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02/02/2010

Ch. 15 - Petrofina devenu Total

&quo

ET APPEL POUR UNE AIDE PERMANENTE AUX ONG

Je tiens à prolonger une « action de solidarité » envers les malchanceux de la terre en profitant de toutes les occasions qui se présentent pour entretenir l’appel de s’(impôt)ser une contribution régulière (légère en période de crise) en faveur des ONG (Offices Non Gouvernementaux) qui sont indispensables et ne peuvent rien faire sans nous (Contacter votre organisme financier)

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

 

__

 

Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

__

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

__

 

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

 

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve. Il a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. Les faits sont scrupuleusement exacts et les nombreux témoins ou acteurs cités qui en ont pris connaissance, peuvent en témoigner s’ils sont encore en vie. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

Chapitre 15 : Petrofina

TABLE DES REPÈRES  : {15.1} J’ai vingt-trois ans et je serre précieusement le diplôme que je viens d’obtenir de la Chambre Belge des Comptables, mais je suis toujours refoulé, tout en ayant été sélectionné, à cause de mon état de santé révélé par le pneumothorax qui apparait aussi bien à la radio qu’à l’auscultation - Cependant, une chance incroyable chez un vieux médecin me font réussir cette épreuve insurmontable pour moi, ce qui me permet d’entrer à Petrofina, à l’époque de sa renaissance - {15.2} J’ai la charge importante des écritures diverses, celles qui demandent le plus de connaissances et je parvins à m’en sortir - Pourtant à l’époque, nous étions mal outillés, l’informatique n’existait pas et les machines à calcul étaient rudimentaires - C’est avec ces outils archaïques que nous avons dû réaliser des opérations aussi importantes que l’acquisition des filiales américaines et canadiennes par émission d’actions dans une souscription ouverte au public du monde entier – {15.3} Les primaires outils de calcul de l’époque -{15.4} Transposition dans l’imaginaire des leçons de Diaphane-prof qui me fait entrer dans l’univers de l’ordre « mathématique » et constater la fragilité de notre « connaissance ».


{15.1} J’avais vingt-trois ans et contre moi je serrais précieusement un grand parchemin que je venais de recevoir des mains du Président de la} Chambre Belge des Comptables.

 

Ce sera le seul document officiel d’étude que je n’aie jamais recueilli dans ma vie. Il était très difficile à décrocher (nous n’étions qu’une trentaine de récipiendaires sur plus de deux mille inscrits pour l’ensemble des années d’étude) et j’étais un des plus jeunes à le détenir.

 

Il m’ouvrait les portes d’une profession modeste, pas très recherchée par les jeunes qui lui préféraient l’éclat des titres universitaires.

 

Pourtant, tapis dans l’ombre de leur activité peu glorieuse, les comptables pouvaient mieux que quiconque palper le pouls des affaires, en connaître tous les rouages et les secrets, et augurer de leur réussite ou échec, si bien que cette profession, au titre méprisé, donnait accès à des positions très confidentielles qui pouvaient devenir pour les opportunistes un tremplin vers des situations intéressantes voire importantes.

 

La société lyonnaise qui m’employait avait disparu, le nylon ayant remplacé avantageusement la soie.

 

Mais je visais plus haut : une grosse société. Cette ambition répondra toujours au besoin sécuritaire de tout un chacun et je n’échapperai pas à la règle.

 

Fort de mon diplôme, je me présentai aux sociétés les plus réputées de ma région, mais je dus vite déchanter.

 

Une confrontation redoutable m’attendait qui me vouait à l’échec : l’examen médical.

 

C’est ainsi que je fus refoulé successivement de deux grandes sociétés auprès desquelles j’avais réussi les diverses épreuves de sélection. On m’avait même fait signer le contrat d’embauche, tellement il semblait que l’examen médical à passer ne serait qu’une formalité.

 

Malheureusement pour moi, ces sociétés disposaient de médecins équipés de tout ce qu’il fallait pour dépister la moindre déficience.


Echaudé par ces deux échecs, je me tournai vers des sociétés moins importantes en espérant éviter la redoutable confrontation avec la « Faculté ».

 

Entre-temps, une cousine qui venait d’être engagée comme secrétaire à la Petrofina, avait communiqué mon curriculum vitae au patron qui l’avait engagée.

 

Ce groupe pétrolier, durement touché par la guerre, n’était pas encore très important à l’époque.

