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29/01/2010

HAïTI : un octogénaire réveille les consciences

 

Allumer une chandelle dans l’obscurité, vaut mieux que maudire l’obscurité (Confucius)

Appel à ceux qui lisent ce billet de bien vouloir le transmettre, dans toute la francophonie, à leur entourage et leurs relations,  afin de provoquer un effet « Boule de Neige » dans le but d’amplifier l’action.

 

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Nous, les Blancs, riches héritiers de ceux qui ont exploité les Noirs, main d’œuvre humaine traitée comme des bêtes de somme, nous trouvons maintenant face à un devoir de réparation des torts du passé, en aidant leurs descendants,  survivants d’un cataclysme apocalyptique, à retrouver le simple droit de vivre décemment.

 

Nul n’ignore que ces Noirs, survivants de ceux qui ont été capturés dans leurs forêts natales pour être entassés dans les fonds de cale de ces « coquilles de noix » qu’étaient les voiliers de l’époque, terminaient  leur long calvaire enchaînés  jusqu’au lieu de leur esclavage, destiné  à produire ce qui améliorait le confort des Blancs.

 

N’oublions pas que c’est déjà Charles Quint qui autorisa, en 1517, la déportation d’esclaves noirs d’Afrique et qu’en 1802, Napoléon Ier enverra des troupes françaises pour rétablir l’esclavage, aboli par la « Révolution » afin de mieux contraindre les travailleurs noirs.

 

Devant le gigantisme de la tâche de sauvetage et de reconstruction d’Haïti, capitale d’un pays de  descendants de ces esclaves,  il est heureux de constater que les grandes nations et tous les organismes financiers se mobilisent pour rassembler des fonds énormes, mais qui resteront vraisemblablement insuffisants pour couvrir la reconstruction d’une grande ville suivant des normes de sécurité répondant à l’instabilité du sous-sol, comme le font les Japonais.

 

L’appel du vieil homme que je suis veut réveiller nos consciences en « suggérant » un tout petit effort, à peine perceptible pour la plupart d’entre nous, en s’(impôt)sant une contribution mensuelle régulière en faveur des ONG (Organisations Non Gouvernementales) avec l’avantage d’être déductible à l’impôt.  Ce sera une manière facile de soutenir ces organismes qui sont partout dans le monde pour venir en aide aux peuples malheureux.

 

Il suffit pour cela de donner des instructions à votre organisme financier qui se chargera de l’opération (que vous interromprez quand vous voudrez).  De plus si vous dépassez un certain plafond annuel (en Belgique 30 euros, en France 60 euros, en Suisse 100 CHF)  une ristourne fiscale vous sera accordée allégeant ainsi votre effort (en Belgique déductible à 100% de la déclaration fiscale au même titre que des frais professionnels, en France 75%  et en Suisse 100%) L’économie d’impôt réalisée sera égale à 100 % ou 75 % de la libéralité déclarée,  multiplié par le taux de la dernière tranche d’imposition des revenus du contribuable.

 

Voici la liste des organismes bénéficiaires sérieux et reconnus qui sont sur place avec des équipes aguerries et entraînées : Pour les Belges, je rappelle les numéros de compte, précédés de huit zéros : Médecins sans frontières (MSF) 60.60 ; Croix-Rouge 16.16 et compte commun des grands organismes « Haïti-Lavi » 12.12 (dont : Caritas International, Handicap International, Oxfam Solidarité, Médecins du Monde, Unicef Belgique qui sont sur place)

Pour les Français : Fondation de France (recommandé par Coumarine) envoyer chèque bancaire à BP 22 – 75008 Paris et  MSF (Médecins Sans Frontières) instructions sur  (clic ou ctrl +clic) :

https://don.secure.msf.fr/netful-presentation-association...

Pour la Suisse: MSF Suisse (CP 12-100-2) et Médecin du Monde Suisse : (Banque Cantonale Neuchâteloise A.1488.40.07)

 

L’effort minime qui nous est demandé par sa fréquence mensuelle, viendra appuyer une force qui atteindrait d’après mes sources  à peu près la moitié de la contribution des États, ce qui est considérable et encourageant.

Les ONG sont souvent critiquées, on les accuse de « détourner des fonds » d’avoir des frais généraux trop lourds … c’est une excuse facile à l’indifférence … Qu’on les juge par leurs actes que les médias ne cessent de nous montrer et de nous prouver  … Ils ont  des équipes efficaces sur place … Ce sont eux qui sont intervenus dans l’urgence … C’est grâce à nos dons qu’ils réalisent tout cela … Le reste est sans importance et maudits soient  « les goujats », s’il y en a,  qui « se servent » …

 

Ne croyons pas que notre « carrure décisionnelle » est trop petite et trop étroite pour éradiquer toute la misère du monde en abandonnant à nos pouvoirs politiques le soin de s’en occuper en prélevant sur notre capacité contributive.

 

Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, alimentons ce grand fleuve de générosité et de devoir occidental que sont les ONG : elles sont les forces vives,  généreuses et motivées qui sont sur place.  Elles sont indispensables mais  ne peuvent rien faire sans nous.

 

Prélever un peu de notre confort pour s’en prendre à ces « chancres » de notre planète devient un devoir humanitaire…  Le temps presse, l’avenir est en péril … N’attendons pas d’y être forcé … : Si ce n’est pas nous, ce seront nos enfants … Ce qui se passe en Haïti  est un avertissement planétaire  … Tous les grands prévisionnistes de la planète sont d’accord à ce sujet : plus nous attendrons, plus ce sera difficile … Agissons nombreux  avec  la force du nombre pour pallier notre faiblesse…  « Mieux vaut allumer une chandelle dans l’obscurité que maudire l’obscurité » disait Confucius

 

Et puis, il y aura la reconstruction qui sera d’autant plus couteuse que cette région est menacée par les effets de glissement des plaques tectoniques sur lesquelles elle se situe …  Il sera nécessaire de s’inspirer de l’expérience des Japonais qui se sont adapté au problème, tant dans ses constructions que dans la formation de sa population, mais c’est extrêmement couteux … !

 

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HISTOIRE D’UN PEUPLE D’ESCLAVES.

 

Dans le cadre d’une action de quartier d’ouverture à d’autres cultures, nous organisions mensuellement, mon épouse et moi,  des réunions de rencontres « inter-culture » centrées sur l’accueil des réfugiés étrangers qui s’établissaient dans notre environnement, en leur donnant  l’occasion de parler de leur pays et de leur culture et ainsi d’être mieux acceptés.

 

La première de ces réunions nous permit de faire connaître des amis coréens qui avaient sympathisé, attirés par nos deux filles qui provenaient de ce pays. Nous espérions ainsi attirer l’attention sur ces populations malmenées chez eux, à l’époque, suite à la rivalité entre les blogs « capitalistes » et « communistes » et la guerre cruelle qui s’en est suivie.

 

Une feuille d’invitation attrayante intitulée : « Des habitants du quartier présentent leur pays »annonçait nos séances.  Nous la distribuions dans la plupart des boîtes aux lettres de la région, tandis que la feuille paroissiale, de son côté, l’évoquait dans son édition  mensuelle.

 

Dans le cadre ce cette action, nous avons présenté Haïti.  C’était la 13ème  réunion, après la Corée du Sud, L’Inde, le Bengladesh, Le Liban, Le Maroc, la Chine, L’Indonésie, la Bolivie, le Vietnam, le Cambodge, la Pologne, le Bouddhisme et  le Rwanda.

 

Ce fut ainsi que Antoine Dubois et sa ravissante épouse nous ont commenté une très belle série de diapositives que notre ami, Monsieur Godin, paroissien grand voyageur et talentueux photographe avait sélectionnées dans les 20.000 qu’il réalisa en parcourant le monde.

 

Ce fut un festival coloré tant le soleil illuminait l’écran et tapageur malgré l’absence de son, tant l’objectif donnait vie à une population joyeuse et palpitante,  cependant si misérable.

 

Avant de donner les grandes lignes de son histoire, je vous livre un poème qui exprime mieux les sentiments que tout homme digne de ce nom devrait ressentir :

 

Battons notre coulpe,

Nous,

Arrogants seigneurs,

Civilisés de Dieu

Gorgés de sang noir,

Méprisant la misère

Du  peuple d’esclaves

Agenouillés devant nous.

 

Nous,

Bâtisseurs d’empire,

Qu’avons nous fait

Du chant de l’Afrique

Plus haut que les rapides

Plus fort que les baobabs.

 

Nous,

Esclavagistes cruels,

Tueurs de civilisations,

Osons-nous encore

Contempler notre or

Et nos cathédrales

Sans avoir au front

Le feu de la honte.

°°°°°

 

 

Haïti est un État d’Amérique du Nord, situé à l’ouest de l’île baptisée Hispaniola (petite Espagne) par Christophe Colomb quand il la découvrit en décembre 1492. L’Est est occupé maintenant par la République dominicaine.  La population autochtone (100.000) était amérindienne (Arawak, Caraïbes et Tainos).

 

Les hommes de Colomb furent chassés ou exterminés et une seconde colonie sous la conduite des Dominicains sera fondée peu après pour y exploiter l’or tandis que  l’île était rebaptisée Santo Domingo.

 

La  population indigène sera décimée en quelques décennies (esclavage dans les mines d’or,  maladies infectieuses apportées par les colons, malnutrition et mauvais traitements). Pour les remplacer dans les mines et dans les plantations Charles Quint autorisa, dès 1517, la déportation d’esclaves noirs d’Afrique.

 

L’ouest de l’île fut négligé par les Espagnols et les « boucaniers français » s’y établirent.  C’étaient des Normands qui y vivaient de la viande des bœufs sauvages en abondance dans l’île, qu’ils chassaient et boucanaient (fumer sur gril) pour la vendre en Europe.  Par la suite, par extension, le nom de *boucanier* fut donné à tous les pirates qui écumaient les mers du « Nouveau Monde ».

 

Des colons s’y répandirent également pour exploiter la canne à sucre, le coton et plus tard, le café dont les cultures exigeaient une importante main d’œuvre d’esclaves noirs (à la veille de la révolution française, il y avait un demi-million* d’esclaves noirs* et 30.000 colons blancs).

 

Les esclaves se soulèveront régulièrement au XVIIIe siècle et incités par le succès de la révolution française, le 4 août 1791, réussirent à s’imposer sous la direction d’un régisseur noir affranchi, Toussaint Louverture qui se proclamera gouverneur de l’île avec l’accord des Français

 

Cependant en 1802, Napoléon Ier enverra des troupes françaises  pour rétablir l’esclavage afin de mieux contraindre les travailleurs noirs. Toussaint Louverture que la « révolution française », après avoir aboli l’esclavage,  avait nommé gouverneur sera capturé et envoyé en France, il y mourra l’année suivante.

 

Ses lieutenants, Jean-Jacques Dessalines et Henri Christophe reprendront l’insurrection, triompheront de l’armée française, élimineront les blancs et le 1er janvier 1804,  proclameront la première république noire du monde en lui restituant son ancien nom : Haïti.


C’est la raison pour laquelle la quasi-totalité des habitants (10.072.492 en 2009) descendent des esclaves noirs et parlent le créole haïtien qui deviendra la  plus importante des langues créoles parlées à base lexicale française (chiffres de 2003) : 7.500.000 sur 9.000.000 de locuteurs, les autres étant 1.000.000 à île Maurice, 600.000 à la Réunion, 380.000 à la Martinique, 425.000 à la Guadeloupe et 70.000 aux Seychelles ; on le parle également en Guyane, en Acadie, en Louisiane et à l’île Rodrigue.

 

Rappelons que le mot créole désignait anciennement un blanc né dans une ancienne colonie européenne, mais également les langues issues du parler régional, influencé par les métissages afro-européen ou afro-asio-européen venant des anciennes colonies et qui n’ont rien à voir avec le type physique : c’est ainsi qu’il en existe à base lexicale allemande, anglaise, espagnole, française, néerlandaise et  portugaise.

 

Le sort de Jean-Jacques Dessalines qui avait succédé à Toussaint Louverture ne fut guère plus heureux car il fut assassiné deux ans plus tard et le pays scindé en deux : Haïti et Saint Domingue (annexé à l’Espagne jusqu’à la révolution de 1865 et son indépendance reconnue par la France, le Saint-Siège et les États-Unis.)

 

Pour Haïti, ce fut le début d’une période de troubles et de révolutions, car entre 1804 et 1957, il y eut 38 chefs d’État, dont 36 seront renversés ou assassinés. En 1915, les Américains occupèrent militairement l’île et échouèrent dans leur tentative d’y rétablir l’ordre malgré une répression dure.

 

Finalement, en 1957, François Duvalier, « Papa Doc » fut élu président avec le soutien de la population noire. Impitoyable dictateur, il s’imposa appuyé par une milice personnelle « les tontons macoutes » qui parvinrent à maîtriser l’armée et à juguler toute résistance dans le pays (près de deux mille exécutions en 1967).

 

Son fils de 19 ans, Jean-Claude Duvalier (Bébé Doc) lui succédera à sa mort en 1971, exerçant une dictature aussi dure que celle de son père.  Il sera cependant renversé en 1986 par la population, tellement il fut incapable, dépravé et tombé dans la corruption.  Il ira dilapider ses biens dans le midi de la France.

 

Ce pathétique pays est incontestablement incapable de se gérer démocratiquement.  Sa population, crédule et versatile, s’emballe dès qu’un « dictateur » se présente qui crie fort, s’entoure de fidèles et, en fin de compte, impose sa loi.

 

C’est ainsi qu’après Duvalier, un militaire, le général Henri Namphy s’empara du pouvoir en 1986 et un autre coup d’État le remplacera par le général Prosper Avril de 1988 à 1990.

 

En mars 1990, des élections furent imposées sous contrôle international avec un gouvernement civil de transition présidé par Madame Ertha Trouillot. En décembre 1990, un prêtre catholique, Jean-Bertrand Aristide fut élu président,  mais le pauvre fut renversé par une junte militaire en septembre 1991.  Il se réfugia aux États-Unis pendant trois ans.

 

La situation du pays se détériorant, les États-Unis une fois de plus décidèrent d’intervenir militairement le 19 septembre 1994 et de rétablir le président Aristide qui céda ses fonctions à l’ancien Premier ministre René Préval, la constitution ne l’autorisant pas exercer un second mandat consécutivement au premier.

 

Il s’ensuivit une nouvelle période de troubles et d’assassinats politiques jusqu’à ce que René Préval parvienne à une entente avec les cinq partis d’opposition pour former un gouvernement stable. En février 2006, suite à des élections truquées, mais avec l’appui de manifestations populaires il sera réélu.

 

La capitale du pays est Port-au-Prince et sa population comptait 7.527.817 habitants en 2003.  Elle est indépendante depuis 1804 et son actuel président est André Préval. Monnaie : la Gourde.

 

Nous avons connu de nombreux Haïtiens, surtout des étudiantes infirmières, la paroisse leur procurant un appartement dans un de ses immeubles situés presque en face de chez nous.

 

Très aimables et discrètes, ces personnes nous rendirent de nombreux services, surtout l’une d’elle s’étant retrouvée dans la même institution d’étude que notre fille Béatrice.

 

Aussi, ce sera dans une ambiance de chaude sympathie que nous terminerons la soirée autour d’un thé haïtien tellement agréable tout en échangeant quelques propos sur une région si belle mais si misérable. Ainsi se termina une réunion chaleureuse devant un public très nombreux, très sensible au sort misérable de ces descendants d’une main d’œuvre noire déportées par nos ancêtres pour un esclavage honteux.

 

 

 

°°°°°°°°°

 

 

 

 

 

 

 

 

 

19/01/2010

HAÎTI...PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE

Mieux vaut allumer une chandelle dans l'obscurité, que maudire l'obscurité. (Confucius)

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Note : J’ai interrompu momentanément la publication de mes textes pour faire place à la transmission de cette « flamme de ma chandelle » qui devrait atteindre la petite centaine de visiteurs qui fréquentent mon blog, tout en espérant qu’ils en feront de même.

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Appel à ceux qui lisent ce billet dans toute la francophonie, de bien vouloir le transmettre, à leur entourage et leurs relations, afin de provoquer un effet « Boule de Neige » qui amplifiera l’action.

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Il faut se référer d’abord à un remarquable reportage de la Télévision de la Suisse romande que le Suisse Damien a communiqué et qui décrit bien la situation avec un reportage de qualité, d’une réalité cruelle.

http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=500000&channel=info#program=15;vid=11723976

(Pointer + clic ou cliquer sur « lien hypertexte »)

Le concert de paroles apitoyées et l’aveu d’impuissance que les médias ne cessent de transmettre venant de chacun d’entre nous, est caractéristique de notre nature humaine sentimentale qui se mobilise dans l’immédiat. Les moyens actuels de « vivre» l’actualité sont tels qu’ils touchent directement et nous mobilisent … Aux dernières nouvelles, malgré l’ampleur du mouvement, ces moyens seront nettement insuffisants, le gigantisme du désastre dépassant l’imaginable.

Cependant, nous oublierons vite, préoccupés par nos propres problèmes et ceux de notre environnement … : c’est humain et normal. Nous pensons que notre « carrure décisionnelle » est trop petite et trop étroite pour éradiquer toute la misère du monde et abandonnons à nos pouvoirs politiques le soin de s’en occuper en prélevant ses moyens sur notre capacité contributive.

Le vrai problème d’efficacité réside dans la complexité de notre organisation qui est paralysée par la lourdeur de son fonctionnement démocratique et par la nécessité de pourvoir aux besoins provoqués par une crise qui réduit les rentrées tout en augmentant les besoins d’assistance aux victimes de cette conjoncture et la mise en place des moyens de relance.

Il reste une solution : s’(impôt)ser nous-mêmes une contribution volontaire régulière (mensuelle par exemple) qui sera facile à supporter, mais qui deviendra importante par sa fréquence, afin d'aider les "idéalistes efficaces" qui sont sur place

Pour ce faire, il suffira de contacter votre organisme financier qui se chargera de l’opération que vous interromprez quand vous le voudrez. De plus si vous dépassez un certain plafond annuel (en Belgique 30 euros, en France 60 euros, en Suisse 100 CHF) une ristourne fiscale vous sera accordée allégeant ainsi votre effort (en Belgique déductible à 100% de la déclaration fiscale au même titre que des frais professionnels, en France 75% et en Suisse 100% (à ma connaissance). L’économie d’impôt est égale à 100 % ou 75 % de la libéralité déclarée, multiplié par le taux de la dernière tranche d’imposition des revenus du contribuable.

Il suffira simplement de secouer notre apathie pour téléphoner à notre organisme financier ou lui écrire nos instructions …

Voici la liste des organismes bénéficiaires sérieux et reconnus qui sont sur place avec des équipes aguerries et entraînées : Pour les Belges, je rappelle les numéros de compte, précédés de huit zéros : Médecins sans frontières (MSF) 60.60 ; Croix-Rouge 16.16 et compte commun des grands organismes « Haïti-Lavi » 12.12 (dont : Caritas International, Handicap International, Oxfam Solidarité, Médecins du Monde, Unicef Belgique qui sont sur place)

Pour les Français : Fondation de France (recommandé par Coumarine) envoyer chèque bancaire à BP 22 – 75008 Paris et MSF (Médecins Sans Frontières) instructions sur  (pointer+clic) :

https://don.secure.msf.fr/netful-presentation-association...

Pour la Suisse: MSF Suisse (CP 12-100-2) et Médecin du Monde Suisse : (Banque Cantonale Neuchâteloise A.1488.40.07)


Prélever un peu de notre confort pour s’en prendre à ces « chancres » de notre planète devient un devoir humanitaire… Le temps presse, l’avenir est en péril … N’attendons pas d’y être forcé … : Si ce n’est pas nous, ce seront nos enfants … Ce qui se passe en Haïti est un avertissement planétaire … Tous les grands prévisionnistes de la planète sont d’accord à ce sujet : plus nous attendrons, plus ce sera difficile … Agissons nombreux avec la force du nombre pour pallier notre faiblesse… « Mieux vaut allumer une chandelle dans l’obscurité que maudire l’obscurité » disait Confucius.

Nous avons tous besoin de guérir nos âmes gangrénées par l’indifférence … Agir avec nos petits moyens : « allumer une chandelle dans l’obscurité » pour « trouer » l’obscurité de l’indifférence …

Et puis, il y aura la reconstruction qui sera d’autant plus couteuse que cette région est menacée par les effets de glissement des plaques tectoniques sur lesquelles elle se situe … Il sera nécessaire de s’inspirer de l’expérience des Japonais qui se sont adapté au problème, tant dans leurs constructions que dans la formation de leur population, mais c’est extrêmement couteux … !

15/01/2010

Ch. 14 - Tout est à refaire, le mal est revenu

&qu

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

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Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

__

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

__

 

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

 

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve. Il a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. Les faits sont scrupuleusement exacts et les nombreux témoins ou acteurs cités qui en ont pris connaissance, peuvent en témoigner s’ils sont encore en vie. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

Chapitre 14 : Tout est à recommencer.


TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {14.1} J’ai trouvé, malgré moi, une place d’aide-comptable dans une petite affaire française de conditionnement en tubes et bobines de la soie fabriquée par la maison-mère de Lyon ainsi que d’articles de pèche - {14.2} Pas de chance pour eux, mon deuxième poumon est atteint par le mal insidieux qui sommeille toujours en moi - Mon médecin spécialiste me propose de servir de cobaye pour un nouvel antibiotique, la streptomycine, tout en me plaçant un nouveau « pneumo » de sécurité - Je dois donc subir cette intervention deux fois par semaine, ce qui me coupe le souffle comme un petit vieux, j’ai pourtant vingt ans - {14.3} Je me réfugie, une fois de plus, dans le rêve et la poésie avec la belle mais triste histoire de « Chlorophylle ».


 

{14.1} Un soleil éclatant brûlait la place de Brouckère bien connue des Bruxellois comme jouxtant les artères centrales et commerçantes de la ville.

 

La canicule écrasait nos épaules de ses bras lourds d’accorte commère rubiconde. Je me sentais épuisé et fatigué.

 

De la fontaine, au centre de la place, ne coulait qu’un filet d’eau rouillée ; assis sur sa margelle, je tentais machinalement de déchiffrer les quelques mots griffonnés sur un papier délavé qu’en se promenant lentement sur l’eau sale, il tentait de me cacher en tournoyant.

 

La matinée, dans le bâtiment des douanes, m’avait éreinté jusqu’à l’écœurement.

 

C’était une énorme bâtisse en brique rouge qui avait été élevée par l’administration des Finances, sur les terrains des princes de Tour et Taxis, si bien que c’était devenu synonyme de douane et d’importation : on allait dédouaner des marchandises venant de tous les coins du monde à « Tour et Taxis ». Désaffecté, depuis, il devient un haut centre de la culture et des loisirs des Bruxellois.

 

Passage obligé pour obtenir une marchandise venant de l’étranger, on devait y faire des files interminables devant des guichets de bois verni et subir les caprices et la fantaisie de désagréables commis en manchette de lustrine qui se plaisaient à vous envoyer d’Hérode à Pilate, ou vous faisaient recommencer votre formulaire de déclaration pour mille et une raisons aussi farfelues que ridicules.

 

Comment en étais-je arrivé là ? Le père de Jim, qui m’avait proposé un emploi à mi-temps, m’utilisait, toutes les après-midi, à diverses tâches administratives : l’aider à la comptabilité de ses affaires, dactylographier quelques lettres, empaqueter des marchandises, faire des courses…

 

Enfin toutes sortes de choses « casse-pieds » et d’une haute portée « intellectuelle » que je subirai pendant environ deux ans, jusqu’à ce que mon pourtant si secourable oncle se vît forcé de me mettre au chômage, ses affaires d’importation d’électroménager américain n’ayant pas eu le succès espéré.

 

Il faut dire que c’était le début de ces assistants électriques aux corvées ménagères d’un prix exorbitant et loin d’être aussi performants et utiles qu’ils ne le sont actuellement (les transistors et les circuits imprimés devaient encore être inventés et l’alchimie des matières plastiques était balbutiante).

 

Le chômage, à cette époque, était pour un jeune l’humiliation suprême, le livrant à la déconsidération sociale de tous les milieux. Ce fut un ancien condisciple, réchappé des sanas comme moi, qui m’y introduisit.

 

Pour dégoûter les candidats à ce dégradant statut, il y avait très peu de bureaux de pointage ; on devait donc se taper des files interminables et, vicieusement, en modifiant tous les jours l’endroit et l’heure de cette formalité, les contrôleurs la rendaient difficile à gérer.

 

C’était une façon très efficace de combattre le travail au noir. Quand je pense qu’il y a peu, les jeunes se plaignaient de devoir subir cette contrainte deux fois par mois, presque sur rendez-vous ! Elle est maintenant supprimée pour tout le monde : c’est ça la solidarité sociale… Quelle merveilleuse époque…comment ose-t-on encore se plaindre… ?

 

Heureusement, je n’ai subi cette « infamie » que très peu de temps : deux mois. Le bureau de placement des chômeurs s’efforçant de nous caser, nous envoyait chez les employeurs dès qu’ils avaient pointé le bout du nez sur le marché de l’emploi.

 

Suspicieux et cruels, parce qu’à l’époque ce statut social était considéré comme le refuge des fainéants, ceux-ci nous faisaient subir de redoutables examens et interviews où il nous fallait faire bonne figure et empressement quel que soit l’attrait au travail proposé, sous peine de perdre la si précieuse allocation.

 

Comme l’oncle commerçant m’avait fait suivre des cours de comptabilité dans la meilleure organisation du moment (La Chambre Belge des Comptables), et que j’en avais réussi la première année réputée difficile, je devins une proie d’autant plus alléchante que mon jeune âge leur permettait un salaire de misère.

 

C’est ainsi que je me suis retrouvé très vite embauché dans une petite société française de Lyon qui fabriquait de la soie et la vendait en tubes et bobines dans toute l’Europe et qui s’appelait tout simplement « La Soie » .

 

Sa succursale belge était située non loin de la place de Brouckère, où sous un soleil de plomb, au bord de sa fontaine publique, je ne me sentais pas bien du tout.

 

Je vécus alors un des moments les plus pénibles de mon existence : j’étais nauséeux, l’estomac barbouillé par quelque chose de chaud, d’âcre et d’écœurant qui me montait dans la gorge : c’était du sang !

 

Visqueux, il venait de l’estomac. Ce fut l’effondrement, l’anéantissement…, un choc moral indescriptible, le fond d’un abîme dans lequel je me suis senti sombrer.

 

Les épaules affaissées, tête pendante, écrasé de découragement, effondré sur la margelle de la fontaine qui coulait en hoquetant, j’ai réalisé que tout recommençait : le mal redoutable était revenu ... J’avais vingt ans et j’étais foutu !

 

J’ai le cœur enfoncé

Dans un océan de vase,

Ma tête en chaudière éclate.

Je me suis enfui aux enfers

Pour y trouver des anges amers

Et vomir mon sang noir

Et crier ma misère.

 

J’ai planté ma tente

Dans le sol roux des cauchemars

Et me suis couché

Dans l’humeur fade du désespoir.

 

J’ai du mal à l’âme

Et peur de me réveiller,

J’ai les yeux dans la tombe

Et l’esprit au fond des mers.

 

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La tuberculose est mieux dominée maintenant, du moins dans nos régions. Aussi je ne peux m’empêcher de penser souvent aux jeunes condamnés de l’époque actuelle : cancéreux, sidéens et autres misérables qui savent qu’ils n’ont plus beaucoup de chance d’en sortir.

 

Moi qui ai connu cette détresse morale et d’autres après, j’aimerais tant leur transmettre mon message d’espoir et de foi dans l’avenir : la vie, c’est comme la flamme ; quand elle se meurt, il faut la protéger doucement et la ranimer lentement et patiemment d’un peu de souffle pour qu’elle renaisse plus vivante que jamais. C’est parfois long, elle s’étiole, elle se meurt : il faut alors du temps, de la patience, alimenter sa fragilité…

 

La petite société qui m’employait était installée à quelques minutes de là. Je me verrai toujours, avançant tel un automate, dans la touffeur estivale des rues du Lombard et de l’Hôpital, et ensuite m’écroulant dans le petit trou qui me servait de bureau, encombré d’armoires à classeurs dans lesquelles j’avais mission journalière de ranger les doubles des factures envoyées aux clients.

 

Heureusement, c’était l’heure de table, comme on dit maintenant et les bureaux étaient déserts. Je me ressaisis et habité d’un soudain faux espoir, je demandai au pneumologue qui me soignait et entretenait hebdomadairement mon pneumothorax de m’examiner d’urgence.

 

Il ne put que confirmer mes appréhensions : une caverne qu’il s’en voulait de ne pas avoir repérée plus tôt, était nichée dans une zone pulmonaire difficile à explorer avec les moyens radiologiques de l’époque.

 

Le médecin, qui m’avait pris en sympathie, tenta de me rassurer : il allait tout faire pour ne pas me renvoyer en sanatorium.

 

Il comptait beaucoup sur un nouveau médicament qu’il ferait venir d’Angleterre : la streptomycine. Cet antibiotique, récemment découvert, semblait très actif contre le bacille de Koch.

 

Il n’était plus question pour moi de travailler et seule consolation, je serais soigné à domicile, à condition que mes frères fussent à nouveau éloignés jusqu’à ce que je ne sois plus un danger pour eux.

 

Le nouveau médicament administré par piqûres que ma mère m’injectait journellement, s’avéra très efficace, puisqu’en quelques semaines je ne fus plus contagieux.

 

Grand bémol, cependant, à tout ça : un deuxième pneumothorax, à droite cette fois, était indispensable pour comprimer la caverne et l’aider à se cicatriser. (Le médicament était trop expérimental pour qu’on lui accorda quelque confiance.)

 

C’est ainsi que je dus subir cette plaisante réjouissance non plus une fois mais deux fois par semaine, avec un intervalle calculé pour qu’il me reste assez de souffle pour me déplacer.

 

Humilié d’évoluer comme un vieillard cachectique, je n’eus de cesse, pour dominer l’essoufflement, de m’imposer des exercices respiratoires à la limite de l’asphyxie, au grand dam de mon médecin qui avait de plus en plus de mal, et pour cause, à contrôler mes « pneumos » qui se dégonflaient gaiement.

 

Quant à « La soie », la toute gentille société française qui n’avait pas eu la bonne fortune de m’engager, elle fut assez déconfite et son patron qui avait fondé quelques espoirs sur moi, m’entraîna dans une aventure assez désopilante que je me dois de vous conter.

 

Le bonhomme, assez bedonnant et replet, souffrait parfois d’un mal subit qui le prenait à un point tel qu’il en était pitoyable à voir.

 

J’étais à peine chez eux, qu’un jour, je devins témoin et acteur d’une spectaculaire crise de je ne sais quoi et de sa « miraculeuse » guérison.

 

Le comptable et moi étions dans son bureau, occupés à débattre de sujets d’une portée « hautement cérébrale et intellectuelle » telle l’opportunité d’un tri numérique ou alphabétique à appliquer au classement des factures, quand soudain, alors qu’il venait de s’élancer dans une envolée sublime à la gloire du classement numérique, il s’écroula, rubicond, suant et soufflant, pris de tremblements convulsifs qui agitaient tout son corps.

 

J’étais sidéré et affolé ! Le comptable, lui, pas plus impressionné que ça, me dit : « Ne vous inquiétez pas, ça lui arrive parfois, nous allons trouver quelqu’un qui va le remettre sur pied ».

 

Nous traînâmes et poussâmes le patron dans sa grosse « américaine » et filant à travers les campagnes brabançonnes, atteignîmes une toute petite maison modeste de deux pièces, l’une servant de chambre et l’autre de cuisine.

 

Tant bien que mal, aidé par une imposante mégère en tablier, nous transférâmes notre gros bonhomme, de plus en plus épileptique, sur une chaise vernie dans un décor et devant un personnage surprenant.

 

Dans une cuisine classique de pauvres gens, au carrelage rouge et blanc bien abîmé où seuls le buffet et la table couverte d’une toile cirée étaient dignes d’évocation, un être falot, d’une pâleur de camembert pas encore fait, aux joues bouffies avec une pointe rose, trônait en agitant de grosses mains moites aux petits doigts boudinés.

 

Le compère, sans plus attendre, comme dans un rite connu, tira de sa poche une sorte de missel et, sa tremblante paluche sur celle de notre patron récita, je ne sais trop quelles patenôtres, qui stoppèrent ses convulsions en quelques secondes.

 

J’en étais « baba » et médusé. Jovial et détendu, notre supérieur reprit le volant de sa voiture comme si rien ne s’était passé et nous n’avons plus osé parler de l’aventure.

 

C’est ainsi que dès que notre affable directeur fut au courant de mes malheurs, sans hésiter et sourd à mes récriminations, il me poussa dans sa voiture, direction Limal, pour consulter son guérisseur.

 

Là, répétition du scénario avec en plus « prescription » d’un thé de simples que la vieille, sa mère sans doute, était allée ramasser dans la remise et qu’elle fourra dans un vieux sac en papier récupéré des emplettes chez l’épicier.

 

Au retour, mon distingué compagnon de route, s’efforça de me faire partager sa foi en son salvateur rebouteux.

 

Mon combat pour retrouver la santé dura à peu près trois ans. La streptomycine, chez moi, fit merveille, et pas les plantes du gros bonhomme. Le mal fut définitivement éradiqué car, plus jamais, je n’eus de problèmes pulmonaires quels qu’ils soient.

 

Il faut dire aussi que ce fléau entra dans la liste des maux vaincus par la pharmacopée aux côtés de la peste, le choléra, la polio, la lèpre et autres plaisantes saloperies infectieuses.

 

Ces trois années furent en fin de compte, surtout très heureuses. Je retrouvai rapidement dynamisme et entrain.

 

Calé dans ma chaise-longue en osier qu’on avait redescendue du grenier, je me gonflais avidement comme une éponge de tout le savoir qu’il m’était possible d’emmagasiner, et me jetais comme un affamé sur tout ce qui se présentait : littérature, art, peinture, mathématiques, sciences, philosophie…

 

Cependant, la poésie avait mes préférences et restait le jardin secret où je me réfugiais souvent.

 

Je concrétisais et embellissais dans mes rêves éveillés des idéaux qui me soulevaient d’enthousiasme.

 

Mais aussi, j’imaginais des histoires douces et jolies qui me faisaient retrouver mon cœur de gosse.

 

{14.3} C’est ainsi que j’ai été le poète de la merveilleuse histoire d’un enfant vert qui s’appelait Chlorophylle et qui cherchait la mer pour trouver du sable et construire son « château en Espagne ».

 

Il était allé trouver le grand oiseau du soir assis sur un rocher bleu, qui se curait les ongles en chantant une comptine :

 

L’oiseau noir

Faut pas voir

 

L’oiseau bleu

Est au feu

 

L’oiseau vert

Est en enfer

L’oiseau jaune

Est un clown

 

Quant au rouge

Faut qu’y bouge.

 

Et chaque fois, l’oiseau changeait de rocher. Il regarda l’enfant de ses yeux aux longs cils, collés au rimmel :

 

- Tu cherches la mer, garçon ?

- C’est pour mon château.

- Il faut du sable de plage pour ça, garçon.

- Je veux du sable de plage, grand oiseau.

- Seul le serpent des vagues sait où sont les plages, garçon. Va trouver le poète, il pourra t’aider.

 

Et c’est ainsi que l’enfant vert alla interroger le poète qui entretenait le jardin de l’imaginaire et savait tout sur le serpent des vagues.

 

- Gentil poète, toi qui connais si bien le jardin de l’imaginaire, dis-moi tout sur le serpent des vagues pour qu’il m’emmène sur les plages de sable fin.

 

Le faiseur de rêves qui le regardait avec des yeux de ciel bordés de nuages blancs, lui répondit en réchauffant de ses mains le cœur d’une fleur qui semblait bien malade :

 

- Pour savoir tout sur le serpent des vagues, tu dois d’abord venir m’aider à entretenir le jardin de l’imaginaire.

- Je viens, je viens, dis-moi ce que je dois faire… ?

 

Le jardinier des songes tendit la fleur flétrie à Chlorophylle qui l’entoura, l’entoura de ses bras verts, si riches en vie, que le cœur de la fleur se réchauffa, se réchauffa jusqu’à ce que ses yeux de fleur s’ouvrirent au ciel dans un parfum de bonheur.

 

- C’est bien, dit le poète, mais ce n’est pas tout : pour trouver le serpent des vagues, tu devras descendre au fond des mers jusqu’aux fosses abyssales ; là où la lumière n’est plus, pour y cueillir l’algue bleue qui rêve de l’espace sidéral et de ses espoirs d’amour avec de passionnées molécules enfantées par des astres obsédés de vie.

 

Et le gentil poète, prenant l’enfant par la main, l’entraîna dans son bathyscaphe virtuel au plus profond des mers.

 

Ils y passèrent de nombreux jours, éclairés de leur seule foi en leur inimaginable histoire à laquelle ils seraient toujours les seuls à croire.

 

Ils revinrent cependant à la surface avec un peu d’algue bleue qu’ils tenaient tous les deux, précieusement, au creux de leur main.

 

Le serpent des vagues les y attendait et leur offrant son dos ondulé, les déposa sur une plage de sable fin où l’enfant de la vie construisit son château de sable pendant que le poète ouvrait son grand grimoire pour y raconter ses rêves.

 

Les vaguelettes titillaient les lèvres du sable qui se retroussaient de plaisir sous les baisers du soleil.

 

La mer s’étendait longuement comme une chatte endormie et au loin, des restes de jour cajolaient l’horizon.

 

Aussi le poète se mit-il à chanter la petite vague qui ronronnait au soleil :

 

Petite vague, si petite vague,

Tu mets des perles dans ton chaud soleil

Et des topazes comme sur la bague

Au doigt des fées hantant mon sommeil.

 

Tu te coules dans le beau sable blanc,

Brillante, toute joyeuse et limpide

Jusqu’aux empreintes des pieds de l’enfant

Qui avait foulé ton doux sol humide.

 

Tu vas et tu viens, telle la navette

Du tisserand, agile à son métier,

Le ciel bleu des mers en toi se reflète

Qu’on dirait le regard dur de l’acier.

 

Petites vagues, très petites vagues,

Manteau frissonnant, parure de mer,

Fines acérées plus qu’une dague,

Vous perdez-vous au loin près des enfers ?

 

Sur une belle page de son grimoire, le poète s’appliqua à écrire, en belles rondes des mots, des phrases avec au-dessus un titre : « La crique des paresses ».

 

Les vers venaient tout seuls comme si c’était le soleil du soir qui les lui avait dictés :

 

Des oiseaux d’or

Se sont levés

Et sur mon corps

Se sont posés.

 

Quelle est cette longue

Et si tendre chaleur

Qui berce mes torpeurs ?

 

La pierre est tiède,

Douce enivrée

De chaudes caresses

Lentement affleurées.

La brise s’affine

Sur mon corps alangui

D’une lourde moiteur d’été.

 

Le vent s’élève

Parmi mes rêves.

Et dans mon âme éthérée

Un chant de lent plaisir

Accompagne mes longs rires.

 

Et puis, au loin, il y eut l’appel d’une cloche qui se mit à onduler dans sa brume de fin du jour.

 

Comme une plainte du réel, comme le gémissement du quotidien des hommes, la marine fut écrite en balançant un cœur lourd :

 

Dans la brume,

Il y a la plainte d’une cloche

Dans son clocher.

Des voix esseulées montent en cadence

Parmi les vagues enlacées.

Le noyé, lui, s’allonge

Dans la vase,

Parmi les fleurs et les rochers.

 

Plus lasse, la cloche se tait.

On entend les coquillages

Se gorger d’eau.

Le noyé, lui, s’enroule

Dans son infini de bleu.

Une épave s’enfonce, à le rejoindre

Tandis que la cloche rêve

Un long son long.

 

La nuit s’encourt à toutes jambes

Le long des grèves,

Abandonnant dans l’eau

Ses bouts d’étoiles pâlies

De lune froide.

 

La cloche pleure, en silence,

Le noyé, lui, s’étire

Dans un courant d’algues bleuies.

 

Le soir pense au matin,

Tout en brisant ses lames.

Dans le ciel montent des flammes

En rayures de nuages étirés

Que lèche, au loin, la mer.

 

Le noyé, lui, s’emplit de soleil

Au sein de ses ombres,

Tandis que la cloche,

Pousse un long soupir d’airain.

 

---------------

 

Le poète s’arrêta d’écrire et rangea ses plumes et son vieux grimoire de parchemin jauni. Il regarda longuement l’enfant qui construisait son château.

 

La mer s’avançait en vagues tentaculaires et finit par lécher les bases du tas de sable : elle l’entoura de ses bras puissants, l’étreignit, l’enveloppa et, noya Chlorophylle et son rêve dans un grand flop d’écume.

 

°°°°°

 

 

 


12/01/2010

Ch. 13 - Surréalisme et merveilleux

 

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

 

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Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

__

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

__

 

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

 

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve. Il a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. Les faits sont scrupuleusement exacts et les nombreux témoins ou acteurs cités qui en ont pris connaissance, peuvent en témoigner s’ils sont encore en vie. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 


Chapitre 13 : Surréalisme et merveilleux .

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {13.1} Avec le cousin Jim, nous compulsons et découpons les articles des journaux qu’un locataire journaliste abandonnait dans la cave - C’est ainsi que j’ai découvert {13.2} Dali, puis {13.3} Magritte, Delvaux et les surréalistes - {13.4} Rencontre avec Magritte dans son « local-exposition » au-dessus d’une librairie au Mont-des-Arts - {13.5} Définition du « merveilleux » par André Breton - {13.6} Les impressionnistes, le pointillisme, {13.7} le dadaïsme, {13.8} le fauvisme, {13.9} le cubisme et {13.10} les autres manifestations du renouveau dans l’art - {13.11} Mon surréalisme dans la poésie -

 

{13.1} J’aimais flâner chez les bouquinistes qui, à Bruxelles, s’étaient regroupés dans deux galeries du centre de la ville. Les livres se trouvaient étalés sur de grandes planches supportées par des tréteaux.

