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15/01/2010

Ch. 14 - Tout est à refaire, le mal est revenu

&qu

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

__

 

Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

__

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

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(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

 

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve. Il a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. Les faits sont scrupuleusement exacts et les nombreux témoins ou acteurs cités qui en ont pris connaissance, peuvent en témoigner s’ils sont encore en vie. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

Chapitre 14 : Tout est à recommencer.


TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {14.1} J’ai trouvé, malgré moi, une place d’aide-comptable dans une petite affaire française de conditionnement en tubes et bobines de la soie fabriquée par la maison-mère de Lyon ainsi que d’articles de pèche - {14.2} Pas de chance pour eux, mon deuxième poumon est atteint par le mal insidieux qui sommeille toujours en moi - Mon médecin spécialiste me propose de servir de cobaye pour un nouvel antibiotique, la streptomycine, tout en me plaçant un nouveau « pneumo » de sécurité - Je dois donc subir cette intervention deux fois par semaine, ce qui me coupe le souffle comme un petit vieux, j’ai pourtant vingt ans - {14.3} Je me réfugie, une fois de plus, dans le rêve et la poésie avec la belle mais triste histoire de « Chlorophylle ».


 

{14.1} Un soleil éclatant brûlait la place de Brouckère bien connue des Bruxellois comme jouxtant les artères centrales et commerçantes de la ville.

 

La canicule écrasait nos épaules de ses bras lourds d’accorte commère rubiconde. Je me sentais épuisé et fatigué.

 

De la fontaine, au centre de la place, ne coulait qu’un filet d’eau rouillée ; assis sur sa margelle, je tentais machinalement de déchiffrer les quelques mots griffonnés sur un papier délavé qu’en se promenant lentement sur l’eau sale, il tentait de me cacher en tournoyant.

 

La matinée, dans le bâtiment des douanes, m’avait éreinté jusqu’à l’écœurement.

 

C’était une énorme bâtisse en brique rouge qui avait été élevée par l’administration des Finances, sur les terrains des princes de Tour et Taxis, si bien que c’était devenu synonyme de douane et d’importation : on allait dédouaner des marchandises venant de tous les coins du monde à « Tour et Taxis ». Désaffecté, depuis, il devient un haut centre de la culture et des loisirs des Bruxellois.

 

Passage obligé pour obtenir une marchandise venant de l’étranger, on devait y faire des files interminables devant des guichets de bois verni et subir les caprices et la fantaisie de désagréables commis en manchette de lustrine qui se plaisaient à vous envoyer d’Hérode à Pilate, ou vous faisaient recommencer votre formulaire de déclaration pour mille et une raisons aussi farfelues que ridicules.

 

Comment en étais-je arrivé là ? Le père de Jim, qui m’avait proposé un emploi à mi-temps, m’utilisait, toutes les après-midi, à diverses tâches administratives : l’aider à la comptabilité de ses affaires, dactylographier quelques lettres, empaqueter des marchandises, faire des courses…

 

Enfin toutes sortes de choses « casse-pieds » et d’une haute portée « intellectuelle » que je subirai pendant environ deux ans, jusqu’à ce que mon pourtant si secourable oncle se vît forcé de me mettre au chômage, ses affaires d’importation d’électroménager américain n’ayant pas eu le succès espéré.

 

Il faut dire que c’était le début de ces assistants électriques aux corvées ménagères d’un prix exorbitant et loin d’être aussi performants et utiles qu’ils ne le sont actuellement (les transistors et les circuits imprimés devaient encore être inventés et l’alchimie des matières plastiques était balbutiante).

 

Le chômage, à cette époque, était pour un jeune l’humiliation suprême, le livrant à la déconsidération sociale de tous les milieux. Ce fut un ancien condisciple, réchappé des sanas comme moi, qui m’y introduisit.

 

Pour dégoûter les candidats à ce dégradant statut, il y avait très peu de bureaux de pointage ; on devait donc se taper des files interminables et, vicieusement, en modifiant tous les jours l’endroit et l’heure de cette formalité, les contrôleurs la rendaient difficile à gérer.