 

Cependant, les informations collectées autour de moi quant à son organisation n’étaient pas de nature à me rassurer. L’épreuve redoutable qui m’excluait était évidement au menu des confrontations à subir.

 

Aussi l’aventure étonnante qui me permit de sauter tous les obstacles vaut la peine d’être narrée dans le détail, tellement parfois la chance peut sourire insolemment.

 

Nous étions une petite cinquantaine de candidats sélectionnés à devoir subir une épreuve écrite. Il y avait de tout : quelques comptables, mais surtout des ingénieurs et licenciés en économie et commerce ; l’examen et l’interview départageant les candidats, je ne me faisais pas beaucoup d’illusions devant parterre aussi talentueux.

 

Une « baraka» incroyable me fit survoler toutes les épreuves. Comme nous étions destinés au contrôle des filiales, la question essentielle de l’examen écrit portait sur une analyse de bilan ; la question clignotait devant mes yeux comme le « bingo » de la loterie : je venais tout juste de terminer un travail personnel sur le sujet, ce qui me valut de me distinguer.

 

Rescapé de ce premier tri, l’épreuve psychotechnique qui suivit dirait tout sur mes capacités intellectuelles, révélerait mes qualités professionnelles et sociales et dénoncerait les défauts qui pourraient leur nuire.

 

L’Union Minière, énorme société d’exploitation minière en Afrique, disposait d’un service spécial qui se chargeait de ce travail pour sélectionner ses candidats ainsi que ceux de quelques sociétés de la place.

 

Deuxième « coup de bol », un de mes oncles avait créé et dirigeait un centre d’orientation professionnelle à l’armée. Ainsi que je l’ai signalé, plus avant, Il me demandait souvent de lui servir de « cobaye », si bien que les « tests » n’eurent plus beaucoup de secrets pour moi et que ceux qui me furent imposés devinrent des formalités dont je sortis tout à mon avantage.

 

Soutenu par ces deux entrées en matière où la chance m’avait permis de briller et d’être classé en ordre utile, j’affrontai l’entretien avec un des grands, décontracté et sûr de moi.

 

Cette « fausse » désinvolture, teintée cependant de quelque candeur, ne pouvaient que convaincre mon futur patron, qui m’engagea, conquis par ma jeunesse et mes bonnes intentions.

 

Pourtant, comme on s’en doute, il y avait encore très loin de la coupe aux lèvres.

 

Dans l’ascenseur qui nous menait vers la sortie, le Directeur Administratif et Chef du personnel qui venait de mener l’interrogatoire, me dit en me prenant par l’épaule : « Il n’y a plus qu’une formalité pour vous, à voir votre bonne mine (j’étais rose d’excitation) : l’examen médical… »

 

Heureusement, il était derrière moi et ne put voir la panique qui aurait dû me trahir. Continuant sur sa lancée, il me confia : « Figurez-vous qu’il y a deux semaines, le candidat que nous venions de sélectionner était tuberculeux… ».

 

C’était le coup de tonnerre le plus terrible qui soit dans un ciel bleu. J’avais l’impression que mon cœur se baladait dans ma gorge et s’écrasait sur mes gencives.

 

Il avait dit ça au moment où nous sortions de l’ascenseur, ce qui me permit de rep rendre mes esprits et de me donner l’air ahuri de celui qui n’en croit pas ses oreilles. Je ne dis pas : « c’est pas vrai ! » avec stupéfaction, mais c’est quelque chose comme ça.

 

Quelques jours après, je reçus la lettre classique d’engagement avec le contrat à renvoyer signé. Bien entendu, la condition suspensive de l’examen médical favorable y était mentionnée.

 

Je m’y présentai, terrorisé, prêt à me faire éjecter, une fois de plus ; c’était un généraliste…

 

Avec lui, j’évitais bien sûr, l’implacable épreuve de la radioscopie, mais je savais qu’aussi bien à la résonance thoracique qu’au stéthoscope, il découvrirait le vide créé par mes deux pneumos.

 

L’incroyable se produisit… Après l’interrogatoire habituel concernant les antécédents familiaux et mon passé médical que je trahis avec l’aplomb du désespoir, il me fit asseoir sur sa table d’examen médical.

 

Je fermai les yeux comme le condamné qui ne veut pas voir le couperet tomber. Mon cœur s’affolait sous la membrane de l’infernal engin qui devait sans doute renvoyer dans les oreilles du praticien une chamade effrénée.