 

Un fatras incroyable de bouquins, entassés les uns sur les autres ou parfois, s’ils avaient un peu de valeur, bien alignés, campés sur la tranche de telle manière qu’on puisse en lire facilement le dos. Sous les étals, de-ci de-là, des caisses pleines s’offraient à l’inventaire des amateurs plus courageux.

 

J’y ai passé des heures fantastiques, pas du tout rebuté par la mine jaunie, sale et peu avenante de la plupart qui étaient les seuls que mes petits moyens financiers m’autorisaient.

 

Eh oui ! Mon pécule de poche était bien maigre : mes pauvres parents ayant tant de mal à couvrir les frais de maladie de leurs deux aînés, je devais limiter mes envies à très peu de choses.

 

Aussi je prenais beaucoup de notes que je griffonnais à la hâte sur le dos vierge d’emballages non utilisés de savon « Lux », que mon père ramenait de la savonnerie qui l’employait. J’économisais ainsi fiches et blocs-notes, les articles de papeterie étant coûteux à l’époque.

 

En ai-je passé des heures devant ces tables ! Les bouquinistes finirent par me connaître, tolérants mais un rien agacés par les investigations d’un client sans le sou, les doigts encrassés par des manipulations de vieux papiers dégoûtants.

 

Terrain en friche, ma culture naissante était avide de savoir et j’emmagasinais tout ce que je trouvais… Tout m’intéressait et je n’étais indifférent à rien…

 

Comme je n’avais pas beaucoup de mémoire, j’étais contraint de me constituer une documentation la plus vaste possible et surtout bien organisée pour trouver rapidement l’information que je recherchais.

 

Quand j’étais employé par l’oncle, vendeur d’électroménager, j’avais fait partager ma passion du classement à son fils Jim, mon cousin.

 

Ayant dégoté chez mes bouquinistes un petit ouvrage publié à Bruxelles sur la classification décimale universelle (CDU), nous avons pu, grâce à cette technique, bénéficier de l’avantage d’un classement modulable et extensible à l’infini.

 

Aussi nous rivalisions d’astuces pour diversifier nos sources d’investigation, pris de frénésie encyclopédique et de concupiscence intellectuelle.

 

Chez son père, dans les caves, nous avions découvert une mine d’or de la documentation, variée à souhait, en provenance d’un locataire de leur maison, journaliste au journal « Le Soir », qui ramenait régulièrement des journaux et revues de tous genres qui échouaient après consultation en tas immenses en attendant leur élimination.

 

En avons-nous passé des heures à fouiller ces trésors, ciseaux à la main, émerveillés des trouvailles insolites, incroyables ou stupéfiantes qui se révélaient à nos yeux brillants de convoitise !

 

C’est ainsi que je rencontrai Magritte, Delvaux et les surréalistes. Rome et Florence m’avaient fait découvrir le monde de l’art. Depuis, esprit frondeur, contestataire comme il se devait à dix-neuf ans, j’étais attiré par tout ce qui me sortirait des sentiers battus.

 

Mes sources de documentation très éparses (les bouquins que le hasard jetait sur les éventaires et les articles de journaux, subordonnés à l’inconséquence des événements ou la fantaisie des journalistes) ne m’autorisaient qu’une approche fragmentée des domaines que j’aurais voulus investiguer.

 

{13.2} Dali m’avait déjà intrigué. Il y avait quelques beaux ouvrages sur son oeuvre, mis en valeur chez les marchands, avec de splendides reproductions pour l’époque. Mais mes moyens ne m’en permettaient pas l’acquisition. Je me contentais donc de les parcourir à chaque occasion.

 

Les trouvailles picturales du grand Catalan que j’avais ainsi pu lorgner à la « sauvette », correspondaient assez bien à la vision intérieure d’un monde que je commençais à ressentir.

 

Mes dédoublements m’avaient introduit dans l’univers de l’étrange. Mon subconscient y recherchait ses marques. Je retrouvais chez ce peintre de l’étrange des rythmes familiers tout en éprouvant un certain malaise : le fantastique de ses constructions ne correspondait pas du tout à ma vision paisible d’un monde intérieur qui était davantage en harmonie avec le réel.

 

J’aimerais traduire ce débat intérieur inconscient qui me tourmentait mais qu’avec le recul du temps, je peux mieux maintenant décrypter en analysant ses conséquences.

 

Comme tout jeune qui cherche à se singulariser, les démarches en dehors des sentiers battus du classicisme m’attiraient et j’étais prêt à m’emballer pour toute vision picturale moderne quelle qu’elle soit.

 

Aussi ma perception « furtive » de Dali, dans l’inconfort des tables des bouquinistes, s’avérait-elle étrange et déconcertante. Ma mémoire visuelle peu performante ne me restituait qu’une vision transformée de ce qu’elle avait gardé.

 

A telle enseigne que je me suis composé un univers dalinien personnel mieux en accord avec ma vision subconsciente du monde de l’étrange et de l’irrationnel, tel que je le créais ou qui s’imposait à moi dans mes « rêves éveillés ».

 

Dans un premier temps donc, mes dédoublements s’enrichirent de la fantaisie et des couleurs « chromos » d’un génie, contesté dès 1939 par les surréalistes lorsqu’il succomba aux sirènes commerciales américaines, jetant le doute du sérieux et de la sincérité des œuvres qui suivirent.

 

{13.3} Un jour, je découvris dans les journaux quelques articles sur un surréaliste belge, René Magritte, avec quelques mauvaises reproductions de tableaux en noir et blanc.

 

Je fus d’emblée conquis. Sa vision picturale correspondait idéalement au décor de mes rêves : l’insolite dans le cadre du quotidien.

 

Loin du délire dalinien, je trouvais l’apaisement de la suggestion picturale des choses exactement reproduites et une interrogation philosophique relative à la perception sensorielle des images.

 

{13.3} A la même époque, les journaux me révélèrent Delvaux dont les nus glacés m’obsédaient, comme un mauvais rêve.

 

{13.4} Dans les coupures de presse que je classais méthodiquement, il était signalé que Magritte exposait au premier étage d’un magasin situé au Mont des Arts , endroit qui a été transformé depuis en haut lieu bruxellois de l’expression artistique sous toutes ses formes.

 

A l’époque, en 1948, une petite rue grimpait en serpentant du bas de la ville jusqu’à la Place Royale, jouxtant le palais du Roi. Au haut de cette rue, se trouvait une petite librairie avec à l’étage un local loué par des peintres.

 

C’est là que j’ai rencontré un Magritte très simple et très gentil qui y présentait quelques-unes de ses toiles et qui m’accueillait gentiment, acceptant de discuter avec un jeune potache.

 

J’étais alors loin de me douter de la notoriété qu’il acquérrait de nos jours et de la valeur prodigieuse qu’atteindraient ses tableaux.

 

A l’époque, il ne fallait débourser qu’environ cinquante euros (l’équivalent d’un petit salaire mensuel d’employé) pour la plupart de ses œuvres. De toute façon, il n’était pas question que le pauvre diable que j’étais alors puisse s’offrir ne fût-ce que le dispositif qui le maintenait au mur.

 

Ma rencontre avec ce surréaliste belge fut déterminante dans l’évolution de l’expression de ma pensée lyrique : je me sentais en symbiose « technique » avec lui, ma démarche étant lexicale au lieu d’être picturale.

 

Je choisissais sur ma palette de mots le plus coloré ou le plus chantant comme le peintre le fait avec ses couleurs.

 

Mes tout premiers vers déjà étaient en quête de trouvailles littéraires et de vocabulaire insolite, placés dans une construction poétique classique.

 

Depuis cette époque, et maintenant encore, je m’interroge sur l’influence que le mouvement surréaliste a pu avoir sur un style qui s’est inconsciemment imposé à moi dès mes premiers essais poétiques.

 

Au départ, George fut mon seul maître : il a toujours écrit des poèmes courts, des « flashs» de quelques vers, qui suscitaient, par association originale de mots, des effets de surprise qui ravissaient. Inconsciemment, j’ai cherché, comme lui, des trouvailles qui surprennent.

 

Son ascendant sur ma pensée poétique est incontestable. Il m’a donné ce goût de jouer avec les mots, de leur trouver des utilisations originales ou des associations étonnantes.

 

Parfois ses yeux s’éclairaient et de jolies choses sortaient de sa bouche, malheureusement perdues parce que non écrites.

 

Par la suite, j’ai essayé de faire en poésie ce que Magritte faisait en peinture : des mots ou des vers qui détonnent dans un habillage conventionnel.

 

Cependant à l’instar de ce grand du surréalisme, je recherchais avant tout l’harmonie et m’efforçais de donner un sens profond à une démarche qui faisait appel aux données subconscientes de chacun.

 

Dès le plus jeune âge, ce qui s’est surtout imposé à moi et en moi, c’est le sens du « merveilleux » que j’ai développé dans mes « rêves éveillés ». Aussi quel terreau lyrique idéal devenait cette faculté que j’avais inconsciemment perfectionnée !

 

{13.5} Que dit le dictionnaire de ce merveilleux pris dans le sens qui nous occupe ? Il tient de l’extraordinaire, de l’inexplicable et de l’intervention d’êtres surnaturels propres au développement d’histoires imaginées en dehors du réel. (donc dans un monde que nous créons en utilisant nos fonctions cérébrales).

 

André Breton, chef de file et grand théoricien du surréalisme, donnera, à mon sens, la meilleure définition du merveilleux et de sa relation avec le beau : « Le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau ».

 

Je souscris volontiers à pareille définition en ajoutant que le beau ne peut se concevoir que s’il est merveilleux et qu’il nous atteint au plus profond de notre sensibilité. La perception du beau, elle est innée ou elle résulte d’une culture affinée dans ce sens.

 

Quant à l’influence du surréalisme sur mon travail, je tiens à préciser avec modestie que je ne me sens aucune affinité pour cette école, si ce n’est la même attirance pour le fantastique, l’imaginaire et le rêve mais dans un registre qui se veut conscient et dirigé.

 

J’ai longuement expliqué plus avant, comment, accidentellement, Dali m’avait servi de tremplin vers autre chose que j’ai davantage trouvé chez Magritte.

 

Comme tout individu désireux de parfaire sa culture, je me suis documenté sur les diverses écoles qui se sont manifestées depuis les impressionnistes ainsi que sur leurs représentants les plus marquants.

 

Bien entendu, en parallèle de cette investigation culturelle, par la suite, je me devais d’approfondir la démarche de certains mouvements artistiques et littéraires qui m’interpellaient en raison de la mienne, ainsi que leurs représentants les plus marquants.

 

{13.6}C’est ainsi qu’après l’investigation culturelle obligée mais enthousiasmante chez les impressionnistes (Degas, Manet, Monet, Renoir, Pissarro, Sisley et les parallèles Seurat, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Cézanne, Gauguin, Van Rysselberghe, de même que certaines expériences picturales comme le pointillisme ou divisionnisme de Seurat, Cros, Signac,…), j’ai tenté de comprendre l’aventure éclectique vécue par ceux qui dès la fin de la première guerre mondiale ont bouleversé toutes les données dans le domaine des arts plastiques et surtout de la peinture.

 

{13.7} L’expérience dadaïste m’intrigua, bien entendu, mais je partageais le scepticisme de ceux qui n’y voyaient qu’une manière de se singulariser. La démarche négative de ses représentants me paraissait tenir plus d’un besoin de notoriété par le scandale.

 

Pourtant, ce mouvement a marqué profondément la culture esthétique des années 1916 à 1922. Aussi bien en littérature qu’en art, il interpella tous les grands de l’époque. A tel point que Tristan Tzara (roumain, réfugié en suisse), fondateur du mouvement, lorsqu’il s’installa à Paris en 1920, fut considéré comme un messie par André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault et Paul Eluard…( excusez du peu !).

 

Cependant cette manifestation de l’anti-art tel que Tzara l’avait lui-même qualifié, qui ébranla tellement les intellectuels de l’époque, fit long feu et à partir de 1922, fut remplacée par d’autres mouvements ou écoles.

 

{13.8} Ainsi lui succéda le fauvisme de Matisse. Lors d’un salon parisien de 1905, dans une salle où étaient exposés des tableaux du célèbre peintre de Saint-Tropez et de ses sympathisants, un critique se serait exclamé en apercevant, au centre, la présence incongrue d’une statue genre renaissance italienne : « Donatello chez les fauves ».

 

L’appellation resta au mouvement qui avait déjà débuté avant 1900 et auquel appartenaient Rouault, Marquet, Vlaminck et qui ne laissa pas indifférents tant d’autres tels  Signac, Van Dongen, Derain, Dufy et même Braque.

 

{13.9} Quant au cubisme, mouvement intellectuel et radical, qui suivit le fauvisme dans les années 1907-1909 et dont le chef de file incontesté fut Picasso, il me laissa, de prime-abord, perplexe et méfiant, surtout quand ses représentants les plus marquants (Picasso et Braque entre autres) en vinrent aux collages.

 

Il faut cependant reconnaître que leur démarche contribuera au renouveau et au progrès de ce qu’il y a de plus subtil, de plus élevé et de plus sublime dans les manifestations humaines de l’intelligence abstraite : ses créations artistiques et littéraires.

 

{13.10} Aussi me suis-je rapidement découragé devant la complexité des interrogations de ces mouvements ou écoles et le caractère expérimental de leurs réponses réservées, me semblait-il, surtout aux experts et professionnels de l’histoire et de la culture. D’autant que bien d’autres depuis s’y ajoutèrent : art minimal, art pauvre, pop art, art conceptuel, art abstrait, etc.

 

Contrairement à l’emballement qui avait suscité en moi enthousiasme et lyrisme pendant le voyage à Rome et Florence, je n’éprouvai plus qu’un intérêt « intellectuel » pour l’art et ne ressentis plus ces « envolées mystiques » qui me transportaient alors.

 

{13.11} Mon « jardin secret » devenait littéraire. Mon lyrisme, faute de pouvoir s’exprimer avec pinceau, ciseau, argile ou instrument de musique pour lesquels je n’avais vraiment aucune attirance, ni qualité, se cantonnait à l’expression écrite sous toutes ses formes, la poésie en étant l’aboutissement suprême.

 

L’expression poétique deviendra idéalement l’espace qui convenait le mieux à mes aspirations lyriques.

 

Le mot, dans la phrase, s’est révélé le matériau idéal pour exprimer ce que je ressentais, mais en l’intégrant dans la structure rythmée du vers, renforcé souvent par la musicalité des rimes (souvent limitée à l’effet sonore) ou l’harmonie des strophes courtes de six à huit pieds, tout en privilégiant cependant la spontanéité et la richesse du vers libre.

 

Les poèmes qui vont suivre feront mieux comprendre cette tentative personnelle de traduction de l’émotion culturelle. Ce sera, si on veut, mon « surréalisme » à moi, dans l’esprit de Magritte qui m’a toujours enchanté.

 

Mon grand bateau blanc.

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Perles d’étoiles sur l’eau,

Papillons plein les yeux.

C’est surtout ton bleu

Que je voyais sur mes plages.

Bleu d’océans avec écume

Aux lèvres d’océans

Gloutons de plage.

 

J’ai vu des rives

Qui passaient lentement

Pendant que je somnolais

Sur mon grand bateau blanc.

 

Des oiseaux d’ailes dentelées

S’éparpillaient sur fond de brume

Et les genoux de mon aimée

Pressaient au creux de mes vagues.

Montait en moi un long murmure

Dégoulinant de lèvres assoiffées

Et pesait en mon âme enfiévrée

Une mèche palpitante et dorée.

 

J’ai vu des rives

Qui passaient lentement

Pendant que je somnolais

Sur mon grand bateau blanc.

 

J’ai promené mes nuages

A coup de pinceaux tranchants.

Je regarde mûrir mes tombes

Et déjà tes paupières tombent.

La moiteur de mes nuages

Qui sont si blancs, qui sont si gris

Font gémir, grêles et tremblants

Mes oiseaux blancs, mes oiseaux gris.

 

J’ai vu des rives

Qui passaient lentement

Pendant que je somnolais

Sur mon grand bateau blanc.

 

Les voix sont des murmures

Qui hantent mes châteaux blancs

J’y verrai des hirondelles

Assoiffées, le long des créneaux,

Palpite leur ventre

Le long de mes désirs :

Je couvrirai l’azur

D’un long soupir d’ennui.

 

J’ai vu des rives

Qui passaient lentement

Pendant que je somnolais

Sur mon grand bateau blanc.

 

J’ai vu des pas sur le sable

Et des mouettes avec du sang.

J’ai mis les mains sur tes épaules

En entendant passer ton chant.

Les mouettes hurlaient de rage,

Lancinantes en tournoyant,

Mais ton chant faisait nuage,

Nuage tout gris, nuage tout blanc.

Mon âme devenait folle

Quand tout ce ciel perdait son sang.

 

J’ai vu des rives

Qui passaient lentement.

J’ai vu des rives

Qui fuyaient subitement.

J’ai vu des rives,

Des rives qui dérivent.

J’ai des rives, des rives

Dérivent les rives,

Pendant que je meurs

Sur mes rives

Et dérive mon grand bateau blanc.

 

Ces vers de spleen langoureux ne sont ni joyeux ni tristes. Ils évoquent une soirée de canicule, étendu dans la moiteur d’une nuit lourde qui s’installe, avec un verre de boisson fraîche et la fatigue des mauvais jours.

 

---------

 

Le suivant ne sera guère mieux quant au ton, mais exprimera des rêves exotiques de grands espaces dans des ciels roux qui écrasent lourdement la nature et les êtres, tout en battant un chœur de tam-tam.

 

Mélopée des soirs africains.

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Mourante est la mélopée

Des soirs africains.

Tremblant, le palmier

Dans ta nuit turbulente

Quand ma tête cogne la tienne

Dans un chœur lourd de tam-tam.

 

Des sagaies saignent le ciel

En zébrures de sang noir.

La moiteur de mes paumes

Sur tes tempes enflammées

Fait palpiter le flot grondant

De ton sang lourd, de ton sang gris.

 

Un lac en chaleur

Déchire ses écharpes

Dans la brume des marais lourds

Tandis que nos peaux se succionnent

De sueur enfiévrée.

 

L’okapi d’un autre age

Est mal dans sa peau d’âne.

Le lion baille sa faim,

Traînant sa solitude

 

Je rêve d’eau fraîche

Et les lèvres fendues,

Je vois papillonner tes yeux,

Creuser tes sillons de chair.

 

Nous sommes damnés

Au trou de nos tombes

Que nos cœurs vrillent

Tout enlacés.

 

Pardon pour les trahisons au dictionnaire. Mais rien ne pouvait remplacer les peaux qui se succionnent.

 

--------

 

Le cerf d’automne et des brumes avec son brame qui hérisse le poil et donne le frisson, s’impose à mes pensées quand, assis au coin d’un feu de bois, je suis ensorcelé par les incantation du mage que révèlent les braises.

 

LE CERF DES BRUMES


Des échelles de bois

Gravissaient les sentes

Et des pins en émoi

Dévalaient les pentes.

 

Un feu noir grésillait

En toussotant un peu.

Les brumes s’envoyaient

Des volutes en jeux.

 

Le cerf aux yeux d’enfer

Mangeait les nuages

Créés par le mage

Qui sortait de la terre.

 

Le vieux mage des brumes

Entraînait le cerf

Dans son étang qui fume

En manteau d’hiver

 

-----------

 

Après ces envolées tourmentées, voici venir la fraîcheur des clochettes printanières et la ferveur chaude et passionnée de l’été.

 

LES JOYAUX

Il y a près de l'eau

qui ferme les paupières

Un petit enfant beau

Qui joue avec des pierres.

 

Il y a au perchoir

Un petit oiseau bleu

Qui chante encore un peu

La tendresse du soir.

 

Il y a au coteau

Un gracieux faon avide

Dont l’insolent museau

Caresse un ventre humide.

 

Il y a sur les cimes

Des carrosses brillants

Qui pétillent et s’animent

Dans le grand firmament.

 

Il y a dans les mousses

Les deux enfants de l’ homme

Qui s’animent et se troussent

Réveillés de leur somme.

 

Il y a la chair chaude

De leurs saignantes lèvres

Qui rougit et taraude,

Leurs corps remplis de fièvre

 

Il y a le bleu azur

De ciels d’ouate tachés

Pour oiseaux de braises dures

Tressant des palmes dorées

 

Pour les petits des hommes

Qui s’aiment et s’enflamment,

Les yeux en oriflamme,

Couchés dans l’atrium.

 

Ils s’aiment et s’étreignent

En brûlant des tisons,

Pour marquer leur blanche forme

Et leur tendre laiteuse pâleur

De fièvre d’amour,

D’amour et de rêves,

De rêves et de rires,

De rires et de chant,

De chant et de plaintes,

De plaintes aux soupirs,

De soupirs aux regards,

Regards aux regards,

Lèvres aux lèvres,

Lèvres et regards,

Regards hagards,

Qui s’égarent

Sans égards.