 

C’était une façon très efficace de combattre le travail au noir. Quand je pense qu’il y a peu, les jeunes se plaignaient de devoir subir cette contrainte deux fois par mois, presque sur rendez-vous ! Elle est maintenant supprimée pour tout le monde : c’est ça la solidarité sociale… Quelle merveilleuse époque…comment ose-t-on encore se plaindre… ?

 

Heureusement, je n’ai subi cette « infamie » que très peu de temps : deux mois. Le bureau de placement des chômeurs s’efforçant de nous caser, nous envoyait chez les employeurs dès qu’ils avaient pointé le bout du nez sur le marché de l’emploi.

 

Suspicieux et cruels, parce qu’à l’époque ce statut social était considéré comme le refuge des fainéants, ceux-ci nous faisaient subir de redoutables examens et interviews où il nous fallait faire bonne figure et empressement quel que soit l’attrait au travail proposé, sous peine de perdre la si précieuse allocation.

 

Comme l’oncle commerçant m’avait fait suivre des cours de comptabilité dans la meilleure organisation du moment (La Chambre Belge des Comptables), et que j’en avais réussi la première année réputée difficile, je devins une proie d’autant plus alléchante que mon jeune âge leur permettait un salaire de misère.

 

C’est ainsi que je me suis retrouvé très vite embauché dans une petite société française de Lyon qui fabriquait de la soie et la vendait en tubes et bobines dans toute l’Europe et qui s’appelait tout simplement « La Soie » .

 

Sa succursale belge était située non loin de la place de Brouckère, où sous un soleil de plomb, au bord de sa fontaine publique, je ne me sentais pas bien du tout.

 

Je vécus alors un des moments les plus pénibles de mon existence : j’étais nauséeux, l’estomac barbouillé par quelque chose de chaud, d’âcre et d’écœurant qui me montait dans la gorge : c’était du sang !

 

Visqueux, il venait de l’estomac. Ce fut l’effondrement, l’anéantissement…, un choc moral indescriptible, le fond d’un abîme dans lequel je me suis senti sombrer.

 

Les épaules affaissées, tête pendante, écrasé de découragement, effondré sur la margelle de la fontaine qui coulait en hoquetant, j’ai réalisé que tout recommençait : le mal redoutable était revenu ... J’avais vingt ans et j’étais foutu !

 

J’ai le cœur enfoncé

Dans un océan de vase,

Ma tête en chaudière éclate.

Je me suis enfui aux enfers

Pour y trouver des anges amers

Et vomir mon sang noir

Et crier ma misère.

 

J’ai planté ma tente

Dans le sol roux des cauchemars

Et me suis couché

Dans l’humeur fade du désespoir.

 

J’ai du mal à l’âme

Et peur de me réveiller,

J’ai les yeux dans la tombe

Et l’esprit au fond des mers.

 

-------

 

La tuberculose est mieux dominée maintenant, du moins dans nos régions. Aussi je ne peux m’empêcher de penser souvent aux jeunes condamnés de l’époque actuelle : cancéreux, sidéens et autres misérables qui savent qu’ils n’ont plus beaucoup de chance d’en sortir.

 

Moi qui ai connu cette détresse morale et d’autres après, j’aimerais tant leur transmettre mon message d’espoir et de foi dans l’avenir : la vie, c’est comme la flamme ; quand elle se meurt, il faut la protéger doucement et la ranimer lentement et patiemment d’un peu de souffle pour qu’elle renaisse plus vivante que jamais. C’est parfois long, elle s’étiole, elle se meurt : il faut alors du temps, de la patience, alimenter sa fragilité…

 

La petite société qui m’employait était installée à quelques minutes de là. Je me verrai toujours, avançant tel un automate, dans la touffeur estivale des rues du Lombard et de l’Hôpital, et ensuite m’écroulant dans le petit trou qui me servait de bureau, encombré d’armoires à classeurs dans lesquelles j’avais mission journalière de ranger les doubles des factures envoyées aux clients.

 

Heureusement, c’était l’heure de table, comme on dit maintenant et les bureaux étaient déserts. Je me ressaisis et habité d’un soudain faux espoir, je demandai au pneumologue qui me soignait et entretenait hebdomadairement mon pneumothorax de m’examiner d’urgence.