 

Il me regarda, effrayé : « Vous êtes souvent comme ça ? » ; je répondis d’une voix mal assurée une chose énorme pour quelqu’un qui subissait le médecin deux fois par semaine : « Je ne vais jamais chez le médecin ».

 

Il me ramena à son bureau et très paternel m’interrogea sur mon futur emploi. Je réalisai alors qu’il ne fallait absolument pas que nous retournions dans la pièce voisine où j’apercevais, par la porte entrebâillée, le redoutable instrument posé sur la table d’auscultation qui me narguait insolemment.

 

Aussi, comme le naufragé accroché à sa planche, je me débattis en sortant la tête de l’eau, tout en noyant, c’est le cas de le dire, le vieux praticien sous un flot d’explications sur l’importance de la comptabilité dans la vie des affaires.

 

Amusé et souriant, il m’écouta patiemment puis me prit le pouls qui, on s’en doute, s’était calmé et battait avec une régularité d’horloge.

 

J’étais sauvé. Il rédigea un document attestant de ma parfaite santé et d’un passé exempt de maladies contagieuses (sic).

 

Maintenant, devant mon clavier, je suis rêveur. Je pense à ce gentil toubib. Je revois sa bonne tête quasi chauve de vieil homme et surtout la petite flamme de bonté malicieuse dans ses yeux.

 

Avait-il compris mon désarroi et savait-il pourquoi… ? Le mal dont je souffrais, était trop courant à l’époque pour qu’un médecin aussi expérimenté que lui ne s’en fût pas aperçu. Peut-être a-t-il voulu me donner une chance, connaissant bien les avancées qui avaient quasiment éradiqué le fléau ?

 

C’était, peut-être ça, la petite flamme amusée et tendre dans ses yeux devant mes efforts maladroits pour le distraire.

 

Je leur dois beaucoup à ces hommes qui m’ont aidé à défier un destin qui voulait ma peau. Je les revois tous dans leur blouse blanche, si proches de moi dans la pleine lumière de mes souvenirs :

 

le grand diable qui m’avait sauvé d’une quarantaine pour une prétendue scarlatine qui était un empoisonnement du foie me condamnant à un régime sévère qui fragilisa le "petit gosse" que j'étais alors ...

 

le petit vieux trottinant et minable qui venait tous les jours me faire une intraveineuse de calcium pour réduire les « cavernes » avant mon admission en sanatorium pour soigner une tuberculose que les privations de la guerre avaient causées ...

 

L’accorte doctoresse, tellement humaine et maternelle, du « sana » belge qui me perfora la carcasse pour un premier pneumothorax destiné à réduire les mouvements pulmonaires empêchant la cicatrisation ...

 

le jovial carabin suisse de Montana, à ses heures sectionneur des brides qui contrariaient le pneumothorax et  la cicatrisation des « cavernes » ...

 

le merveilleux, émacié et longiligne spécialiste des maladies pulmonaires de Bruxelles, la main dans le creux de l’estomac pour comprimer la douleur d’un perpétuel ulcère, qui ne savait plus à quel saint se vouer pour maintenir la pression salvatrice de mes "pneumos" perturbée par mes imprudents exercices physiques ...

 

le remuant, éclectique et dynamique généraliste qui m’a soutenu, guidé et soigné pour retrouver une partie des facultés mentales endommagées par un infarctus cérébral qui m'a fait perdre la partie droite de la vision et la lecture difficile ...

 

les trois chirurgiens qui ont « bricolé » mon cœur de cinq pontages dont un par raccord à l’artère mammaire et les cardiologues de l’hôpital Saint-Jean qui ont eu, pendant des mois, bien du mal à me sortir des complications pulmonaires dues à mes antécédents médicaux  et cardiaques que cette opération avait causées ...

 

les médecins des secours d’urgence et ceux de Saint Luc qui m’ont sauvé la vie lors d’un deuxième infarctus en plein jogging ...

 

Le chirurgien et l’anesthésiste qui ont « trafiqué » ma prostate dangereusement sous la menace d’un accident cardiaque mortel qu’une médication suspendue pendant un mois pouvait provoquer ...

 

et enfin l’humble et discret, mais talentueux toubib de mon quartier, idéaliste et désintéressé qui a trouvé une solution à tous mes problèmes de santé et grâce auquel je peux jouir maintenant de la plus belle période de mon existence.