 

--------

 

 

Enfin, dans un registre plus grandiose d’apothéose du lyrisme, voici les grandes orgues dans le bleu des lacs, le blanc des cygnes et le feu rougeoyant des braises d’été.

MON LAC AUX CYGNES

 

Dans un si grand lac d’or

Dorment en rêvant encor

Mes longues pensées bleues

Que de grands beaux cygnes

Traversent et transpercent

De flammes immaculées.

 

Ma couverture de vague

Étend sur ma berge,

Mes longues pensées bleues.

Sommeillent et rêvent en moi,

De grands beaux lents cygnes

Qui griffent l’eau de mon âme.

 

J’ai découvert un lac

Qui pleurait tristement.

Mais ses rives étaient blanches

De son écharpe de cygnes.

Et de nénuphars blancs.

 

J’ai pris l’oiseau de feu

Qui a bu dans mon lac

Et puis s’y est baigné.

Mon lac était tout blanc

De son blanc de vagues,

De vagues et de cygnes.

 

Mon lac a pris le voile

Dans sa cathédrale

De voûte d’étoile

Et les oiseaux de feu

Se sont tous envolés

Comme des braises d’été.

 

---------------

 

 

 

 

 

 

08/01/2010

Ch. 12 - La mansarde

 

 

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

 

__

 

Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

 

__

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

__

 

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve. Il a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. Les faits sont scrupuleusement exacts et les nombreux témoins ou acteurs cités qui en ont pris connaissance, peuvent en témoigner s’ils sont encore en vie. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

 

(12) LA MANSARDE


TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {12.1}Mon coin de « paradis » dans une mansarde que nous avons louée à des voisins - Le monde des toits de ville que je contemple en sortant le cou de la « tabatière » - {12.2} Monseigneur Boone, le doyen de Bruxelles me dédouane de mon devoir de reconnaissance envers l’Église - {12.3} Le père de Jim me conseille de suivre des cours de comptabilité et de secrétariat ce qui m’amène à fréquenter l’institut Meysmans qui forme des sténodactylos, profession surtout féminine - Je tombe amoureux d’une blonde voisine et lui écrivis une lettre et un poème enflammés - {12.4} Un oncle, officier psychotechnicien me prend pour « cobaye » de ses tests, ce qui me sera bien utile plus tard - Autres comparses familiaux : {12.5} mon petit frère qui entrera dans la même société que moi, {12.6} une cousine germaine qui partageait mon goût pour le théâtre et{12.7} un oncle sculpteur chez lequel je passais des vacances.


{12.1} Un coin de ciel, dans une tabatière. Une lucarne étroite au milieu d’un toit de tuile.


Trouée sur des espaces infinis que j’imaginais en passant la tête : je m’agrippais à son cadre de zinc, en tendant le cou au travers comme le poussin qui sort de sa coquille.

 

Seule ouverture dans mon repaire, dans ce qui était devenu ma chambre, mon coin de travail, elle était mon champ d’évasion.

 

J’en réglais la fenêtre en poussant un fer plat percé de quelques trous destinés, suivant les besoins d’aération, à l’accrocher au clou enfoncé dans le cadre en bois qui l’entourait.

 

Mes parents avaient loué cette mansarde pour presque rien à un voisin qui n’en avait pas l’usage.

 

S’efforçant, tant bien que mal, de sortir de leur giron les trois garçons que le « ciel » leur avait octroyés, en tirant le meilleur parti du petit salaire que mon père déposait mensuellement dans l’escarcelle familiale, ils avaient été très heureux de trouver cette possibilité d’augmenter leur surface de logement.

 

Je m’étais bricolé une table de travail avec un ancien meuble-lavabo duquel j’avais raccourci les pieds et supprimé le grand miroir.

 

La tablette, supportant autrefois les habituels accessoires de toilette, était bien utile pour ranger stylos, crayons et autres ustensiles de bureau.

 

Ma petite portion de ciel, ce jour-là, était d’un bleu sublime à faire pâlir d’envie les plus belles plages océanes.

 

J’avais le cœur amoureux et devant moi, griffonnés fiévreusement, des vers passionnés que je destinais à une jolie personne voisine d’un cours de dactylographie que je m’étais imposé.

 

Elle m’avait lancé d’aguichantes œillades en me lorgnant de côté. Très débutant dans l’exercice, j’en rougissais de plaisir et de confusion. Cela devait lui plaire, car elle en rajoutait avec des yeux humides de pré en rosée.

 

Le cadre de cette idylle naissante était une rébarbative salle de cours de dactylographie de l’Institut Meysmans, réputé à l’époque comme champion de la formation de sténo-dactylographe en un temps record,  c’est-à-dire trois mois.

 

{12.2} Comment le petit séminariste en était-il arrivé là ? Envolés les scrupules, au panier les dettes de reconnaissance morale, disparues les contraintes du milieu !

 

Mais qu’était-il arrivé au petit jeune homme sage, consciencieux et timide qui maintenant courait la prétentaine au milieu de ce troupeau de filles ?

 

L’histoire mérite son développement. Torturé de contradictions intérieures, redoutant la solitude du célibat, insuffisamment enclin à l’abnégation et à l’altruisme pour y consacrer le reste de mon existence, je recherchais l’âme secourable qui m’aiderait à me dépêtrer de ce mauvais pas.

 

Ma mère, très sainte femme, déçue, entendit mes confidences et scrupuleusement inquiète de la responsabilité de ses conseils, en fit part à son frère, le sévère oncle-curé de Vonêche, lequel ne se trouva pas lui-même la compétence voulue pour m’aider.

 

Je dois avouer que je n’avais pas osé raconter quelle était l’origine de ma « vocation » : l’incident ridicule de la voisine qui pour jouer devant les copains m’avait déclaré sa flamme, ce dont je m’étais défendu, en pleine panique et sans réfléchir, en prétendant que je me destinais au célibat du sacerdoce.

 

Ici encore, je tiens à rappeler et souligner le climat contraignant, très particulièrement scrupuleux, qui était celui des familles chrétiennes de l’époque. A vrai dire, qui s’embarrasserait maintenant de telles considérations ?

 

Il faut ajouter de plus que la contrainte des prescrits religieux pèse lourdement sur ceux qui les pratiquent et constitue une source de nombreux complexes et servitudes qui les pénalisent gravement aujourd’hui.

 

Un nécessaire et libératoire écrémage s’impose aux religions si elles veulent qu’il leur soit encore accordé quelque crédit.

 

Heureusement pour moi, mon oncle se déchargea de ses responsabilités et scrupules sur un petit homme merveilleux, adorablement gentil, tout simple et souriant, le doyen de Bruxelles, Monseigneur Boone, qui me reçut jovialement en copain grand frère.

 

Il avait été directeur de conscience (c’est ainsi que ça s’appelle) dans un séminaire. Dès les premières confidences, il ne s’embarrassa pas de vaines considérations pour me dédouaner de tout scrupule et me rendre la liberté.

 

Je ne lui avais, pourtant, pas plus qu’aux autres, avoué les origines historiques et peu sérieuses de ma « vocation ».

 

Libéré, libre comme l’air des alpages, un bonheur immense me soulevait. Je respirais profondément comme si soudain un poids énorme m’était enlevé. Je regardais le ciel, je regardais l’avenir, il me semblait que le monde était à moi, que j’allais réaliser les plus grandes choses…

 

Et pourtant, j’étais l’oiseau fragile, l’oiseau pour le chat comme on dit ; et qui sait, peut-être à la merci d’une rechute de tuberculose, ce qui arriva, voir chapitre 14 ...

 

J’abandonnais l’option sacerdotale qui m’aurait assuré la sécurité matérielle de sa structure solidaire.

 

Je devais à vingt ans me bâtir un avenir sur les bases fragiles et aléatoires d’une formation disparate et d’une santé chancelante.

 

{12.3} C’est alors qu’une fois de plus, mon oncle, le père de Jim, intervint, m’aida et me conseilla. Je me dois ici d’ouvrir une parenthèse pour manifester ma reconnaissance envers cet homme tenace, audacieux et courageux qui s’est toujours trouvé sur ma route au moment opportun et qui m’a toujours aidé.

 

Il avait le sens de la famille et la générosité discrète. C’est ainsi que j’appris beaucoup plus tard qu’il aida les miens, pendant mon séjour en Suisse, en intervenant financièrement tous les mois.

 

Quand je tentai de préparer le jury central en vue d’acquérir le diplôme des études secondaires, il me donna en même temps qu’à Jim des cours de mathématique (il était prof. de math. de formation universitaire).


Lorsque je lui fis part de mon changement d’orientation, il me conseilla et, spontanément, m’offrit de m’aider à me faire un métier dans le monde des affaires qu’il connaissait particulièrement bien : il était commerçant et importateur d’électroménager.

 

{12.4} Je travaillai à mi-temps avec lui et suivis ses conseils de me former en secrétariat, comptabilité et pratique commerciale des langues.

 

C’était pour me conformer à ce programme que je m’étais inscrit dans cette maison qui fabriquait des sténodactylos en un temps record.

 

Cela se pratiquait dans des locaux vétustes du centre de la ville, équipés de tables et sièges appropriés. Le clavier des archaïques et bruyantes machines en fonte était occulté par une boîte noire dans laquelle on devait se fourrer les mains et sentir les touches à tâtons.

 

Quant à la sténo, des classes d’une dizaine d’élèves étaient prévues où d’accortes monitrices nous dictaient des « Cher client, votre estimée du … a retenu toute notre attention… » ou « Messieurs, nous avons l’avantage de vous présenter notre toute nouvelle gamme … etc., etc. ».

 

Nous nous efforcions de reproduire tout ça en signes cabalistiques inventés par le fondateur de l’institut, qu’on devait, par la suite, traduire et convertir en missives commerciales honnêtement dactylographiées.

 

Je me dois de décrire l’ambiance unique d’une classe de ces futurs artistes du clavier de machines à écrire.

 

Imaginez un grand local occupant tout le dernier étage du bâtiment, dans lequel crépitent les marteaux d’une cinquantaine de machines, avec en bruit de fond et sans accords, le gémissement des chariots violentant brutalement leurs crémaillères, à chaque retour de ligne.

 

Humez avec délectation le parfum âcre des aisselles trempées de la sueur angoissée de ces dames au paroxysme de l’énervement ; mais, surtout, ne vous laissez pas engourdir par cette atmosphère moite et sucrée qui règne tellement que les fenêtres n’en peuvent plus de suer.

 

Eh ben oui, c’est dans ce cadre hautement idyllique que s’est développé mon premier emportement amoureux d’homme libre.


Henriette Berkelbaum qu’elle s’appelait. Elle était très jolie et se trouvait une rangée devant moi, sur ma gauche.

 

J’apercevais son dos et sa belle chevelure blonde de blé se vautrant dans un coucher de soleil.

 

C’est elle qui avait commencé en penchant la tête et en m’envoyant, au travers de deux longues mèches qui s’écoulaient en un flot de soie vieil or, un regard à faire éclater le cœur du plus indifférent des jeunes mâles.

 

Aussi cette première approche me transforma-t-elle en chaudière écarlate, prête à exploser.

 

Je dois dire qu’avec le recul du temps, je me rends compte que la pauvre n’avait pas grand choix, nous n’étions que trois à représenter la gent masculine et les deux autres étaient de toute évidence hors concours tellement ils étaient vieux d’apparence et moches.

 

Les jours suivants, j’eus le cœur envahi et l’esprit dans un nuage rose. Je n’avais qu’une hâte : la retrouver dans l’atmosphère fétide et surchauffée de notre salle de torture.

 

Un jour, à la sortie, elle m’attendit et surmontant ma timidité, je fis de mon mieux pour tenir une conversation enjouée et intelligente.

 

Elle devait faire quelques emplettes dans un grand magasin tout proche ; je lui proposai de l’accompagner, ce qu’elle accepta en riant beaucoup, car elle se rendait dans un département tellement féminin que j’eus bien du mal à cacher mon embarras. Très amusée, elle me lorgnait en coin avec un sourire sublimement coquin.

 

J’étais follement amoureux et ce soir-là, dans ma tanière sous les toits, je lisais et relisais les vers passionnés que je venais d’écrire et que je confie à mon livre en espérant qu’il en fera bon usage.

 

SOIR D’EAU

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Je me souviens d’un soir,

D’un soir que frangeait doucement la lune.

 

L’eau plissait, calme

Et les feuilles berçaient

Des fragments de jour.

 

Tes yeux cherchaient l’infini

D’une nuit sans étoile,

Les miens suivaient les caprices

D’une mèche dans le vent.

 

Mon âme vivait ton bonheur

Mon cœur battait

Son solo d’amour.

 

Dans mon délire

J’étais tout :

J’étais la brise

Qui caressait tes cheveux,

La terre qui portait

Ton corps souple et chaud,

La vague qui baisait

Ton pied de marbre fin.

 

Je rêvais, oui ma mie,

Aux horizons sans fin.

Je rêvais que nos corps

Roulaient dans l’eau

Noire et profonde.

Que nous courions les abîmes

Sous les flots,

Comme du blé sous le vent.

Que, tourbillonnant dans les gouffres,

Nos corps, comme des pantins,

Bondissaient sur les pierres,

Polies, noires et chaudes.

 

 

Je rêvais que nous flottions

Comme des corps flous

Dans les branches,

Au gré d’une brise mouvante

Qui toujours berce et enlace,

Et qu’ensuite, courbé sur nos reins

Nous glissions

Sur l’échine hurlante de l’eau

Qui s’écroule dans les vallées,

Et qu’enfin, couverts d’écume

Nous n’étions plus rien

Que deux âmes

Etroitement unies.

 

Je rêvais de tout,

De douceur et de calme,

D’un paradis pour nous deux,

D’une oasis

Que chanterait son ruisseau,

Où de fleurs,

Je garnirais ton corsage,

Où je te suivrais dans l’herbe

Avec du soleil plein les cheveux,

Où j’aimerais

Ton chant aux oiseaux,

D’une oasis,

Qui d’azur au-dessus,

D’herbe tendre en dessous,

De rose tout autour

Ecouterait battre follement

Nos deux vies.

 

L’eau brune suçait

Des rives pendantes.

La nuit pleurait doucement

Dans les arbres.

 

La sérénité des choses endormies

Remplissait tout de silence.

A part nos palpitantes vies,

Tout était simple et calme.

Pourtant, dans cette pâle nuit

Vint la peur !

La peur qui fait frissonner,

La peur de la souffrance,

Celle des hommes.

La peur de leur longue misère

Qui gémit sa douleur,

Qui réclame son bonheur,

Qui guette notre amour,

Qui mendie notre union.

 

Cruel appel,

Plainte déchirante !

Je la serrais contre moi.

Non, ma mie,

Ne les écoute pas.

Entends plutôt chanter

Nos âmes.

N’écoute que le vent.

Laisse, au loin, grincer l’usine,

Laisse la charrue dans son champ.

 

Mon cœur était lourd,

Grondant de nuits d’orage.

Leur plainte était pressante,

Une haleine, froide et montante,

Glaçait nos âmes.

 

C’était la souffrance et la misère,

C’était le cri du vieillard

Qui sent la tombe,

Le cri de la plaie qui saigne,

Le cri de la faim qui fouaille,

Le cri de la bête égorgée.

 

Non, ma mie, repose-toi.

Ne les écoute pas.

Le jour est loin encore.

Profitons des débris du silence,

Gardons des lambeaux de solitude.

 

Mais le jour vint,

Fort d’une nouvelle ardeur.

Et la nature sans pudeur

Releva son voile de nuit.

Nue et cruelle,

Elle blessait nos yeux,

Troublait nos âmes.

Un frisson de vie

Passa sans enthousiasme.

 

Nous nous sommes quittés,

A la croisée des chemins.

Chacun confia sa peine

A la sente joyeuse

Comme au raidillon caillouteux.

Le soleil brillait sans âme

Et la terre buvait la nuit.

 

Après l’emportement lyrique, j’ai réalisé qu’il y avait loin de la coupe aux lèvres, que la belle Henriette serait un mythe et que j’étais bien novice et passablement naïf dans ce genre de confrontation : de là, la fin réaliste de mon poème.

 

Je me remémorais l’humiliation du magasin et des ridicules dessous féminins. Je me revoyais, rubicond, avec de faux airs narquois, tentant de la faire rire en palpant les étoffes soyeuses. Mais je voyais bien dans ses yeux délicieusement moqueurs que mon désarroi l’amusait beaucoup.

 

Pour le jeune coq que j’étais, c’était l’humiliation suprême que je devrais ranger dans le tiroir de mes déconvenues. Je dois avouer que la séduction était un domaine où je me sentais très peu flambard.

 

En me remémorant la confusion dans laquelle m’avait laissée l’Henriette de Montana, je me dis que, décidément, je n’avais aucune chance avec celles qui se prénommaient ainsi.

 

J’étais blessé et reconstituant la scène, j’imaginais d’autres scénarios où je sauverais mieux la face.

 

Je jetai la lettre au fond d’un tiroir et ce soir-là je me trouvai bien seul dans ma toute petite chambrette perdue au milieu des toits. Dans la lucarne, la lune, goguenarde, se payait ma tête.

 

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{12.4} Cette période de néophyte dans l’existence « civile » me poussa à chercher mes marques, ambitionnant surtout de m’insérer dans le tissu déconcertant, rébarbatif mais rassurant des grandes sociétés à l’instar de mon père et de beaucoup de personnes de mon entourage familial.

 

Aussi je m’informais auprès de ceux qui pouvaient le mieux m’aider et j’avais la chance de disposer d’un l’interlocuteur très averti en la personne d’un oncle, officier supérieur psychotechnicien, qui dirigeait un service social d’orientation professionnelle créé par l’armée pour assister les jeunes au sortir du service militaire à se frayer un chemin dans la jungle compliquée du monde du travail.

 

Il m’avait pris en sympathie, m’encourageant et m’aidant de ses conseils. Nos deux familles proches l’une de l’autre se voyaient pratiquement tous les dimanches après-midi, ce qui me donnait l’occasion de m’entretenir avec cet homme de grande culture sur de nombreux sujets que je découvrais avec ravissement.

 

Il appréciait ma soif de connaissance et m’utilisait beaucoup comme cobaye de tests qu’il expérimentait ou créait. Les heures que j’ai passées à bavarder avec lui dans la chaude atmosphère de nos réunions restent un bon souvenir de quiétude familiale, mes cousins et mes frères, plus jeunes tout à leurs jeux et badinages, alors que mes parents et ma tante devisaient gentiment.

 

A l’époque, aux alentour des années 1948, les périodes de loisir se limitaient aux dimanches après-midi qui se passaient en famille avec la radio et son programme de musique sérieuse, seule distraction pour ceux qui fréquentaient peu les cinémas.

 

Le matin était réservé aux obligations religieuses (la messe basse pour communier et la grand-messe pour une célébration solennelle chantée) et travaux scolaires avec le père tandis que les épouses préparaient le repas plus festif de ce jour « du Seigneur ».

 

La retrouvaille post méridienne de détente se précédait de la même interrogation, les habitations étant en contre-bas l’une de l’autre : «Dimanche prochain,  c’est vous qui montez, ou c’est nous qui descendons ».

 

On se voyait donc beaucoup et pour les jeunes, j’étais le grand cousin ou le grand frère moralisateur, fort sérieux qu’on n’aimait pas trop et à qui les parents confiaient parfois la surveillance des quatre plus jeunes.

 

C’est ainsi que je connus une des plus grandes inquiétudes de mon existence de jeune homme, quand je crus devenir l’aîné responsable de quatre orphelins.

 

Au décès de ma grand-mère paternelle qui était survenu chez sa fille aînée à Winterslag (en Campine limbourgeoise) où elle résidait généralement, les quatre Bruxellois de la famille s’y étaient rendus dans la petite « Skoda » de l’oncle, modeste produit tchécoslovaque de « l’Est », cependant avantage automobile suffisant pour se retrouver parmi les privilégiés de l’époque.

 

On m’avait confié la garde des jeunes pour la journée avec retour prévu de l’expédition en soirée, car il s’agissait bien à l’époque d’une « expédition », les routes directes pour ce coin de Campine n’existant pas encore.

 

Comment, au retour, nos voyageurs se sont-ils retrouvés culbutés dans le fossé d’une route très secondaire du Brabant wallon avec une direction brisée, je ne me sens pas capable de l’expliquer avec une carte routière actuelle, car s’il y a bien un trajet qui ne peut s’effectuer qu’en territoire flamand, c’est bien celui-là !

 

Tous, assez choqués par ce versement qui avait flanqué leur véhicule les quatre roues en l’air en contre-bas de la route,… s’en étaient extirpés mutuellement et ayant repéré une sorte de masure, seule habitation du coin, s’y rendirent pour demander réconfort et secours.

