.

Ma peau démange,

Criblée de cancer.

 

J’ai bu les éclairs

Reins déployés,

Bras écartés,

Genoux en terre.

 

J’ai vu un cyclope

Qui fixait ma viole

De son œil vide et mou

De pauvre oiseau mort.

 

Ma barque est en mer

Bousculée par la vague

Mais je bois les éclairs

Que je crache en feu.

 

Le ciel m’en veut,

Je n’ai plus d’horizon,

L’araignée me rejette

Vidé de mon sang blond.

 

 

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