 

Je leur destine, ainsi qu’aux infirmières, leurs assistantes, l’hymne qui va suivre par lequel je voudrais exprimer avec ferveur ma reconnaissance et l’admiration que j’ai toujours éprouvée pour la grandeur de leur profession.

 

HYMNE AUX BLOUSES BLANCHES.

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Pourquoi de si grands yeux hagards

Ce chancre amer et des bras fous ?

Pourquoi tant de griffes au regard,

Pourquoi encor ce ventre mou ?

 

Mais pourquoi créer la souffrance ?

Pour quel crime et quelle offense

Ce châtiment de condamnés ?

-----

A leur chevet, les blouses blanches

Sur de tristes corps torturés

Posent leurs si douces mains d’ange.

 

Des perles de tendresse tombent de leurs yeux

Apportant le baume qui apaise les feux

Torturant les cœurs déchirés

De ces âmes tant tourmentées.

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Douces infirmières et bienveillants médecins

Vous êtes le tout dernier secours des humains,

De tous ceux qui sont en prières

Recroquevillés, à genoux

Pleurant la fin de leur calvaire

En geignant de longs râles fous.

 

Vos yeux si doux sont des coins de jour

Qui écartent des nuages lourds.

 

Vos mains sont blanches, belles, chaudes et immenses,

Posées sur ces corps las, calmant leur souffrance.

Vos doigts sont longs et très agiles

Comme ceux de la dentellière.

Pour enfermer le mal qui file,

Piégé dans sa souricière.

 

Votre regard apaise et réconforte

Dès que vous entrez et fermez la porte.

 

Vos lèvres rassurent et nous donnent

Le sourire de l’amitié ;

Vos bras sont forts mais s’abandonnent

Devant des corps qui font pitié.

 

Votre cœur est au bord de vos yeux,

Au bord de vos lèvres pour aller mieux,

Et dans la douceur de vos mains,

Si délicates à l’examen,

Et la chaleur de votre voix

Qui soutient notre désarroi,

Mais surtout dans la lumière

Que votre présence génère.

 

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{15.2} Le 10 octobre 1952, je commence une carrière qui durera près de quarante ans dans une société en devenir qui reconstruisait avec dynamisme son potentiel de travail, complètement anéanti, passé la démentielle déferlante hitlérienne.

 

Devant moi, de l’autre côté de la rue de la Loi, un bâtiment enserré dans les échafaudages de ses travaux d’agrandissement, livre à mon regard inquiet une entrée de pierre de taille, protégée par des planches de coffrage.

 

J’ai l’estomac noué. Il est sept heures trente. On m’a dit de venir à huit heures et de demander le directeur financier et chef du personnel qui me présentera à mon chef de service et à mes collègues.

 

C’est lui qui m’avait donné la trouille de ma vie, dans l’ascenseur, en me racontant que le candidat qui me précédait avait été refoulé, handicapé du mal que, moi, je lui avais camouflé.

 

Je fis d’abord antichambre à l’accueil, auprès d’une pétulante hôtesse, assise derrière une sorte de haut comptoir, dans le décor peu engageant d’un hall en chantier, encombré de caisses, outils et câbles électriques.

 

Un petit homme mince, aussi fébrile et inquiet que moi, tentait tant bien que mal de contrôler sa nervosité et ses tics. L’hôtesse, du bout du menton, me le désigna en disant :

 

- Monsieur qui attend commence aussi ce matin - puis lorgnant ses papiers - Ah ! Tiens…, Monsieur est au même service que vous !

 

Comme un diable qui surgit de sa boîte, le futur collègue se précipita vers moi, main tendue…

 

- Guy Van der Smissen, vous êtes également attendu par Monsieur Clément ; on commence à huit heures, je crois ?

 

Le « je crois » purement supplétif et inutile s’était intercalé machinalement dans l’énervement du moment.

 

Nous nous mîmes à bavarder d’une manière décousue et inattentive de tout et de rien, plus préoccupés à surveiller les sources possibles de convocation : le téléphone de la réceptionniste ou qui sait quelqu’un qui viendrait nous prendre, sortant de l’ascenseur ou débouchant des escaliers qu’on entrevoyait entre deux bâches bleues.

 

Ce décor « chantier » était très représentatif du renouveau dynamique que voulait se donner la société que j’allais servir et qui assurerait bien-être et confort à tous les miens.

 

Ce fut la chance de ma vie : je lui dois une carrière porteuse d’expériences enthousiasmantes et de contacts humains d’une richesse inouïe.