 

C’était la bicoque de deux vieux minables frileusement « collés » à un poêle en fonte noirci, rougeoyant par endroit. La vieille s’empressa, leur offrant le peu qu’elle avait pour s’asseoir : un banc usé et deux chaises dépareillées.

 

A ma mère et à ma tante, pâles et grelottantes, elle tendit une tasse en faïence fêlée et tachée de vétusté qu’elle avait remplie de l’eau froide puisée d’un seau émaillé qu’on entrevoyait sous un évier de pierre bleue dans l’appentis glacé appuyé à la bâtisse : « Buvez d’el friss ewe c’est bon po l’si qu’a yu sogne » ce qui voulait dire : « buvez de l’eau froide, c’est bon pour celui qui a eu peur ». Frigorifiées, les deux femmes durent se contenter de cet original remontant.

 

Les deux hommes, mon père et mon oncle, se relayèrent sur la route pour guetter le secours d’une automobile qui pourrait les ramener à Bruxelles.

 

Cela dura longtemps, tellement à l’époque la circulation en pleine nuit et sur des voies secondaires était rare. Ils ont finalement grimpé tous les quatre à côtés d’un camionneur (les épouses sur les genoux de leur mari) qui leur a trouvé un taxi, quand ils eurent atteint la ville.

 

A cette époque, le téléphone était encore un luxe réservé aux seuls professionnels et à cette heure de la nuit, il était difficile de trouver un appareil disponible : c’est surprenant maintenant qu’on dispose de gsm, d’Internet, de communications par satellite et autres facilités de transmission.

 

Pendant ce temps, je me rongeais les poings dans l’appréhension des pires choses que j’imaginais, le ventre tordu d’une angoisse que je camouflais aux autres dont je sentais l’inquiétude gagner leurs petites têtes.

 

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{12.5} Luc, mon plus jeune frère, le dernier des trois, fut surprotégé par ma mère, échaudée par les avatars médicaux qui avaient handicapé gravement ses deux aînés dont l’un d’ailleurs en décédera à trente-cinq ans.

 

C’est la raison pour laquelle, dès qu’il eut le moindre problème de croissance, elle l’envoya à la campagne chez les toujours secourables oncles de Mesnil et Vonêche.

 

Aussi ses études furent difficiles, mais contrairement à ses deux aînés, c’était un travailleur acharné. Revenu de Suisse, je l’aidais du mieux que je pouvais, ce qui me permit d’ailleurs de parfaire mes connaissances disparates ou incomplètes d’autodidacte fantaisiste.

 

J’avais l’avantage d’être son aîné de six ans, et de disposer de beaucoup de temps pour investiguer dans les bouquins et préparer le travail.


J’admirais son courage, car il n’était pas très doué en math et il comprenait lentement. C’était bon pour moi car je fus forcé d’approfondir la matière pour mieux lui faire comprendre les tenants et aboutissants de ce qui lui paraissait incompréhensible.

 

En fait, son intelligence, plus intuitive que réflexive, devait mettre en place des mécanismes de réflexion : il fallait constamment établir des « ponts » ou des « relais » entre les grandes bases du raisonnement mathématique, ce que négligeaient les maîtres de l’époque. Pour eux, on avait la bosse des maths ou on ne l’avait pas.

 

Plus tard, j’ai rencontré le même problème chez un ami qui suivait avec moi un cours de mathématique actuarielle et d’algèbre financière dans le cadre de notre formation d’expert-comptable et que les maths rebutaient également.

 

Je l’ai beaucoup aidé, d’abord par amitié, mais ensuite comme pour mon frère, parce que j’y trouvais l’avantage d’être forcé de bien approfondir une matière, évitant un travers atavique de nonchalance intellectuelle que je ne cesserai d’ailleurs de combattre par la suite.

 

Mon petit frère, lui, était bien courageux. Je nous vois encore, tard le soir, accrochés à nos manuels pour faire entrer lentement une matière rébarbative pour qui n’est pas « matheux ».

 

Il finira par triompher de tout cela en réussissant des études d’agronomie coloniale (comme on disait à l’époque) et se serait retrouvé en terre congolaise si les événements des années 1960, qui bouleversèrent l’Afrique centrale ne l’avaient forcé à renoncer à cette carrière.

 

Recommandé par l’oncle de Vonêche, il trouvera d’abord un emploi de commis chez un négociant en vins de Bordeaux, puis par une amie de notre mère un boulot aux mutuelles chrétiennes jusqu’à ce qu’une opportunité se présenta dans notre centre de recherches pour y trouver une fonction de laborantin en analyse géologique, plus en rapport avec sa formation agronomique.

 

Il épousera en premières noces une adorable et primesautière jeune personne et comme leur union était infructueuse, ils adoptèrent deux petites indiennes, Natacha et Kamla, deux mignonnes nièces pour nous et ravissantes cousines et compagnes de jeu pour nos enfants quand elles nous retrouveront à la maison de campagne que nous acquerrons plus tard dans le Namurois.

 

Au prénom « royal » de Régine, notre belle-sœur est grande, féline, vive et joyeuse. Artiste peintre, elle réalise des paysages d’une profondeur et d’une grande douceur paisible et des portraits romantiques. Nous avons acquis une de ses plus belles pièces, premier prix d’un salon de Paris, un plan d’eau serti langoureusement dans un parc japonais.

 

Quelques carpes coï s’y estompent en légères évocations rougeâtres dans la projection du feuillage sombre des arbres dont on imagine le modelé des tailles. A l’avant, bordant la pièce d’eau, de hautes fleurs blanches entr’ouvertes surgissent entre de larges feuilles étalées comme celles des nénuphars. Dans le coin gauche en bas du tableau, un peu d’un garde-fou rouge vif s’est introduit, intrus incongru, rival arrogant mais complice d’une nature sauvage cependant domptée.

 

Leur couple ne fut pas une réussite, ils avaient beaucoup de sympathie l’un pour l’autre, s’estimaient mais, après une dizaine d’années, ne se trouvant plus assez d’attaches sentimentales, très amicalement et sans fracas, ils décidèrent de reprendre leur liberté et de séparer leur destinée, tout en se préoccupant de celle de leurs filles.

 

Ils se remarièrent tous les deux et eux qui semblaient stériles eurent chacun un fils avec leur nouveau conjoint. Nous n’aurons pas beaucoup l’occasion de rencontrer ces nouveaux alliés de nos familles car, assez curieusement, leur union ne tint pas très longtemps.

 

Chacun de leur côté, ils trouvèrent quelqu’un qui apporta sans doute ce que les autres n’avaient pu leur donner : la sérénité et la complémentarité.

 

A « Fina Research » mon frère réalisa une belle carrière de technicien chimiste, se distinguant surtout quand il fut envoyé en Angola, pendant plusieurs années, pour faire fonctionner un laboratoire d’analyse des carottes de forage suivant un procédé qui avait été trouvé et mis au point dans son service et pour lequel il s’était beaucoup investi, contribuant à sa réussite.

 

Pensionné maintenant, il a acquis un chalet original dans les Ardennes, non loin de nos lieux d’origine, où il coule avec sa compagne des jours très heureux.

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{12.6} Le cousin de Winterslag qui s’étiolait avec moi au collège de Gentinnes avait une sœur en pension à Bruxelles, pendant qu’elle y terminait ses études.

 

Elle était fiancée à un beau garçon, très masculin, avec un profil à la Jean Marais qui travaillait au Congo et avec qui elle se marierait dès qu’elle aurait obtenu son diplôme.

 

Nous nous entendions très bien, nous enthousiasmant sur tout. Très lyriques, nous partagions les mêmes goûts et ouvrions des yeux émerveillés sur tout ce qui concernait les arts, le théâtre et la poésie. Nous assistions ensemble à des spectacles produits sur les meilleures scènes de Bruxelles.

 

Notre emballement juvénile devait être beau à voir. A cette époque, les cinémas de quartier remplaçaient la télévision qui n’existait pas. Cependant, dans les bonnes familles, on évitait cette distraction jugée pernicieuse.

 

Pas encore blasés, nous étions donc tous les deux des terrains vierges propices aux emballements émerveillés que pouvaient susciter en nous les beaux spectacles.

 

Ce que nous en bavâmes, goûtant au bord de l’extase aux joies subtiles distillées dans nos âmes pures de jeunes naïfs, terres en friche qui ne demandaient qu’à être travaillées et amendées !

 

De Racine et Corneille à Shakespeare en passant par Claudel, Anouilh… et tant d’autres, nous nous abreuvâmes aux sources cristallines de l’art et de la poésie lyrique, enthousiasmés de beau et exaltés de sublime.

 

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{12.7} Le plus jeune frère de mon père, l’oncle Raf (diminutif de Raphaël) était un homme amusant que tous ses neveux adoraient tant il était plein de trouvailles originales.

 

C’était un artiste qui vivra de son art, la sculpture.

 

A la drôle de guerre qui dura 10 jours, il fut mobilisé dans l’armée belge, blessé à la cuisse par un éclat d’obus et fait prisonnier. Son beau-frère, ingénieur des mines de Winterslag, parvint à le faire libérer et le rapatria chez lui.

 

Rétabli, il rendit quelques services et fit apprécier son art par les bourgeois de la région. Avec le temps, il développa son talent, pour devenir un des bons sculpteurs de la Campine et ses œuvres se retrouvèrent bientôt dans les parcs, les places et les églises.

 

Au collège de Gentinnes, son frère, l’éclectique, débrouillard et infatigable oncle Paul, parvint à obtenir des hautes instances du pays qu’un mémorial-chapelle international fut élevé à la mémoire de tous les martyrs du Congo et lui confia la réalisation des trois magnifiques statues qui la personnalisent :   devant l’édifice religieux, le monumental missionnaire, à genoux , les mains ouvertes dans une position de sublime acceptation, et dans l’édifice religieux, une Vierge à l’enfant et un Christ, d’une sobre beauté, qui se détachent avec bonheur de la brique nue, unique et dépouillée décoration intérieure.

 

Il créa également à Genk, importante ville de la Campine flamande, une académie avec cours dans les différentes disciplines.

 

S’étant épris d’une de ses élèves, compagne et voisine de mes cousines, il l’épousa, ce qui en fit une tante à peine plus âgée que moi.

 

Quelques mois après mon retour de Suisse, tout jeunes mariés, ils m’accueillirent chez eux, ce qui me permit de découvrir la région campinoise, aride et sablonneuse, ses fleurs et ses insectes. Mais surtout de passer de longues et agréables heures dans son atelier.

 

Je pus ainsi assister, émerveillé et ensorcelé, à la métamorphose d’une masse d’argile que mon oncle avait montée sur une armature de ferraille et qui devint sous ses doigts une ravissante vierge, élancée et pure, telle que les fidèles aiment se l’imaginer.

 

Je fus interdit et très surpris quand par la magie de ses mains en sortit d’abord une belle femme nue qu’il se plut à transformer, à torturer, à gifler et caresser jusqu’à ce qu’il lui trouva la pose qu’il imaginait ou recherchait.

 

Ces manipulations intimes, à mes yeux, impies, me troublèrent beaucoup pendant que mon oncle, assez amusé, me lorgnait, gouailleur.


Ensuite, comme les grands couturiers, il l’habilla, la déshabilla, à la recherche des plus purs plis du vêtement, de l’idéale position.

 

La glaise roulait sous ses doigts, luisante, possédée, vivante. J’étais éperdu devant mon Michel-Ange, transporté dans l’univers somptueux de la création.

 

Des doigts de magiciens œuvraient divinement pour donner aux hommes la meilleure représentation de celle que leurs yeux vont implorer, adorer, aimer. Quel pouvoir merveilleux ont ces hommes de l’art pour donner ainsi corps au rêve !

 

°°°°°

 

HYMNE AUX ARTISTES.

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Vos doigts sont des étoiles,

Vos mains sont grandes d’horizon,

Vos yeux sont les portes du rêve.

 

Amants des formes,

Jouisseurs de la glaise,

Voyeurs des couleurs,

Vous êtes fous de rage,

En manque

D’âme et de vie.

 

Vos enfants de pierre,

De bois ou de terre,

Vos enfants de toile,

Sous la caresse du pinceau

Renaissent au cœur de l’être

Pour toujours crier

Votre rage et votre impuissance.

 

Des oiseaux de mer

Ont survolé les marines,

Des muscles d’éphèbes

Ont jailli des poitrines

Et des corps de femmes

Ont chanté leur beauté.

 

Vos mains ont la froide chaleur des marbres

Et aussi la vigueur des tout grands arbres.

Vous êtes devenus les yeux des hommes,

Et les poètes du plus beau des formes

Qui couvrez nos grands lacs aux devenirs

Des images douces de souvenirs.

 

 

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05/01/2010

Ch. 11 - Un paria chez les "bien-portants"

&

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

 

__

 

Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

 

__

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

__

 

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

CHAPITRE 11 - TEL UN PARIA.

 

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE - {11.1} Trop dure retour à la réalité de la situation du convalescent en sursis de rechute, dans un monde de bien-portants qui craignent la contagion - le refuge de la « chaise-longue » devenue bureau-chaise - {11.2} Le devoir de reconnaissance me lie à l’Église - {11.3} L’émancipation des lectures en provenance de la bibliothèque communale - {11.4} Je rêve d’un « paradis sur terre » où tout est planifié sans les aléas de l’existence -


{11.1} J’étais censé guéri.  L’étais-je réellement ?  A cette époque-là, on ne se rétablissait pas de la tuberculose : on était en «rémission ».

 

Cela voulait dire qu’on risquait à tout moment de rechuter, d’être contagieux et de retrouver l’univers concentrationnaire des « sanas », pour finalement y mourir.

 

Aussi l’entourage se méfiait-il et prenait-il les plus grandes précautions. En retrouvant ma famille et mon environnement social, je réalisai que je venais d’un monde d’exclus, antichambre du mouroir.

 

Le médecin de Montana m’avait bien dit, lors de son dernier examen, qu’il n’était pas question de « lâcher » le pneumothorax afin d’éviter que les plèvres ne se recollent, se ménageant ainsi une possibilité d’intervention en cas de rechute.

 

L’intermède douloureux du petit trocart enfoncé dans un thorax qui n’aimait pas ça du tout, resterait dès lors au programme de mes « réjouissances » hebdomadaires.  En Italie, George et moi devions «  discrètement » trouver le praticien qui nous l’infligerait.

 

Cette précarité me révoltait et la tête dans le sable, je la refusais, refoulant ce statut de convalescent en sursis de rechute dont l’avenir s’annonçait sombre et peu engageant…

 

Mais j’étais animé d’une telle foi dans la vie,  d’un tel besoin d’exister, que j’étais déterminé à me battre inlassablement.  A l’instar de mes deux amis, George et Christian, j’étais décidé à dévorer la vie à pleines dents.  Ils m’avaient gagné à la cause de l’idéal et du beau avec un enthousiasme à soulever  l’Himalaya.

 

Mon premier « bain » dans le noyau familial eut l’effet indigeste de la « bombe glacée » qui vous encombre le ventre.

 

C’était l’époque des grandes vacances scolaires et mes frères avaient été « écartés » dans la famille.

 

Une chaise longue en rotin m’était réservée dans un coin de la pièce de séjour. Effondré et humilié, je fus forcé d’accepter la situation dégradante du « grabataire » qu’on vient charitablement visiter.


Moi qui sortais d’une épopée éreintante en Italie et qui depuis près de six mois bénéficiais à Montana, d’un statut spécial que je mettais à profit pour me rendre utile ou batifoler à ma fantaisie.

 

A la défense de mon milieu familial, dans un contexte d’époque, il faut préciser que cette maladie très contagieuse faisait des ravages dans les familles qui en étaient victimes (c’était plus grave que le sida maintenant et beaucoup plus contagieux).

 

On considérait « l’échappé » des sanas en sursis de rechute. De plus, l’aréopage des oncles et tantes,  constatant que je n’avais pas du tout la « bonne mine » qui s’imposait après deux ans de séjour dans les miraculeuses montagnes suisses, jugeait que l’intermède transalpin était une folie qu’il fallait à tout prix réparer.

 

Les visites « obligées », faussement chaleureuses, des tribus  collatérales de Bruxelles, me restent dans la gorge, comme le harpon dans celle d’un squale.

 

Je les vois tous, ramassés dans un coin, (j’exagère à peine), les enfants me zieutant comme une bête dangereuse.  Cela fait très mal… !

 

Le chef de tribu se sentait obligé de me questionner sur mes voyages en se livrant  à quelques boutades qui se voulaient humoristiques. Les autres y répondaient en s’esclaffant bruyamment : ça détendait l’atmosphère, mais ça puait la gêne. Ils sont partis rapidement, prétextant je ne sais trop quelle raison.

 

Heureusement, le bon remède du temps qui passe, de l’habitude et ma patiente détermination arrangèrent tout. Pour rassurer mon monde, je jouais au gars plein de projets qui ne tient pas en place.

 

Seul, pourtant, je m’affalais dans ma chaise-longue, vidé.  Je l’avais transformée en siège de travail en l’estropiant de son appui-jambes.

 

C’était devenu un « bureau-chaise » dont les appuie-bras soutenaient une planche de travail. Cette solution était aussi un bon prétexte pour libérer l’unique table de notre pièce de séjour.

 

Ce siège en rotin devint, dans un premier temps, mon petit univers bruxellois.  En cachette, je m’y reposais avec délectation en abaissant le dossier et en m’étendant pour « récupérer ».


{11.2} L’avenir se présentait contradictoire et nébuleux : d’une part, prisonnier du devoir de reconnaissance, j’étais condamné au sacerdoce.  (A Gentinnes et à Montana, j’avais bénéficié d’avantages financiers importants qui me liaient à l’Eglise.), d’autre part, j’étais obsédé par une soif d’union physique et mentale que seul, en fonction du milieu et de l’époque, le mariage pouvait satisfaire.   Je n’osais révéler à personne, pas plus à mes amis George et Christian, cette situation qui me déchirait.

 

Il ne faut pas en conclure que j’étais particulièrement ou même maladivement scrupuleux.  J’ai retrouvé beaucoup d’anciens condisciples aux destinées diverses (sacerdoce ou retour à la vie civile), tous se sont trouvés confrontés au même dilemme.

 

Certains m’ont avoué s’être laissés embarquer dans cette voie, par erreur, sans oser en sortir, comme entraînés par les rouages d’un mécanisme irréversible.

 

Il est renversant de constater, avec le recul du temps, combien la destinée est aléatoire, combien une décision ou un événement peuvent bouleverser ou modifier le cours d’une existence.

 

Comme aucun chemin n’est tracé d’avance, nous subissons les impératifs du hasard et nous nous adaptons à ses conséquences avec les facultés qui nous sont propres.

 

Si je n’avais pas été malade, j’aurais pu avoir été coincé, également, dans le traquenard du sacerdoce, des missions d’Afrique et, qui sait, subi un sort analogue à celui des exécutés de Kongolo et peut-être devenir "martyr" malgré moi.

 

Pour l’heure, j’étais loin d’être sorti du « guêpier » ecclésiastique.  Scrupuleux, je me préparais à suivre stoïquement les traces de mes oncles.

 

Dès la rentrée scolaire de septembre, je me mis à l’ouvrage pour tenter de décrocher le diplôme d’humanités greco-latine, indispensable pour entrer au séminaire.

 

Beaucoup d’hommes généreux se trouvèrent sur ma route. Désintéressés, ils voulurent m’aider en me donnant des cours particuliers.  Ils étaient professeurs ou préfet d’un important institut bruxellois (Sainte Marie).

 

Je me souviens tout particulièrement d’un austère préfet des études, raide comme un piquet, qui  me serrait la main de loin, le menton renfoncé dans un « bonjour Philippe » vinaigre, mâchoires et lèvres serrées.

 

Mais  cet accueil rébarbatif camouflait un homme sensible qui voulait m’aider.  C’est lui qui se démena pour trouver parmi ses collègues et confrères des professeurs bénévoles.

 

Ma santé précaire ne faisait pourtant pas de moi une recrue fort intéressante. Sa démarche m’inquiétait cependant,  car elle ne faisait qu’aggraver l’état de dépendance morale qui me liait à l’Eglise.

 

Pourtant, ce fut une période heureuse.  Je me réfugiai dans la lecture et le rêve, l’un complétant tellement bien l’autre.

 

{11.3} La bibliothèque communale de mon quartier m’ouvrait un trésor littéraire qui me comblait.

 

Les romans, essais ou études se prolongeaient dans mes songes éveillés en aventures romanesques et épiques agrémentées d’inventions ou trouvailles techniques à connotations scientifiques que je me plaisais d’y fourrer.

 

Premier coup de canif au contrat tacite auquel je me sentais lié, première libération du joug des contraintes morales imposées aux ouailles chrétiennes, je bravai le fameux « index » qui défendait certaines lectures dites licencieuses : Zola, par exemple ou Giraudoux, Montherlant, Sartre, Camus etc.

 

Mon adorable bibliothèque publique « laïque » m’offrait généreusement une abondante et croustillante littérature qui me ravissait et me préparait tout doucement au revirement essentiel de mes conceptions philosophiques.