 

Il ne put que confirmer mes appréhensions : une caverne qu’il s’en voulait de ne pas avoir repérée plus tôt, était nichée dans une zone pulmonaire difficile à explorer avec les moyens radiologiques de l’époque.

 

Le médecin, qui m’avait pris en sympathie, tenta de me rassurer : il allait tout faire pour ne pas me renvoyer en sanatorium.

 

Il comptait beaucoup sur un nouveau médicament qu’il ferait venir d’Angleterre : la streptomycine. Cet antibiotique, récemment découvert, semblait très actif contre le bacille de Koch.

 

Il n’était plus question pour moi de travailler et seule consolation, je serais soigné à domicile, à condition que mes frères fussent à nouveau éloignés jusqu’à ce que je ne sois plus un danger pour eux.

 

Le nouveau médicament administré par piqûres que ma mère m’injectait journellement, s’avéra très efficace, puisqu’en quelques semaines je ne fus plus contagieux.

 

Grand bémol, cependant, à tout ça : un deuxième pneumothorax, à droite cette fois, était indispensable pour comprimer la caverne et l’aider à se cicatriser. (Le médicament était trop expérimental pour qu’on lui accorda quelque confiance.)

 

C’est ainsi que je dus subir cette plaisante réjouissance non plus une fois mais deux fois par semaine, avec un intervalle calculé pour qu’il me reste assez de souffle pour me déplacer.

 

Humilié d’évoluer comme un vieillard cachectique, je n’eus de cesse, pour dominer l’essoufflement, de m’imposer des exercices respiratoires à la limite de l’asphyxie, au grand dam de mon médecin qui avait de plus en plus de mal, et pour cause, à contrôler mes « pneumos » qui se dégonflaient gaiement.

 

Quant à « La soie », la toute gentille société française qui n’avait pas eu la bonne fortune de m’engager, elle fut assez déconfite et son patron qui avait fondé quelques espoirs sur moi, m’entraîna dans une aventure assez désopilante que je me dois de vous conter.

 

Le bonhomme, assez bedonnant et replet, souffrait parfois d’un mal subit qui le prenait à un point tel qu’il en était pitoyable à voir.

 

J’étais à peine chez eux, qu’un jour, je devins témoin et acteur d’une spectaculaire crise de je ne sais quoi et de sa « miraculeuse » guérison.

 

Le comptable et moi étions dans son bureau, occupés à débattre de sujets d’une portée « hautement cérébrale et intellectuelle » telle l’opportunité d’un tri numérique ou alphabétique à appliquer au classement des factures, quand soudain, alors qu’il venait de s’élancer dans une envolée sublime à la gloire du classement numérique, il s’écroula, rubicond, suant et soufflant, pris de tremblements convulsifs qui agitaient tout son corps.

 

J’étais sidéré et affolé ! Le comptable, lui, pas plus impressionné que ça, me dit : « Ne vous inquiétez pas, ça lui arrive parfois, nous allons trouver quelqu’un qui va le remettre sur pied ».

 

Nous traînâmes et poussâmes le patron dans sa grosse « américaine » et filant à travers les campagnes brabançonnes, atteignîmes une toute petite maison modeste de deux pièces, l’une servant de chambre et l’autre de cuisine.

 

Tant bien que mal, aidé par une imposante mégère en tablier, nous transférâmes notre gros bonhomme, de plus en plus épileptique, sur une chaise vernie dans un décor et devant un personnage surprenant.

 

Dans une cuisine classique de pauvres gens, au carrelage rouge et blanc bien abîmé où seuls le buffet et la table couverte d’une toile cirée étaient dignes d’évocation, un être falot, d’une pâleur de camembert pas encore fait, aux joues bouffies avec une pointe rose, trônait en agitant de grosses mains moites aux petits doigts boudinés.

 

Le compère, sans plus attendre, comme dans un rite connu, tira de sa poche une sorte de missel et, sa tremblante paluche sur celle de notre patron récita, je ne sais trop quelles patenôtres, qui stoppèrent ses convulsions en quelques secondes.

 

J’en étais « baba » et médusé. Jovial et détendu, notre supérieur reprit le volant de sa voiture comme si rien ne s’était passé et nous n’avons plus osé parler de l’aventure.