 

Le « petit comptable » timide que j’étais alors gravira, dans l’ombre de ses grands patrons, les plus hauts échelons de sa société, toujours dévoué à leur cause, au détriment de sa santé, de son confort et de sa disponibilité aux siens.

 

Bien rangées maintenant dans un grenier, des valises usées et fatiguées rêvent d’un passé lointain où, en se gonflant orgueilleusement les flancs, elles ramenaient des dossiers importants qui seraient compulsés et traités dans ce halo de lumière crue qui a troué tant de soirs et de nuits laborieuses.

 

L’imposant, impressionnant Chef du Personnel et Directeur Financier, Clément de son nom  (de bon augure quant à sa bienveillance) m’accueillit très cordialement.

 

Assez sûr de moi, je faisais tout pour crâner et me donner l’allure la plus désinvolte qui soit.

 

Après un entretien très agréable et détendu, il m’invita à le suivre pour la traditionnelle présentation aux collègues.

 

La première confrontation se passa dans le local voisin qu’on appelait alors, la « mécanographie ».

 

A cette époque où le matériel informatique n’était qu’expérimental, la comptabilité la plus évoluée se tenait sur d’importants appareils mécaniques, très bruyants ; il s’agissait d’énormes machines à écrire dotées de compteurs pour enregistrer les données chiffrées et les transmettre à d’autres qui avaient gardé les soldes préalablement introduits.

 

La technique, inspirée de la comptabilité dite à décalque, consistait à inscrire sur une fiche représentative de chaque poste du bilan les opérations le concernant.

 

Il s’agissait d’un travail fastidieux et peu valorisant consistant à recopier les données transmises par les comptables qui les rédigeaient à leur intention sur des « manifolds », documents pré-imprimés sur lesquels ceux-ci mentionnaient les opérations qu’ils enregistraient dans la journée.

 

Aussi les deux « mécanographes » complexés par ce rôle subalterne, ne manquaient-ils pas de le faire sentir aux « nouveaux jeunes blancs-becs » comme moi pour les mettre au pas.

 

Cette hostilité me glaça et me fit perdre mes moyens ; je me sentis tout petit et minable, très intimidé, rouge jusqu'à la racine des cheveux, à tel point que mon mentor qui me les présentait me ramena charitablement dans son bureau, afin de me permettre de reprendre mes esprits.

 

Je vis à ses deux yeux étonnés que ma réaction le laissait pantois, lui qui avait fondé certains espoirs sur mes possibilités futures de meneur d’homme.

 

« Vous ne voulez pas attendre un peu » me dit-il en m’invitant à m’asseoir. C’était pourtant dit avec beaucoup de bonhomie, mais pour moi c’était l’humiliation suprême et, avec la rage du désespoir, je refusai et me jetai dans la fournaise du grand bureau des comptables.

 

Jeunet fragile, je serrai la main de chacun, le patron assez goguenard derrière moi.

 

Maintenant encore, je ressens la blessure d’humiliation que représentait pour moi la petite lueur ironique et amusée que je lisais dans tous les yeux.

 

Le calvaire terminé, je pris place derrière le bureau qui m’était réservé. J’étais en nage et brûlais ma honte dans des joues rubicondes.

 

Condescendant et protecteur, un de mes nouveaux collègues vint me donner quelques documentations sur la société que j’allais servir.

 

Le grand bureau des comptables était une longue salle où se trouvaient alignés les uns derrière les autres six bureaux qu’occupaient un chef absent pour l’heure et cinq employés.

 

Les deux « mécanographes » causes de mon « entrée » ratée et deux secrétaires-dactylos logées dans d’autres locaux, complétaient le personnel d’un département qui s’arrogeait le titre ronflant de « Financier ».

 

Il convient en outre, parce qu’il était important à l’époque, de ne pas ignorer le caissier, petit personnage remuant, qui avait fort à faire à régner sur les décomptes et avoirs en devises que lui présentait un personnel qui s’égaillait à travers le monde en missi dominici de leur maison-mère.

 

Ce petit monde des « Finances » se partagea rapidement en deux clans. Les trois vieux, rescapés des avatars que la guerre avait fait subir à la société : un inénarrable et folklorique chef, le petit caissier ainsi qu’un vieil employé aux statistiques placide et complètement détaché des choses du monde turbulent de l’après-guerre.