 

Ce sera quand même long, douloureux et chaotique, ainsi qu’on le constatera dans la suite de mon récit : une véritable intervention chirurgicale dans le « tissu moral » de mon individualité.  Comme quoi la chappe contraignante du milieu écrase et  « colle à la peau ».

 

{4} Pour mieux resituer et décrire cet important moment de mon existence, et faire mieux percevoir l’état d’âme dans lequel je flottais délicieusement, voici la relation d’un de ces rêves enchanteurs.

 

Je dois préciser que la littérature que j’engouffrais avec l’avidité de l’affamé était tellement dure, réaliste et peu réjouissante que je me réfugiais, pour souffler, dans le merveilleux de l’irréel, y associant les plus étonnants  personnages.

 

Le monde était plus que jamais en péril.  Deux blocs destructeurs s’affrontaient en permanence en se faisant  très peur.  Les capitalistes, nous, les communistes, eux, c’est-à-dire russes et consorts.  L’arme atomique mettait chaque jour les états civilisés en danger d’anéantissement.

 

La menace d’une troisième guerre mondiale hantait nos esprits et ne nous permettait pas de profiter pleinement des avantages que le confort de notre société de consommation commençait à  nous apporter.

 

Aussi tentai-je de trouver dans mes « élucubrations imaginaires » un exutoire à ce sentiment oppressant.

 

En explorant l’immensité de mon territoire onirique, j’avais découvert un être fabuleux, un «Némo » qui se déplaçait avec son  petit « Nautilus » et qui avait la faculté, comme tous mes personnages, de se « dématérialiser », ce qui lui permettait de jouer au « passe-murailles » et de bénéficier des avantages de l’invisibilité.

 

C’était un George transformé.  Front bombé et dégarni, comme il se doit, grand et légèrement voûté en savant déformé par les veillées studieuses,  il s’était mis dans la tête de sécuriser le monde et de lui imposer la paix et le confort.

 

Je lui ai fourni les pouvoirs qu’il convenait :

 

- Celui de laver les cerveaux des dirigeants du monde de tout instinct belliqueux et de les doter d’un merveilleux sentiment de fraternité universelle.

- Celui de gérer les flux économiques pour en atténuer les effets néfastes.

- Celui de régulariser les conditions atmosphériques de toutes les zones peuplées.

- Celui de donner au corps médical et aux chercheurs le coup de pouce nécessaire à la réalisation de leurs recherches en vue d’éradiquer les grands maux de l’humanité.

- Celui de prévoir les catastrophes et de les neutraliser.

- Et cetera.


Des cellules de spécialistes furent mises en place pour réaliser et surveiller tout cela :

 

- Des économistes, attentifs à pallier les aléas résultant de l’immense complexité de la mécanique économique.

- Une police des nuages qui distribuerait l’eau judicieusement grâce à des moyens magnétiques appropriés.

- Une équipe de « sanitaires » chargée de faire aboutir les recherches médicales en orientant les cerveaux des chercheurs.

- Des climatologues, vulcanologues et autres océanologues pour dominer et catalyser les événements climatiques.

- Et pour gérer et planifier, un conseil supérieur de gestion planétaire sous la « haute direction » de George, assisté de son habituel complice, c’est-à-dire  « mes zigues » comme on dit en Suisse.

 

C’était le « paradis sur terre ».  J’avais, si pas annihilé, au moins fortement atténué les effets de la fameuse pomme, faute d’orgueil de nos premiers ancêtres, cause de nos misères et de nos souffrances que nos catéchismes ne manquaient pas de nous rappeler.

 

Que « LE » supposé auteur de l’humanité ne m’en veuille pas de contrarier, dans mon imaginaire ses desseins punitifs !

 

Entre deux lectures,  je levais le rideau de mon théâtre des rêves et mes personnages entraient en scène pour refaire le monde.

 

C’est ainsi que ce jour-là, (en juin 48) le Cégépé (Conseil de Gestion Planétaire) devait se réunir en catastrophe pour prendre les mesures qu’il convenait afin d’éviter un conflit entre les deux camps. Une fois de plus, c’était l’Allemagne qui en était la cause et le sort de Berlin.

 

Rappelons qu’après la défaite du Reich, les Quatre Grands (Américains, Anglais, Français et Russes) s’étaient entendus pour contrôler le territoire allemand.

 

Les accords de Postdam (entre les Etats-Unis, l’URSS et le Grande Bretagne, sans la France) en juillet 45, mal ficelés, constitueront matière aux prémices de la « guerre froide » et de la méfiance qui prévalut dans les deux blocs.  Staline durcira sa position en installant le « rideau de fer » qui isolait le monde communiste.

 

En 45, Berlin, situé en territoire dévolu aux soviétiques fut partagé en quatre zones, contrôlées par les quatre vainqueurs. Cette arrogante capitale du Reich devint alors le creuset d’une guerre larvée entre les deux maîtres du monde : celui dit « libre » et les « communistes ».

 

En juin 1948, Staline rappela le maréchal Sokowski qui gouvernait le secteur russe et instaura un blocus terrestre qui durera un an.  Les alliés de l’Ouest furent forcés de ravitailler leur secteur par avion.

 

Ce fut le plus gigantesque pont aérien de l’histoire (deux cent septante sept vols acheminèrent un million huit cent mille tonnes de marchandises dont du charbon qui sera stocké dans le stade olympique).

 

Pour endiguer le flot incessant d’Allemands qui changeaient de secteur, les Russes élevèrent, en 1961, le tragique mur qui restera un symbole de la liberté bafouée.

 

Mon imaginaire se devait de s’aligner sur ces événements pour en gérer le cours dans l’intérêt du monde occidental et de la fraternité universelle.

 

Les moyens puissants dont disposait notre Cégépé nous permirent d’écarter le danger d’une guerre dite froide et d’assurer au monde de l’après-guerre  l’économie de près d’un demi-siècle de souffrances, affres, angoisses et risques de conflits, mettant gravement en péril toute sa civilisation.

 

Mon « Némo », héros de mon histoire, comme celui de Jules Verne se devait d’anticiper, de sauter cette cinquantaine d’années.

 

C’est ainsi que  j’eu le plaisir d’imaginer ce monde sans guerre, ce monde de fraternité et de justice que nous espérerons toujours sans trop y croire.

 

Et pourtant, ne serions-nous pas sur le chemin de cette ère nouvelle de solidarité universelle, condition « sine qua non » de la survie de notre espèce ?  Peut-être faut-il rêver pour réaliser !

 

Hymne au rêve (im)possible.

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J’ai fait un rêve,

Mais est-ce un rêve ?

 

Le monde, il était beau

Le monde était gentil,

Au revoir, les corbeaux

L’orage, il est parti.

 

Le monde a changé de peau

De chagrin,  il n’en a plus.

Son hiver chante au pipeau

Malgré le temps qui a plu.

 

Le monde n’a plus qu’une peau,

Celle du cœur, sans la couleur.

Au loin, haillons et oripeaux,

Quand seule compte la valeur.


Le monde devint si gentil

Qu'un rapace s’est converti,

Que tous les loups se sont couchés,

Et que les  rats se sont cachés.

 

Le monde deviendra si beau

Que des oiseaux feront au ciel

Comme d'immenses jets d’arc-en-ciel

Pour le plus vivant des flambeaux.

 

Ai-je fait un rêve ?

Etait-il un rêve ?

 

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01/01/2010

Ch. 10 - Rome et Florence (l'après guerre)

 

 

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

 

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Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

 

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.

-----

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

Chap. 10 - ROME ET FLORENCE.

 

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {10.1} George m’entraîne dans l’aventure « impossible » de deux convalescents, même pas guéris, qui entreprennent un voyage d’un mois avec un billet de mille francs belges de l’époque, alors que l’Italie sort exsangue de l’aventure mussolinienne catastrophique - {10.2} La cathédrale de Milan sous l’envahissement colombin - {10.3} Florence et ses merveilles - {10.4 et 10.8} Michel-Ange, {10.5} Savonarole, {10.6 et 10.9} Botticelli -– {10.10} Léonard de Vinci et saut dans le temps à Clos Lucé, lors d’un voyage en France - {10.7} Rome et le Vatican - {10.11} George nous a obtenu des places « privilégiées » comme représentant du scoutisme à la Canonisation de Nicolas de Flue, premier saint suisse - {10.12} Les catacombes (exploration de couloirs inexplorés avec la complicité d’un « historien ).

______


{10.1} Pigeons volent… Plumes volent… Il y a des pigeons partout… Nous avons des ailes dans les yeux… Nous avons du soleil dans les yeux : il écrase nos épaules de son joug brûlant…

 

Nous sommes hébétés de fatigue, de chaleur et de l’inconfort d’un train bondé duquel nous venons de nous extirper difficilement.

 

Devant nous, « il duomo » de Milan, immense et ciselée cathédrale gothique avec à ses pieds, une place à sa démesure sur laquelle nous titubons dans le bruit et la chaleur.

 

Les pigeons volent… Ils sont partout : dans nos pieds, dans nos mains, sur nos épaules… Ils voguent en nuages bruyants qui nous atterrissent dessus en soulevant poussière et déchets plumeux blancs crottés.

 

Nous en avions tant parlé, de ce périple en Italie, un rêve impossible que George, l’homme des miracles, a quand même réalisé. Il faut remettre les choses dans leur contexte.

 

A l’époque (on était en 1947), on voyageait peu, c’était un luxe réservé à quelques bien nantis, les profiteurs enrichis du moment.

 

L’Italie sortait meurtrie, exsangue d’une guerre aux fortunes diverses avec révolution et chute de régime, combats longs et rudes dans les villes et les points stratégiques âprement disputés par les alliés aux forces de l’axe.

 

La population, misérable, vivait difficilement ; le marché noir régnait en maître et les maffias aussi.

 

Nous en avions tant rêvé de ce voyage, enfoncés dans nos oreillers et coussins, transposant en rêves notre besoin inassouvi de beau et d’art.

 

Souvent, en silence, les yeux sur de mauvaises reproductions, nous imaginions ce lointain merveilleux, de l’autre côté des Alpes, là-bas devant nous, par delà la vallée et qui devenait possible, accessible : Rome !

 

George, le rêveur qui réalise des rêves, tint le pari impossible d’une épopée de trente jours accomplie par deux convalescents pas bien guéris, en sursis de rechute et qui plus est, la faisait avec des moyens qui tenaient de la gageure.

En effet, nos finances étaient très réduites et nos familles avaient dû se priver pour payer notre séjour et nos soins. Aussi, George avait-il limité notre budget à un billet de mille francs belges (environ 25 euros).

 

Nous devions nous en tirer, pendant un mois, avec ce billet converti en francs suisses et troqué au marché noir en lires au fur et à mesure des besoins.

 

Sans égards pour les lettres affolées de nos parents inquiets, ni pour l’ultime tentative d’appel à la raison de l’oncle de Gentinnes qui me révélait les conditions financières dans lesquelles se débattaient les miens, nous tînmes bon, tant ce rêve dépassait pour nous toute autre considération.

 

George, comme un grand frère, avait tout préparé : je n’avais qu’à suivre comme un petit garçon que je restais toujours à cette époque.

 

Il avait tout prévu, sachant profiter au maximum de ses relations scoutes qui le mirent en rapport avec la fédération italienne. (Le scoutisme, interdit sous Mussolini, était balbutiant et quelques troupes fleurissaient çà et là, avides de contacts, ce qui faisait notre affaire.)

 

Les autorités spiritaines de la « Villa Notre-dame », quant à elles, contactèrent leur maison de Rome qui nous procura un logement chez eux pour une quinzaine de jours, à des conditions avantageuses.

 

Nous étions donc parés pour réaliser ce rêve fou de nos « vingt ans ».

 

Je crois que le lecteur de la génération actuelle des voyages démocratiques, ne réalisera jamais ce que c’était pour nous. Il faut se remettre dans un contexte d’époque.

 

Cette « expédition » était aussi incongrue et difficile que celle qui serait entreprise maintenant aux confins les plus reculés du monde avec des moyens financiers très réduits et dans un état physique déficient.


Pour nous, c’était surtout Rome, la ville des contrastes, la ville de notre histoire, la ville-berceau de notre civilisation, la ville tourmentée de son humanité trouble faite de vices et vertus…

 

C’était surtout Rome que nous voulions atteindre, Rome que nous voulions respirer, Rome que nous voulions aimer ou haïr tout à la fois.

 

Rome, dans nos fièvres,

Ville de nos cieux,

Cœur au bord des lèvres,

Fièvre dans nos yeux.

 

Nous tenons ton âme

Captive de ton feu.

Ta louve se couche

Sur ton marbre blanc.

 

Ta ville est de sang,

Ta ville est de joie,

Ta ville est de meurtre,

Ta ville est de rire.

 

Ton cœ ur est de crimes.

Ton cœur est de saints.

Ton cœur est de papes

Et de martyrs et de bourreaux.

 

Rome, perfide Rome,

Aux relents d’arènes,

De Titus et Néron,

D’Octave et Cléopâtre,

De Lucrèce, la diablesse

Et des Borgia goutteux.

 

Rome, grande Rome,

D’Auguste et César,

De Pierre et Paul,

De Michel-Ange et Botticelli,

Rome des belles martyres

Qui s’offrent à leur Dieu

Dans des arènes brûlantes

Du sang et du cri

Des agneaux saignés.

 

{10.2} A Milan, quand nous fûmes reposés et restaurés, nous nous prélassâmes, vautrés dans la fraîcheur de son immense cathédrale, pur joyau gothique, aussi impressionnante dedans que dehors, de son toit où nous flânâmes à l’ombre de ses tourelles et de ses nombreuses arches et arcs-boutants finement découpés mais « fienteux » que la gent colombine sans vergogne soulignait de son incessant roucoulement.


Ce premier contact avec une église italienne fut pour moi très déconcertant : c’était la première fois que je pénétrais dans un édifice religieux sans bancs ni chaises.


J’étais aspiré par ce vide, je me sentais minuscule, les colonnades m’écrasaient… On y parlait sans retenue comme sur la place publique : il perdait le caractère sacré que je connaissais chez nous.


Plus tard, au Vatican, je fus déconcerté et dérangé par cette ambiance de salle de gare, de même que je n’appréciais pas du tout les applaudissements, ovations et les « viva il Papa » hurlés par les fidèles dans la basilique Saint Pierre.


Dès notre arrivée à Milan, notre uniforme scout fut le « sésame » qui nous ouvrit les portes des jeunes bourgeois de Milan, seuls privilégiés pouvant se permettre le « luxe » du scoutisme.


A peine sortis de la gare, nous fûmes accaparés par des jeunes gens, enchantés d’un contact avec des représentants belges. Il faut préciser qu’ils devaient tout reconstruire et tout apprendre.


Depuis plus de vingt ans, le régime fasciste totalitaire de Mussolini avait interdit tous les mouvements de jeunesse en dehors des « Chemises Brunes» ; aussi le mouvement embryonnaire était-il avide de contact avec des représentants de fédérations qui ne connurent pas de tels « ukases ».


Nous fûmes retenus quelques jours à Milan tant ces jeunes troupes étaient heureuses de nous rencontrer, de s’informer et de partager avec nous leur expérience naissante.


Mais notre ambition était surtout d’atteindre Rome, ce qui était, à l’époque une aventure. La guerre avait tout détruit et les moyens de communication s’étaient difficilement rétablis. Les voyages en chemin de fer étaient longs et pénibles.


Nos moyens limités nous forçaient à la promiscuité et l’inconfort de couloirs de train encombrés de clochards comme nous qui ne pouvions nous payer une place assise.


{10.3} Le plan de George était simple : après Milan, passage obligé en venant de Suisse, nous devions atteindre Rome avec la seule étape - mais combien prestigieuse et culturellement riche - de Florence, idéalement située à mi-chemin.


Ce fut donc cette ville mythique, le «cœur du monde », que nous atteignîmes, un jour de ciel et de lumière, un jour où l’univers et le temps n’étaient plus, un jour où le beau nous fouaillait la gorge, le cœur nous frappait aux tempes et nos yeux étaient avides de voir.


Cette émotion, nous l’avions préparée, lentement distillée dans notre repère de Montana pour mieux la savourer quand notre rêve serait éveillé. Nous en frissonnions d’excitation et c’est ivres de fatigue et de bonheur que nous avons longuement flâné à la fraîcheur naissante du soir dans les « via » avoisinant la cathédrale et le baptistère de Saint Jean Baptiste.


Nos nouveaux amis de Milan nous avaient ménagé des contacts avec des troupes de Florence qui nous procurèrent du logement dans des locaux scouts.


Nous étions donc parés pour l’enivrante aventure culturelle que nous nous promettions de vivre intensément.


Comme il se devait, ce fut l’ensemble des monuments situés non loin de la gare qui devait faire l’objet de notre premier émerveillement.


Je dois avouer que je fus d’abord écrasé par ces édifices religieux étouffants de proximité, de magnificence et de gigantisme : presque l’un contre l’autre étaient rassemblés le Baptistère de Saint Jean Baptiste, la cathédrale, le campanile de Giotto et la loge du Bigallo, sans parler de l’église Sainte Marie nouvelle à quelques centaines de mètres de là.


Cependant, passé ce sentiment, c’est gagné par l’enthousiasme et l’éclectisme de George que j’entrai en transe mystique et artistique.


Il faut dire qu’à dix-huit ans, j’avais tout à apprendre : une vraie terre vierge qui se devait d’être défrichée et cultivée. La documentation que nous avions consultée à Montana était minable et les rares reproductions noir et blanc de qualité médiocre.


C’est donc le cœur palpitant que nous entrâmes dans le Baptistère de Saint Jean Baptiste - Dante l’appelait « Mon beau Saint Jean » - comme nous le révélait un dépliant déniché à l’entrée.


Sa forme octogonale nous avait surpris de même que ses marbres extérieurs blancs et verts. Le dépliant nous recommandait la porte de l’est face à la cathédrale en nous signalant que Michel Ange l’appelait « La Porte du Paradis ».


Je me trouvai en pleine élévation mystique. Ma fameuse « vocation », objet de débats intérieurs inavoués, me parut alors vraiment réelle et d’autant plus rassurante que sa confirmation résolvait mes plus épineux problèmes.


La Porte du Paradis s’offrait à nos yeux, toute noire et ternie de dorures usées (on les a restaurées depuis). George qui s’était documenté m’expliqua que Lorenzo Ghiberti avait accompli ce chef-d’œuvre, représentant dix scènes bibliques de l’ancien testament, en vingt-sept ans, comme il réalisa pendant les vingt années précédentes la porte du nord qu’il réserva au Nouveau Testament.


J’étais ravi car je pensais que ce serait la meilleure entrée en matière pour ce pèlerinage mystique dont je venais d’échafauder le projet.


Bible sacrée, en lettres noires,

Gravée en bronze, perdant l’or,

Nos yeux, nos âmes guettent encor

La vraie raison de ton histoire.


Livre sacré d’Eve et d’Adam,

Du coupable péché des hommes

D’avoir déjà croqué la pomme

En condamnant leurs descendants.


Bible sacrée d’ Esaü,

Du fier Jacob et Rebecca,

Du vieux Noé qui a trop bu,

De Moïse devant ses lois.


Livre sacré de Josué

En conquête de Jéricho,

Clamant au ciel, à tous échos

La mort de ceux qu’il va tuer.


Livre sacré de notre enfance

Créant en nous le merveilleux,

Mais aussi rêves de souffrance

Au tendre cœur de petits gueux.


Livre sacré des saints de Dieu

Clamant leur foi à tous les cieux,

Chantant Sa gloire avec les anges

Tout en proclamant Ses louanges


Après cette entrée en matière recueillie, nous nous précipitâmes comme deux fous dans la cathédrale Santa Maria del fiore qui majestueusement gothique nous avala par ses grands portails béants.


Immense, grandiose et austère, elle nous écrasa de sa superbe ; aussi nous nous réfugiâmes comme des enfants apeurés dans l’ombre d’un de ses immenses pilastres, ce qui nous permit de mieux apprécier ses grandes voûtes ogivales.


{10.4} George, dans sa documentation, avait repéré qu’une Piéta inachevée de Michel-Ange qu’il destinait à son tombeau devait se trouver dans une des chapelles du transept.


Ce premier contact avec une œuvre du grand maître nous coupa le souffle. Nous étions sous le charme et ne demandions qu’à nous enivrer de beau, de pur et de marbre.


Cette matière des dieux, polie par l’amour patient d’un génie, se révélait chair vivante, paradoxalement chaude de sa vie minérale. Mes yeux se plaisaient à caresser ce corps d’un Dieu mort, aussi vibrant dans ses muscles détendus que le plus frémissant des éphèbes.


A Florence, comme à Rome, mes rendez-vous avec Michel-Ange furent nombreux, mais jamais autant que ce premier contact dans une petite chapelle légèrement obscure. Jamais plus je n’éprouverai une telle passion intérieure et un tel enchantement pour ce « monstre génial ».


Dehors, un peu ivre sous le soleil brûlant, nous nous regardâmes en silence, avec dans les yeux beaucoup de choses inexprimables.