 

C’est ainsi que dès que notre affable directeur fut au courant de mes malheurs, sans hésiter et sourd à mes récriminations, il me poussa dans sa voiture, direction Limal, pour consulter son guérisseur.

 

Là, répétition du scénario avec en plus « prescription » d’un thé de simples que la vieille, sa mère sans doute, était allée ramasser dans la remise et qu’elle fourra dans un vieux sac en papier récupéré des emplettes chez l’épicier.

 

Au retour, mon distingué compagnon de route, s’efforça de me faire partager sa foi en son salvateur rebouteux.

 

Mon combat pour retrouver la santé dura à peu près trois ans. La streptomycine, chez moi, fit merveille, et pas les plantes du gros bonhomme. Le mal fut définitivement éradiqué car, plus jamais, je n’eus de problèmes pulmonaires quels qu’ils soient.

 

Il faut dire aussi que ce fléau entra dans la liste des maux vaincus par la pharmacopée aux côtés de la peste, le choléra, la polio, la lèpre et autres plaisantes saloperies infectieuses.

 

Ces trois années furent en fin de compte, surtout très heureuses. Je retrouvai rapidement dynamisme et entrain.

 

Calé dans ma chaise-longue en osier qu’on avait redescendue du grenier, je me gonflais avidement comme une éponge de tout le savoir qu’il m’était possible d’emmagasiner, et me jetais comme un affamé sur tout ce qui se présentait : littérature, art, peinture, mathématiques, sciences, philosophie…

 

Cependant, la poésie avait mes préférences et restait le jardin secret où je me réfugiais souvent.

 

Je concrétisais et embellissais dans mes rêves éveillés des idéaux qui me soulevaient d’enthousiasme.

 

Mais aussi, j’imaginais des histoires douces et jolies qui me faisaient retrouver mon cœur de gosse.

 

{14.3} C’est ainsi que j’ai été le poète de la merveilleuse histoire d’un enfant vert qui s’appelait Chlorophylle et qui cherchait la mer pour trouver du sable et construire son « château en Espagne ».

 

Il était allé trouver le grand oiseau du soir assis sur un rocher bleu, qui se curait les ongles en chantant une comptine :

 

L’oiseau noir

Faut pas voir

 

L’oiseau bleu

Est au feu

 

L’oiseau vert

Est en enfer

L’oiseau jaune

Est un clown

 

Quant au rouge

Faut qu’y bouge.

 

Et chaque fois, l’oiseau changeait de rocher. Il regarda l’enfant de ses yeux aux longs cils, collés au rimmel :

 

- Tu cherches la mer, garçon ?

- C’est pour mon château.

- Il faut du sable de plage pour ça, garçon.

- Je veux du sable de plage, grand oiseau.

- Seul le serpent des vagues sait où sont les plages, garçon. Va trouver le poète, il pourra t’aider.

 

Et c’est ainsi que l’enfant vert alla interroger le poète qui entretenait le jardin de l’imaginaire et savait tout sur le serpent des vagues.

 

- Gentil poète, toi qui connais si bien le jardin de l’imaginaire, dis-moi tout sur le serpent des vagues pour qu’il m’emmène sur les plages de sable fin.

 

Le faiseur de rêves qui le regardait avec des yeux de ciel bordés de nuages blancs, lui répondit en réchauffant de ses mains le cœur d’une fleur qui semblait bien malade :

 

- Pour savoir tout sur le serpent des vagues, tu dois d’abord venir m’aider à entretenir le jardin de l’imaginaire.

- Je viens, je viens, dis-moi ce que je dois faire… ?

 

Le jardinier des songes tendit la fleur flétrie à Chlorophylle qui l’entoura, l’entoura de ses bras verts, si riches en vie, que le cœur de la fleur se réchauffa, se réchauffa jusqu’à ce que ses yeux de fleur s’ouvrirent au ciel dans un parfum de bonheur.

 

- C’est bien, dit le poète, mais ce n’est pas tout : pour trouver le serpent des vagues, tu devras descendre au fond des mers jusqu’aux fosses abyssales ; là où la lumière n’est plus, pour y cueillir l’algue bleue qui rêve de l’espace sidéral et de ses espoirs d’amour avec de passionnées molécules enfantées par des astres obsédés de vie.