Nous étions sur la place Saint-Jean, groggy de monuments grandioses : à notre droite, la cathédrale (il duomo) et le baptistère que nous venions de visiter, devant nous élancé et brillant, le campanile de Giotto et le gracieux petit palais du Bigallo. Le ciel d’un bleu lourd révélait l’élégance de l’un et le charme de l’autre.


Cette nuit-là, je n’arrivais pas à dormir sur mon sac de couchage, dans un local scout. George se mit alors à parler comme seul il savait le faire, du beau et de la poésie, du religieux et de l’art, de ce que nous avions vu et de ce que nous verrions encore.


Je l’écoutais, les yeux au faîte du campanile, la tête flottant dans les arches de la cathédrale, tandis que les muscles et les drapés de la Piéta se mêlaient aux scènes alambiquées de la porte du Paradis.


Le lendemain, quelques scouts qui parlaient un peu le français, nous proposèrent un programme plus copieux encore que celui de la veille : la Place de la Seigneurie, le Vieux Palais, la Galerie des Offices et le Vieux Pont au-dessus de l’Arno ; tout ça quasi juxtaposés les uns aux autres.


C’était de trop pour un jour, aussi George tempéra les ardeurs de nos si gentils guides qui débitaient avec volubilité un mélange de français et d’italien, tuant à décoder. Aussi leur proposa-t-il une approche « guidée » de choses qu’ils estimeraient essentielles à notre toute neuve culture florentine.


Rien n’y fit et nous fûmes forcés de subir l’envahissante gentillesse de nos si dévoués mentors qui se disputaient l’honneur de nous dégrossir de notre évidente ignorance.


Ce soir-là je fus vidé, George, lui, avec une faculté d’adaptation qui lui est bien caractéristique, survolait tout ça, olympien mais peu disert, contrairement à son habitude.


Un passant, aux cheveux noir-jais bien gominés qui s’était approché, m’expliqua avec force gestes et dans un sabir épouvantable qu’à l’endroit où je me trouvais sur la place où nous nous étions donné rendez-vous, un bûcher avait grillé le pauvre Savonarole parce qu’un peu avant quinze cents il avait osé s’en prendre aux mœurs de l’époque.


{10.5} Je mis pas mal de temps à déchiffrer que c’était de lui qu’il s’agissait quand il roucoulait d’une traite « Girolamo Savonarola ». Heureux fut le hasard qui avait voulu qu’à Montana, je fus attiré par l’existence de ce moine dont la mine austère et rébarbative dominait une de nos documentations.


Pendant ce temps, les autres se disputaient George parmi les nombreuses et majestueuses statues situées devant le Vieux Palais, autour de la place et dans la loge de la Signoria (Seigneurie).


Avec un enthousiasme bien florentin, jacassant d’exubérance, ils nous traînèrent d’une statue à l’autre, nous autorisant au passage à apprécier « Judith et Holopherne » de Donatello, le « Persée » de Cellini et dans la loge de nombreuses et pathétiques statues évoquant des scènes de la mythologie grecque.


J’eus la bonne fortune, devant la copie du « Moïse » de Michel-Ange (l’original se trouvant à la Galerie de l’Académie) de perdre mon adorable guide, accaparé par un passant qui lui racontait beaucoup de choses importantes avec forces gestes et éclats de voix.


Cette deuxième confrontation avec le génial Florentin me déconcerta terriblement. Etait-ce le contexte perturbant de notre entourage ou l’aveuglant soleil qui assommait hommes et choses ?


Toujours est-il que je fus surpris de le trouver moins vivant que le corps mort que des disciples allaient ensevelir qui m’avait tant troublé la veille.


Le lendemain, nous consacrâmes un jour tout entier, que je n’oublierai jamais, à la visite de la Galerie des Offices, le long de l’Arno, juste avant le « Vieux pont ».


Ce musée contient la plus importante collection de peintures en Italie (avant les impressionnistes) et une des plus prestigieuses au monde.


Nous avons pu bénéficier d’un regroupement des plus diversifiés des œuvres de grands maîtres tels que  Giotto, Lorenzetti, Fra Filippo Lippi, Van der Weyden, Memling, Van der Goes, Verrocchio, della Francesca, Pérugin, Durer, Holbein, Le Corrège, Raphaël, del Sarto, Le Titien, Véronèse, le Tintoret, Rubens et bien sûr, L. de Vinci, Michel-Ange et Botticelli, ainsi que de nombreux autres.


Ce jour et ce lieu marquèrent mon existence car ils furent à l’origine d’une passion que j’éprouverai toujours pour l’art pictural.


C’est dans les salles de ce temple que George éveilla en moi mes premières réelles émotions esthétiques devant une oeuvre. Poète, il trouvait si bien les mots qui faisaient vibrer des cordes qu’ils avaient effleurées.


La symphonie des formes et des couleurs que les peintres exprimaient dans leurs œuvres complétait idéalement le chant poétique intérieur qui m’habitait, révélant des sentiments que je traduisais en vers colorés et chantants.


Mais à l’instar du peintre avec son pinceau et ses couleurs, je disposais les mots sur ma toile en les choisissant, épars, sur ma palette de vocabulaire : je jouais avec eux, je les écoutais chanter, j’appréciais leur sonorité, j’aimais leur graphisme, leur concision ou leur longueur.


En ce jour merveilleux grandit tout doucement en moi un sentiment très subtil de satisfaction esthétique difficile à décrire : un bonheur profond d’une qualité rare, résultant d’une mélodie intérieure que l’association des mots et des idées me révélait.


Cette Galerie des Offices restera d’autant plus ancrée dans mes souvenirs qu’elle suscita également une émotion nouvelle pour moi, subtile et sensuelle, me faisant entrevoir des horizons que j’avais jusqu’alors refusé d’approcher.


{10.6} Comme je le décrirai plus loin, ce fut, dans la salle dix, réservée au tendre Botticelli, devant sa délicieuse « Naissance de Vénus » que s’installa dans mon cœur d’innocent et chaste jeune homme la première image d’un corps de femme nue, pudiquement candide.


Nous passâmes deux semaines merveilleuses dans ce Florence qui se révélait à nous. Obnubilé par le prestige de Rome, nous ne nous attendions pas à ressentir un tel engouement, nous portant au septième ciel.


C’est animé de cette ferveur enthousiaste que nous visitâmes, les jours suivants, d’autres endroits prestigieux de la ville tels l’église et le musée de Saint Marc, l’église de l’Annonciation, la chapelle des Médicis et de l’autre côté du Vieux Pont, le Palais Pitti, la Galerie Palatine, les jardins de Boboli et de nombreuses et prestigieuses églises.


Nous alternions ces dures journées avec des périodes de repos, car nous étions fragiles et très fatigués. Ces arrêts nous permettaient des contacts avec des organisations de jeunes et notamment avec une troupe de scouts marins qui nous offrirent, dans leur grande barque, un agréable parcours sur l’Arno.


Epuisés, mais ravis, nous nous autorisâmes, en fin de séjour, un jour de détente dans un dortoir de collège que nos amis scouts, secourables, nous avaient procuré pour restaurer nos mines passablement défaites. C’était plus confortable que les paillasses (sacs de paille) des locaux de patrouille !


Etendus sur nos plumards, les membres engourdis de lassitude et le dos cassé, nous nous mîmes à parler et rêver de Rome, l’inaccessible Rome qui nous avait parut toujours aussi lointaine qu’Uranus ou Jupiter.


Rome, maintenant à notre portée ; Rome, le cœur de notre civilisation chrétienne et le siège de son chef et meneur spirituel : le Pape.


George voulait me faire partager sa foi enthousiasmante, mais j’étais déchiré par le débat contradictoire qui me torturait. Je restais obsédés par les corps de femmes que les peintres m’avaient révélés : Le Titien, Tintoret et surtout Botticelli et sa « Naissance de Vénus ».


Ce tableau et ce peintre s’installèrent dans mon subconscient et n’en ressortirent que lorsque je pus me libérer du poids d’une contrainte morale déjà évoquée.


Mes yeux, alors, se plurent à caresser ces corps légers que le peintre révélait avec une troublante fausse pudeur.


George n’était-il pas lui aussi torturé par un même débat intérieur, qu’il n’avait garde de me révéler ? Certainement ! J’y pense souvent depuis.


J’idéalisais George. C’était mon « Grand Meaulnes » qui n’avait rien à voir avec celui d’Alain-Fournier. Il était ma personnalisation d’une amitié éthérée, humainement impossible.


Alain-Fournier avait transposé son idéal irréalisable sur le personnage principal de son livre qu’il entraînait dans des aventures féeriques, romanesques, aux rebondissements contradictoires.


Comme le Grand Meaulnes dans ses déchirements amoureux, nos débats intérieurs de vocation religieuse ou de spiritualité dont nous ne parlions jamais et qu’inconsciemment nous rejetions, étaient des sentiments équivoques que nous aurions peut-être pu, comme Alain-Fournier, confier à la confidentialité d’un carnet intime.


Je comprends l’étonnement et peut-être l’incompréhension d’un jeune lecteur qui réalisera avec difficulté le déchirement que de telles situations, en apparence anodines, pouvaient créer chez nous, leurs aînés.


Il demeure cependant dramatiquement important que certains milieux chrétiens restés farouchement traditionalistes comprennent qu’ils commettent les mêmes erreurs en exposant les jeunes qu’ils éduquent à ce genre de dilemme douloureux : prendre du recul par rapport aux traditions philosophiques et religieuses de son milieu et s’exposer à sa réprobation et même à son courroux ou s’aligner passivement et hypocritement sur la démarche spirituelle de son environnement en contradiction avec ses propres aspirations intérieures.


{10.7} C’est donc dans un état d’esprit ambigu et troublé que j’abordai Rome aux côtés de George, tiraillé par divers sentiments : l’admiration sans borne que j’éprouvais toujours pour lui et une inextinguible soif d’indépendance intellectuelle que je n’osais exprimer, ni avouer.


J’avais tort, bien sûr, et l’état de soumission dans lequel je me trouvais ne pouvait qu’étouffer ma personnalité naissante.


Rome était devant nous, grandiose, majestueuse, chaude de soleil et de population grouillante et volubile. Rome, rien que prononcer son nom donnait le vertige, nous faisait les yeux tout grands, remplissait nos crânes de réminiscences tumultueuses et nous mettait le cœur dans la gorge.


Nous nous rendîmes à la maison des Spiritains qui avaient accepté de nous héberger pendant quinze jours.


Grand luxe pour nous qui n’avions connu que locaux scouts et dortoirs d’école, nous disposions, ô confort suprême, d’une chambrette austère de couvent à la dure et inconfortable couchette des moines.


Gratitude éternelle en soit exprimée au Père Martin, disert économe qui nous invita souvent à sa table, ce qui nous permit d’apprécier sa bonne humeur et sa qualité d’agréable commensal.


Idéalement situé, l’établissement des confrères de mon oncle était quasi central par rapport au Vatican et aux choses intéressantes à voir à Rome.


Le Père Martin nous conseilla, clin d’œil et sourire amusé à l’appui, de débuter notre visite par la Fontaine de Trèves, à deux pas de là, pour y jeter la traditionnelle pièce de monnaie assurant, suivant la tradition, un autre séjour à Rome.


Ce fut fait dans une populeuse ambiance de canicule, de cascades bruyantes et de cris d’irrévérencieux pataugeurs. Cette pittoresque entrée en matière nous donna l’entrain voulu pour nous lancer à l’assaut de la « ville éternelle » et de ses trésors.


Me remémorant tout ça, plus de soixante ans après, j’en ressens toujours les mêmes sentiments contradictoires, difficiles à décrire : un mélange d’enthousiasme délirant sur fond de fatigue immense, de joie étouffée par la chaleur difficilement endurée, d’éveil intellectuel dans l’avidité de son terreau vierge, d’angoisse de ne rien perdre et de tout garder et aussi et surtout des déchirements philosophiques et religieux intérieurs provoqués par l’ambiguïté de l’histoire du berceau de notre civilisation au passé de turpitude et de sainteté.


Aussi dans les lignes qui vont suivre, je vais tenter de restituer ces sentiments et de les décrire avec le plus de fidélité possible.


Utilisant mes facultés ubiquitaires de dédoublement, je vais voguer dans mon passé pour rencontrer œuvres et maîtres que j’ai installés dans un musée de ciels et nuages.


Ce musée s’étend dans un monde de rêve et de pensée bleue dans lequel les œuvres et leurs auteurs dialoguent avec l’esthétisme subconscient que mon imaginaire s’est construit au fil de ma vie.


{10.8} A tout seigneur, tout honneur, ce songe d’initiation se devait au géant de l’art florentin et romain : Michel-Ange.


Ce premier « choc-découverte » dans le « paradis » de l’art, on s’en souvient, avait été la Piéta de Florence, triomphante, tellement humaine, se dressant dans l’ambiance feutrée de sa chapelle claire-obscure.


Dans cette œuvre dramatique de fin de vie, le puissant Florentin, aurait pris la place spirituelle de Joseph d’Arimathie (ou Nicodème) qui, suivant les évangiles, avait aidé les « Saintes Femmes » à ensevelir Jésus.


- Je me suis installé dans ta mémoire et tu seras toujours troublé par ce Dieu mort plein de vie, me souffla doucement Michel-Ange.


- Mais toi, ai-je rétorqué, tu t’es substitué à Joseph d’Arimathie pour soutenir le crucifié avec Marie-Madeleine et dans ton regard attendri posé sur le couple, le fils, la tête tendrement abandonnée sur celle de sa mère, je ressens toute l’ampleur de ton interrogation métaphysique : tu refuses la mort de l’un et la douleur de l’autre.


- J’ai toujours refusé la mort et le sang et la torture, me répondit le grand homme, je les vois assez dans les caves de dissection, aussi je magnifie la vie jusqu’à son paroxysme qu’est l’amour.


Une fenêtre s’ouvrit dans mon imaginaire et, somptueuse, apparut la Piéta de Saint Pierre au Vatican.


Le marbre luisant appelait la lumière, le corps du supplicié abandonné dans les drapés du linceul et les vêtements de la Vierge, semblait reposer, détendu dans une attitude de décontraction suprême.


- Ce que j’ai longuement poli ce corps pour lui donner la vie ! Ce que j’ai amoureusement caressé le visage de la Vierge pour la rendre plus pure, pour la rendre plus jeune, reprit Michel-Ange !


Son visage de Madone, ce n’est plus seulement celui de la mère, mais aussi celui de la sœur ou de l’amante spirituelle que j’ai tenté de révéler !


Et les drapés, que de fois mes doigts se sont perdus dans leur tiédeur troublante ! Et ces mains combien de fois je les ai tenues dans mes grosses pattes de tailleur de pierre.


Ces divines mains abandonnées du Dieu mort : je les ai voulues si vivantes qu’elles paraissent en caresser les plis. Pendant quatre ans, j’ai taillé, poli, pendant des jours et des nuits, ce marbre que je réchauffais de passion et de fièvre.


- Dans un geste d’appel de la main gauche, la Vierge semble nous inviter à contempler ton chef d’œuvre, ai-je interrompu, comme pour dire : voyez comme il est vivant ce cadavre de supplicié qui ne porte aucune trace de ses tortures.


- Mon trouble mystique n’a pas pu trouver la conclusion que je recherchais, continua-t-il, ma Piéta de Milan que j’ai si souvent travaillée et interrogée reste ébauchée, sans réponse, fatiguée des retouches et coups de burin qui n’ont cessé de l’émacier.


C’est un Christ redressé, inexprimable, débarrassé de son enveloppe charnelle que Marie, debout, soutient de ses bras tremblants.


Michel-Ange se tourna alors vers son immense David, il Gigante, qui m’avait tant déconcerté dans l’étouffoir de la place du dôme de Florence.


Il se dressait non loin de moi sur un fond de ciel dur, bel éphèbe, immense et puissant, anatomie idéale que le sculpteur mangeait des yeux avec une évidente délectation. Ce fut comme un coup à l’estomac et je ne pus m’empêcher de m’écrier :


- Ce corps est parfait, mais je ne sais pourquoi il m’indispose tant. Peut-être suis-je troublé par son évidente masculinité dont mon éducation pudibonde rejette durement la représentation.


Outré, Michel-Ange, me saisissant à la nuque, me traîna alors en pleine chapelle sixtine et me tordant la tête pour mieux en voir le plafond, s’emporta :


- Puceau, vautre-toi dans ces corps que j’ai livrés aux regards scandalisés ou complices des révoltés de la Renaissance, contemporains débauchés des Borgia ou esthètes avertis que les papes de l’époque protégeaient.


Ces murs et ces plafonds ne sont que corps et vie de chairs nues lumineuses de leur propre lumière. Que tes yeux vertueux ne s’affolent surtout pas, quand je ne serai plus là, le pape Paul IV y fit peindre des « cache-sexe » par Daniele da Voltera «Le Braghettone » comme l’ont surnommé ses contemporains.


Ensuite le bouillant Florentin m’entraînant dans la « nouvelle sacristie » attenante à la chapelle des Médicis à Florence m’abandonna pour aller de ses mains dures et calleuses, caresser les chairs plantureuses, lascives et provocantes des couples de la nuit et du jour, de l’aurore et du crépuscule couchés sur les tombeaux des ducs de Médicis.


- Viens toucher ces corps généreux, viens te réchauffer à la chaleur du jour brûlant, viens caresser les ombres de la nuit, t’enivrer des senteurs brutales de l’aurore et t’engourdir de la lascivité du crépuscule.


Et soudain, dans une perspective immense, Moïse apparut, biblique et majestueux, vieillard puissant, taillé du fond des âges, entouré de la majesté architecturale du dôme de Saint Pierre et de la chapelle des Médicis en passant par les merveilleuses trouvailles du vestibule et de l’escalier de la bibliothèque laurentienne.


Très grand Michel-Ange,

Puissant dans les cieux,

De glaise et de fange

Tu feras des dieux.


Tes doigts noueux ont caressé

Des corps de pierre et de lumière,

Qui étaient perdus dans la terre

Dont tes bras s’étaient enlacés.


Fier géant sorti de l’Olympe,

Tordant les bras du Laocoon,

Te dures mains de ciel se nimbent

Faisant fi des ignares abscons.


Tes Christs et tes belles Madones

Sont des songes que tu nous donnes

Quand nous contemplons, à genoux

Leurs sereins visages si doux.


Ô, Divin Michel-Ange,

Bien plus haut que les anges

Tu atteins tous les cieux,

Grand génie des dieux.


°°°°°


{10.9} Dans un décor d’un rouge très pâle, presque rose, un beau jeune homme, aux yeux complices, me souriait en posant une main chaude sur mon épaule. Je ne sais pour quelle raison, je l’ai reconnu tout de suite : Botticelli.


- Je t’ai ouvert les yeux sur la beauté des corps de femme, me dit-il en me serrant l’épaule.


Devant ma « Naissance de Vénus » tu as osé regarder un ventre satiné sans rougir et tes yeux se sont attardés sur le galbe d’un sein blanc. J’ai vu la fièvre monter dans tes yeux !


- Quelle émotion j’ai ressentie alors : le sang m’en battait les tempes, une poigne me tordait le ventre, ai-je confirmé.


George, lui, ne s’y attarda longtemps et je le suivis à contre-cœur. Mais je profitai de la conversation qu’il entamait avec un petit homme bedonnant pour revenir devant le tableau voisin en me donnant l’air du connaisseur qui se pâme devant : je voulais surtout zieuter ce corps merveilleux en me tordant les yeux de côté.


C’était le premier « coup de canif » au contrat tacite que je pensais devoir respecter pour être en accord avec les impératifs rigoristes de mon éducation et de ma destinée de futur « curé ».


- Et pourtant ce qu’elle est pure et chaste ma « Vénus » avec son visage aux fins traits allongés de céleste madone. Comment a-t-elle bien pu te troubler à ce point ? me confia Botticelli.

 

Je la revois toujours et je ressens le même émoi en écrivant ces lignes, mes yeux et mon âme se perdent dans le lointain de mon passé à la recherche de cette émotion physique, sexuellement humaine, si élevée, si douce, si riche dans sa candeur.


Je ne regretterai jamais le parcours laborieux que sera l’évolution de ma sexualité. Cette progression difficile et lente contribuera a lui donner une qualité incomparable et une profondeur de jouissance mentale et charnelle dont je me réjouis.


Le poème qui va suivre m’est sorti du cœur et des sens et je le dédie à la Vénus de mes dix-huit ans et à son chantre.

 

J’ai caressé tes cheveux roux,

J’ai mis mon front sur ton cœur

Et affolé de nacre

J’ai baisé tes genoux.

 

Pensant t’y trouver.

J’ai remué toute la terre,

En secret, jamais apaisé.

J’ai craché sur mes yeux ;

J’avais des mains de sorcière

Qui ne pouvaient plus te toucher

Et j’ai pleuré de rage.

 

J’ai arraché ton voile

Pour mieux te regarder,

Mais j’ai pleuré de rage

De ne pas te voir

De ne pas te trouver.

 

Ta torture est si douce

Que je ne peux plus m’en passer.

Mon angoisse est si chaude

Qu’elle brûle mon corps de fièvre,

Tandis que mon âme se réclame

D’anciens jours de calme.

 

Je reste penché sur mon texte et rêveur, je revis mes souvenirs et revois cette salle dix de la Galerie des Offices à Florence dans laquelle flamboyait cette peinture et ce corps de femme que je porterai toujours au fond de moi-même.


{10.10} Plus tard, en parcourant un ouvrage sur ce prestigieux musée, je m’arrêtai devant la page qui traitait de la merveilleuse « Annonciation » de Léonard de Vinci. Je me laissai, alors, emporter dans un rêve étrange dû à mes facultés ubiquistes dans l’espace et le temps. Ma mémoire en a fait un tout que je vais tenter de restituer fidèlement.


Je me retrouvai plus loin dans le temps, près de trente ans après, plongé dans les réminiscences vaporeuses d’un voyage culturel entrepris avec ma famille, au manoir de Clos Lucé à Amboise.


C’est là que ce prodigieux génie, phare de la Renaissance, avait passé les dernières années de sa vie. Il était assis dans un petit fauteuil, menton sur le pouce et front sur l’index, dans une position de réflexion intense. Il parlait d’une voix blanche, déjà envahi par l’histoire pour mieux s’y confondre.


- Pourquoi ma « Mona Lisa » a-t-elle suscité tant de passion et de déséquilibre ? Pendant quatre ans, je venais me réfugier auprès d’elle pour la voir, pour la sentir palpiter sous mon pinceau comme un petit oiseau que j’aurais trop serré dans ma main.


Elle était toute simple, toute gentille…  Pourquoi la postérité a-t-elle fait d‘elle un monstre sacré protégé des agressions de déséquilibrés par une outrageante vitre épaisse ?


- Pourtant son regard tendre apaise, son sourire à peine révélé accueille. Pourquoi cette passion malade l’entoure-t-elle ? Toi le génial sorcier, lui as-tu jeté un sort ? L’aurais-tu envoûtée ? Lui ai-je demandé.


- S’il y a envoûtement, ce n’est que celui dans lequel je me suis complu, obsédé par la recherche de la vie dans une bouche et dans des yeux.


Nous nous tûmes, chacun les yeux dans un lointain vague. Pourquoi l’histoire d’un tel génie est-elle si brumeuse ? Comment se fait-il qu’à part la Joconde, on manque de certitude quant à la paternité de la plupart de ses peintures qui seraient peut-être de la main de ses élèves ?


Sa personnalité équivoque et sa vie affective m’interpellaient : aussi ai-je évoqué avec beaucoup de doigté ce que j’avais appris plus tard concernant ses mœurs homosexuelles avec des jeunes garçons.


Visiblement le maître souffrait de ces atteintes à la splendeur de son histoire aussi me répondit-il avec beaucoup d’irritation :


- Pourquoi ce jugement moral ridicule sur mes relations affectives ? On m’accuse de pédérastie et de sodomie ! C’est mon affaire, tes contemporains m’attribuent des qualités de visionnaire, ne le suis-je pas également dans un domaine où je ne fais qu’anticiper les époques !


Effrayé par ces propos, je me hâtai de détourner la conversation.


- En tous cas, notre époque s’émerveille de tes géniales anticipations de découvertes que d’astucieux techniciens ont reproduites dans ta maison de Clos Lucé.


En me promenant dans ton beau manoir, je reste interpellé par l’équivoque de ton personnage déconcertant, profond dans ses écrits, prodigieux dans sa science de philosophe-technicien et merveilleux poète et artiste.


A la suite de ces propos, une mélopée troublante m’enveloppa d’un chant étrange.

 

Je crains tes yeux, je crains tes mains

Je suis ton antre.

J’ai le cœur odieux, l’âme triste

Suis-je ton chantre ?

 

Mes violons longs tout au fond

De mon lac aux larmes s’en vont.

Je les vois toujours au coucher du soir

S’endormir au bord de mes étangs noirs.

 

Tout au loin sonne le cor :

J’ai des arbres dans le corps

Et un faux cœur qui respire

Dans mon bois des faux soupirs.

 

Mona Lisa, ma si douce Joconde

Écarte de moi toute la faconde

De ces ignares bavards aux yeux mous

Qui sur toi soutiennent des propos fous.

 

La vague creuse ses flots aguichés

Par la caresse de tes chauds rivages,

Bordant la mer de ta Vierge aux rochers

En se perdant tout au long de tes plages.

 

Ô savant ermite de Clos Lucé,

Ecrivain, poète et ingénieur,

De la Renaissance, tu es seigneur

Et très grande figure du passé.

 

J’ai essayé d’exprimer dans ce poème toute la complexité des sentiments qui m’ont toujours perturbé. Quand j’avais dix-huit ans, à Rome comme à Florence, j’étais dépassé par le personnage de Léonard de Vinci dont on parlait beaucoup comme d’un génie inégalé, mais dont on voyait peu les œuvres, qui, à l’époque, était tant discutées et leur authenticité souvent contestée.


Aussi ma découverte picturale se cantonnait-elle à des maîtres comme Michel-Ange et Raphaël. Quant à ce dernier qui m’avait ébloui, j’étais étonné que George n’y attachât que peu d’importance, mais il m’expliqua que la peinture comme la sculpture avait subi les mêmes bouleversements de valeur que ceux qui se sont produits dans d’autres disciplines et que Raphaël devait être rangé aux côtés des Géricault, Millet, et autres David.


J’ai pu réaliser combien les tableaux de ce peintre des Madones qu’était Raphaël, étaient parfaits dans leur composition, de vrais chromos, une perfection dans la technique de la reproduction, mais où il manquait l’atmosphère, la chaleur, la vie.


Je ne remercierai jamais assez George de m’avoir patiemment ouvert cet univers subtil de l’éclectisme et du raffinement dans la culture. Plus tard quand je fus davantage versé dans ces domaines, je réalisai combien cette différenciation était utile et m’autorisait à porter sur ceux-ci un jugement valable.


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{10.11} Pendant notre séjour à Rome, nous eûmes la grande chance d’assister à un événement intéressant, haut en couleur et très spectaculaire : la canonisation de Nicolas de Flue, premier saint suisse canonisé.


George avait déniché un employé du Vatican, scout comme nous, qui nous procura des places de choix pour assister à l’événement. Ce fut donc dans une ambiance très helvétique que nous nous rendîmes à la place Saint Pierre, toute la Suisse chrétienne s’y étant donné rendez-vous.


A l’intérieur du grandiose édifice coiffé de son prestigieux dôme, produit du génie conjugué de Bramante et Michel-Ange, nous fûmes conduits par des gardes suisses aux places privilégiées dont nous bénéficiions.


Impossible de décrire cette ambiance très particulière : un important et long murmure entrecoupé du bruit des bottes de la garde noble (service assuré gracieusement aux grandes occasions par la noblesse de Rome, apparat abandonné depuis Paul VI) somptueux dans leurs beaux uniformes.


Soudain ce fut, grandissant au loin, venant de la place Saint Pierre, une longue et lente mélopée qui montait par vague, ovation lancinante qui semblait ne pas vouloir finir, envahissant dans un tumulte incroyable et incongru l’immense vaisseau de la basilique dont la perfection de l’acoustique magnifiait l’ampleur.


Formule incantatoire du peuple chrétien de Rome et des pèlerins, le « viva il Papa » ondulait, scandé par une foule proche du délire. On tendait les bras, on brandissait ou lançait en l’air livrets, chapelets ou autres objets de dévotion.


Précédé de grands officiers de la garde noble, superbe et majestueux dans leurs grands uniformes, Eugénio Pacelli, le digne et austère Pie XII, apparut sur la « sedia gestatoria », siège porté sur les épaules de hauts dignitaires qui est, depuis l’antiquité romaine, un honneur réservé à l’autorité suprême. (Cette manifestation d’apparat a été abandonnée par Jean XXIII qui lui a succédé en 1958).


Le cortège s’avança solennellement, remontant toute l’allée centrale jusque sous le dôme pour amener Pie XII, glacial derrière de sévères lunettes, à l’autel surmonté du grandiose baldaquin en bronze du Bernin, réservé aux cérémonies papales.


Pie XII commença alors les cérémonies de la canonisation qui est l’acte par lequel une personne est proclamée officiellement et péremptoirement « sainte », c’est-à-dire arrivée à l’union parfaite avec le Christ.


L’église primitive avait déclaré d’office « saints » - c’est à dire, si on se réfère à sa traduction latine sacré, divin, auguste, vénérable (dans le sens de celui qu’on vénère) - la Vierge Marie, les apôtres et Jean Baptiste.


La jeune Eglise chrétienne de Rome, persécutée, y assimila les martyrs, ceux qui sont morts sous la torture.


Par la suite, les papes et hauts dignitaires de l’Eglise reconnurent cette qualité, avant Jean-Paul II, à un peu moins de trois cents personnes jugées avoir vécu d’une manière exemplaire.


Jean-Paul II, se préoccupant peu de l’inflation du titre, en créa autant, en doublant leur nombre ainsi qu’en « béatifiant » (stade précédant la canonisation) un petit millier d’élus qui devraient après étude de leur dossier les rejoindre dans la communauté officielle des « Saints »


Une bonne définition de la sainteté est celle donnée par Hachette : personne qui, ayant porté à un degré exemplaire la pratique héroïque de toutes les vertus chrétiennes, a été reconnue par l’Eglise, après sa mort, comme digne d’un culte et dont l’officialisation est la canonisation. Personne n’ignore que c’est une importante pierre d’achoppement à la réunion des Eglises.


Nicolas de Flue qui allait, post mortem, bénéficier de cette consécration suprême est né en 1417 et a vécu soixante-dix ans. C’était un diplomate suisse, bourgeois notable, juge et conseiller, père de dix enfants.


A cinquante ans, dégoûté par les mesquineries de la politique, il renonce à toutes ses fonctions, se retire du monde et de sa famille. Après quelques péripéties en Alsace et dans le massif du Melchtal où on le découvre dans un grand état de faiblesse, il s’installe en ermite dans les gorges du Ranft.


Il y vit en ascète, se privant de nourriture et recevant un nombre croissant de pèlerins.


Appelé « Bruder Klaus » par ses contemporains, son influence et son savoir politique seront déterminants à un moment crucial pour l’unité de la Suisse. Il fut déclaré « Père de la Patrie » par ses concitoyens.


Pendant que se déroulait la cérémonie, assez longue, mon esprit se mit à voguer, en pensée, dans ce haut lieu du christianisme.


Ma jeune « philosophie » cherchait ses marques, s’y confrontait en joutes cruelles, opposant une foi transmise aux doutes suscités par une logique naissante qui s’insinuait et s’installait insidieusement. Ces fameux « doutes » que ma mère et mes confesseurs qualifiaient de «manquements à la foi »


Mon débat intérieur devenait douloureux, je me sentais coupable et désorienté. Pie XII, censeur froid et cruel, me fixait derrière ses austères lunettes de fer, tout en brandissant des deux mains l’auréole lumineuse qui est censée entourer la tête des saints dans l’imagerie populaire.


Je me sentais coupable d’être l’homme de peu de foi de l’évangile et indigne du royaume des cieux.


Je me dédoublai pour me rassurer. C’est alors, pour la seconde fois, qu’intervint ce personnage mystérieux qui ne se révélera qu’à la fin de mon existence en même temps que l’équilibre de la sérénité.


C’était une présence que je ne voyais pas, mais dont je devinais la transparence. Mes yeux trouaient un vide en quête d’une image à un point tel qu’ils m’en sortaient de la tête douloureusement. Je lui donnai le nom qui lui convenait : Diaphane.


Ce personnage s’identifia à moi, devint omniprésent au détriment d’un pouvoir absolu qui enchantait mon enfance. Il m’irritait, me contrariait mais il avait toujours raison.


Il me dominait d’une autorité étrange à laquelle je devais me soumettre. Je ne cessai jamais de tenter de le matérialiser et de le représenter mais maître de mes pensées, il m’imposait ses images… Peut-être que c’est ça qu’on appelle « subconscient » !


Aussi, à ma grande confusion, comme à mon grand trouble, Diaphane se manifesta sous les traits austères et majestueux du Moïse de Michel-Ange avec sur le front deux faisceaux de lumière et dans les mains les tables de la loi, comme pour me rappeler mes devoirs de croyant. Impressionné et repentant, je m’efforçai de suivre la cérémonie avec dévotion.

 

Au plus haut de Saint-Pierre

Les trompettes ont sonné

Le grand chant des mystères

De préceptes donnés.

 

Ce vaisseau des martyrs,

Des apôtres et des saints

S’abîmera en vain

En mer des souvenirs.

 

Sur Moïse, protecteur de l’arche,

Guide éclairé de son peuple en marche,

Se sont penchées les ailes blanches

Des vierges du ciel que sont les anges.

 

Mon âme est sous le fer

De tes si dures lois

Dont mon cœur n’a que faire

Tant il est en émoi.

 

Tous les âges ont transmis

Ces premières croyances

A tous les cœurs soumis

En crainte des offenses.

 

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{10.12} Un des projets que nous voulions réaliser et qui nous tenait très à cœur était la visite des catacombes.


Le père Martin, toujours lui, nous mit en rapport avec un de ses confrères, spécialiste en la matière, qui avait accès à tous les endroits interdits au public.


C’est donc accompagné et guidé par ce connaisseur enthousiaste que nous pénétrâmes dans ces hauts lieux du christianisme naissant.


Je crois que je resterai toujours marqué par ces quelques moments passés dans des couloirs sombres éclairés par la seule lanterne de notre guide dans des endroits réservés aux seuls spécialistes.


Ce privilège m’impressionnait et je ressentais une émotion intense de découvreur d’autant plus que le confrère du Père Martin nous signala à un certain moment que nous foulions un sol inexploré par des contemporains, du moins à sa connaissance.


Cet homme savant nous expliqua qu’avant le christianisme, les catacombes étaient des extensions de cimetière trop encombré en surface qui se développèrent surtout aux quatrième et cinquième siècles après la libéralisation du christianisme par l’empereur Constantin.


Ce fut à ces époques que furent creusés dans les tufs volcaniques des kilomètres de galeries autour des sépultures des martyrs.


Les chrétiens de l’époque voulaient se faire enterrer le plus près possible des saints. Des zones de galeries furent creusées, parfois superposées, portant le nom de « apud sanctos » (auprès des saints) pour les zones privilégiées et « retro sanctos » (derrière les saints) pour les autres.


Rome devint le centre de pèlerinage obligé pour tous les chrétiens et en 366 le pape Damase fit le recensement des martyrs romains et aménager leurs sépultures, afin de promouvoir et faciliter leur culte.


Les pèlerins affluèrent et Rome demeura le centre du monde, la civilisation chrétienne succédant doucement à la prestigieuse civilisation greco-romaine.


A partir du sixième siècle, les bien nantis et les « Grands », abandonnant les catacombes, se réservèrent des places privilégiées dans ou sous les églises, dans d’autres lieux de culte ou dans des cimetières ornés de riches monuments funéraires.


J’étais surpris de toutes ces explications de notre précieux guide, très en contradiction avec nos « profs » de religion qui nous contaient l’histoire romanesque des premiers chrétiens qui échappaient aux soldats romains en les égarant dans les dédales des catacombes pour pouvoir célébrer leurs offices dans une relative sécurité, ce qui est faux puisqu’ils n’étaient plus persécutés depuis Constantin.


Les catacombes de Domitille qui allaient s’offrir à notre ravissement et à notre « ébahissement » était une des plus prestigieuses, le deuxième cimetière chrétien de Rome.


Situées le long de la voie Adréatine, elles dataient du troisième siècle ; longues de quinze kilomètres, elles étaient composées de sept souterrains (hypogées) distincts.


Précédés de notre mentor, nous parcourûmes rapidement quelques endroits ouverts au public avec commentaires passionnants et éclairés à l’appui.


Ensuite, il nous amena devant une grille qu’il ouvrit avec une grande clé qu’il avait choisie dans un gros trousseau. C’était mystérieux à souhait !


Passionnément excités, lanterne en avant, nous progressâmes dans des couloirs encombrés de restes et déchets fossilisés de toutes natures.


Le plus impressionnant pour nous, c’étaient surtout les amoncellements de crânes et d’os débordant de creux ou niches taillés dans le calcaire.


Ce soir-là, tandis que mon cerveau éclatait d’images folles et de rêves mythiques, je ne pus m’empêcher de reconstituer tous ces êtres datant du premier millénaire et de les imaginer par dédoublement interposé. Voilà, à ma grande surprise, ce que mon subconscient imagina.


Nous nous trouvions dans une vaste salle formée de plusieurs voûtes grossièrement taillées dans le tuf.


Autour d’une grande table étaient disposés comme dans la cène de Léonard de Vinci, au centre les apôtres Pierre et Paul, appuyés sur un coude et le menton dans la paume, et de chaque côté, assis ou debout, des disciples vêtus d’amples tuniques.


Au-dessus, planait en transparence, Diaphane qui cette fois avait pris les traits du père Paul, mon oncle de Gentinnes. Sa position était celle du penseur de Rodin comme pour les deux apôtres assis à la table. Il avait ce regard sévère que je ne lui aimais pas du tout. Une fois de plus, je me sentis trahi par ce personnage flou aux multiples faces qui m’imposait des scénarios inquiétants.


Intimidés, nous nous approchâmes de ce troublant aréopage qui semblait nous attendre pour prononcer Dieu sait quelle redoutable sentence.


Impressionné, je me sentais particulièrement visé et coupable de trahison. Je serais bien rentré sous terre. Heureusement, George était à mes côtés, nullement décontenancé, il les toisait avec son habituelle superbe :


- Que lui reprochez-vous ? Son cœur et sa foi sont troublés par les aveux de l’histoire. Vous êtes là en censeurs. Pourquoi n’avez-vous pas protégé votre Eglise ? Pourquoi l’avez-vous abandonnée aux aléas du temps ? Pourquoi les Borgia, pourquoi les papes impies, pourquoi les évêques félons, pourquoi les inquisiteurs cruels ? Pourquoi ? … Pourquoi ?


L’apôtre Paul se leva et par une étonnante alchimie d’image fut transformé en Diaphane « oncle Paul » qui, les deux poings sur la table, nous fixa longuement, comme il avait coutume de le faire quand il allait prendre la parole.


Adoucissant ses yeux sévères de préfet de discipline, il me regarda gentiment avec au coin des lèvres un sourire affectueux qu’on devinait à peine et les yeux dans le vague, il m’a avoué :


- J’ai souffert comme toi des contradictions et de la lourde charge du passé et des turpitudes du peuple de Dieu.


J’ai maudit et honni ces trahisons et j’ai aussi douté et imploré mon Dieu de ne pas m’abandonner. Au confessionnal et dans mes classes, j’ai dû trouver des justifications et défendre ces contradictions.


Mais je n’ai jamais cessé de le faire, douloureusement certes, avec opiniâtreté et courage, jusqu’à ce que la flamme de la foi renaisse dans des yeux désemparés.


Mais j’étais, je te l’avoue, souvent vidé spirituellement et bien seul dans ma grande et inhumaine chambre de religieux.


Nous nous retrouvâmes seuls, les autres avaient disparu comme avalés par le gouffre sombre et nébuleux de l’histoire.


Mon cher oncle avait passé le bras autour de mes épaules comme il aimait tant le faire pour manifester son affection.


Tous les deux nous contemplâmes, en silence, longuement, le mur de calcaire jauni sur lequel les mains malhabiles des premiers croyants avaient gravé un poisson. (Signe de reconnaissance des premiers chrétiens - poisson en grec = ichthus, premières lettres des mots de la phrase grecque : Iésous CHristos THeou Uios Soter = Jésus Christ, fils du Dieu Sauveur).


En écrivant ces lignes, une lourde angoisse me prend en réalisant l’immense souffrance et le désarroi de ces premiers chrétiens, inutilement persécutés, inutilement torturés, inutilement martyrisés pour une mort atroce. Je n’ai pu m’empêcher d’y associer tous ceux qui depuis se sont sacrifiés pour défendre leur idéal religieux, patriotique ou d’idée. Quel gâchis de vies écourtées, de souffrances, d’héroïsme provoqué par la cruauté et l’inconscience des autres ! Il est heureux que nos civilisations actuelles en prennent conscience et cherchent enfin à bâtir un monde moins cruel.


Ô sombres catacombes,

Il y a dans vos tombes

Le lourd passé fuyard

Des vils regards hagards,

D’éperviers très cruels,

Bien trop gorgés de fiel

Et avides du sang,

De ceux qui sont absents.

 

Il y a dans la craie

Les tristes chairs perdues

Des âmes torturées

En leur foi éperdue

Gravée au grand fronton

Des temples de la mort,

Enfouis dans le fond

Du lent passé des corps.

 

Il y a dans la nuit

La folle nuit qui fuit

La voix des oubliés

Et les chants tant criés

Des cœurs cherchant toujours

Le chemin de l'amour.

 

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