 

Et le gentil poète, prenant l’enfant par la main, l’entraîna dans son bathyscaphe virtuel au plus profond des mers.

 

Ils y passèrent de nombreux jours, éclairés de leur seule foi en leur inimaginable histoire à laquelle ils seraient toujours les seuls à croire.

 

Ils revinrent cependant à la surface avec un peu d’algue bleue qu’ils tenaient tous les deux, précieusement, au creux de leur main.

 

Le serpent des vagues les y attendait et leur offrant son dos ondulé, les déposa sur une plage de sable fin où l’enfant de la vie construisit son château de sable pendant que le poète ouvrait son grand grimoire pour y raconter ses rêves.

 

Les vaguelettes titillaient les lèvres du sable qui se retroussaient de plaisir sous les baisers du soleil.

 

La mer s’étendait longuement comme une chatte endormie et au loin, des restes de jour cajolaient l’horizon.

 

Aussi le poète se mit-il à chanter la petite vague qui ronronnait au soleil :

 

Petite vague, si petite vague,

Tu mets des perles dans ton chaud soleil

Et des topazes comme sur la bague

Au doigt des fées hantant mon sommeil.

 

Tu te coules dans le beau sable blanc,

Brillante, toute joyeuse et limpide

Jusqu’aux empreintes des pieds de l’enfant

Qui avait foulé ton doux sol humide.

 

Tu vas et tu viens, telle la navette

Du tisserand, agile à son métier,

Le ciel bleu des mers en toi se reflète

Qu’on dirait le regard dur de l’acier.

 

Petites vagues, très petites vagues,

Manteau frissonnant, parure de mer,

Fines acérées plus qu’une dague,

Vous perdez-vous au loin près des enfers ?

 

Sur une belle page de son grimoire, le poète s’appliqua à écrire, en belles rondes des mots, des phrases avec au-dessus un titre : « La crique des paresses ».

 

Les vers venaient tout seuls comme si c’était le soleil du soir qui les lui avait dictés :

 

Des oiseaux d’or

Se sont levés

Et sur mon corps

Se sont posés.

 

Quelle est cette longue

Et si tendre chaleur

Qui berce mes torpeurs ?

 

La pierre est tiède,

Douce enivrée

De chaudes caresses

Lentement affleurées.

La brise s’affine

Sur mon corps alangui

D’une lourde moiteur d’été.

 

Le vent s’élève

Parmi mes rêves.

Et dans mon âme éthérée

Un chant de lent plaisir

Accompagne mes longs rires.

 

Et puis, au loin, il y eut l’appel d’une cloche qui se mit à onduler dans sa brume de fin du jour.

 

Comme une plainte du réel, comme le gémissement du quotidien des hommes, la marine fut écrite en balançant un cœur lourd :

 

Dans la brume,

Il y a la plainte d’une cloche

Dans son clocher.

Des voix esseulées montent en cadence

Parmi les vagues enlacées.

Le noyé, lui, s’allonge

Dans la vase,

Parmi les fleurs et les rochers.

 

Plus lasse, la cloche se tait.

On entend les coquillages

Se gorger d’eau.

Le noyé, lui, s’enroule

Dans son infini de bleu.

Une épave s’enfonce, à le rejoindre

Tandis que la cloche rêve

Un long son long.

 

La nuit s’encourt à toutes jambes

Le long des grèves,

Abandonnant dans l’eau

Ses bouts d’étoiles pâlies

De lune froide.

 

La cloche pleure, en silence,

Le noyé, lui, s’étire

Dans un courant d’algues bleuies.

 

Le soir pense au matin,

Tout en brisant ses lames.

Dans le ciel montent des flammes

En rayures de nuages étirés

Que lèche, au loin, la mer.

 

Le noyé, lui, s’emplit de soleil

Au sein de ses ombres,

Tandis que la cloche,

Pousse un long soupir d’airain.

 

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Le poète s’arrêta d’écrire et rangea ses plumes et son vieux grimoire de parchemin jauni. Il regarda longuement l’enfant qui construisait son château.

 

La mer s’avançait en vagues tentaculaires et finit par lécher les bases du tas de sable : elle l’entoura de ses bras puissants, l’étreignit, l’enveloppa et, noya Chlorophylle et son rêve dans un grand flop d’écume.

 

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