 

Les autres, nous, n’étions que des « gamins » farceurs (entre vingt-trois et vingt-huit ans), toujours prêts à en découdre avec le « pion » que la société nous imposait.

 

Mon interlocuteur du hall d’entrée avait semble-t-il disparu – s’était-il empêtré ou égaré dans les bâches ou les couloirs ? - toujours est-il que je fus fort étonné de son absence et surpris quand il apparut beaucoup plus tard, pour être présenté par notre affable directeur toujours aussi impérial qu’obligeant.

 

Réussissant mieux son entrée, mon nouveau collègue, eut l’avantage de camoufler son probable désarroi par une pâleur qui lui seyait fort bien en la circonstance ; il prit place, après les présentations, au bureau qui se trouvait en face du vieil employé aux statistiques et analyses.

 

Il avait vingt-trois ans comme moi et les premiers temps nous avons copiné, devisant joyeusement lors de trajets qui nous ramenaient à nos domiciles proches, jusqu’à ce qu’il s’achetât, un peu plus de deux ans après, une belle voiture neuve ce qui était encore un luxe à l’époque.

 

Il n’en profitera que quelques semaines car la société qui devait envoyer un célibataire dans les déserts d’Egypte pour y organiser l’intendance des stocks de forage, le désigna sans se soucier de son avis.

 

Le pauvre dut bazarder sa bagnole, s’équiper et se documenter en une dizaine de jours.

 

Je l’échappai belle, car sans charges familiales, je me trouvais dans les mêmes conditions de disponibilité que lui et fus sauvé par une grippe qui m’avait momentanément cloué au lit.

 

Derrière mon bureau s’en trouvait un autre, plus imposant, le double de celui qui nous était attribué, devant lequel devait trôner le chef, un personnage absent que je n’avais pas encore vu.

 

Agé d’une cinquantaine d’années, il prendra une place importante dans ma vie, tant nos relations professionnelles furent chaotiques, tantôt tendues et incohérentes, tantôt amicales et chaleureuses.

 

Il commençait à souffrir de sclérose cérébrale, ce qui expliquait ses sautes d’humeur : ce fut d’ailleurs ce qui lui fit interrompre sa carrière professionnelle avant la retraite.

 

 

Cela dura dix années qui furent lourdes à porter, tellement j’étais fragile à ce genre de confrontation.

 

Quand j’y pense avec le recul du temps, elles me paraissent avoir duré aussi longtemps que le reste de mon existence ; mais elles eurent le grand mérite de me former à la patience et à la compréhension et d’améliorer une susceptibilité à fleur de peau.

 

Pour l’heure, il finit par prendre place, après que le plus ancien des employés me l’ait présenté.

 

J’eu la chance, pendant trois ans et demi, de bénéficier d’une expérience professionnelle inouïe, tant par l’importance des opérations réalisées que par l’impact qu’elles auront sur l’avenir du groupe Petrofina.

 

Ce fut, en effet, pendant cette courte période de temps que furent réalisés les plus importants investissements de la société dans le monde ; en tous cas ceux qui lui vaudront ses plus beaux fleurons.

 

Epoque enthousiasmante de renouveau économique et d’expansion, à mettre en parallèle sans exagérer la comparaison avec le phénomène actuel du regroupement et du gigantisme que provoque l’avènement de l’Europe unie et de sa monnaie.

 

Performance, pourtant, à mettre à l’actif de mes contemporains, sera la pauvreté des moyens de calcul et de mémorisation des données dont ils disposaient pour gérer cette effervescente expansion. L’informatique était balbutiante ou inconnue à cette époque.

 

{15.3} Les ingénieurs et techniciens travaillaient avec la règle à calcul, les dessinateurs utilisaient le papier calque et le pantographe et les comptables, des comptomètres, des multiplicateurs mécaniques et des machines comptables à compteur.

 

Je ne m’étendrai pas sur la règle à calcul qui est encore accessoirement utilisée actuellement et que tout le monde connaît, mais il est utile que je décrive les engins qu’utilisaient les comptables, employés de banque et autres ronds-de-cuir.

 

Le multiplicateur mécanique, invention suédoise, appelé aussi « moulin » était un petit appareil en fonte avec à sa droite une manivelle que l’on faisait tourner en avant ou en arrière selon que l’on voulait additionner ou soustraire, multiplier ou diviser.

 

Cela fonctionnait grâce à des rouages décimaux (en nombre suffisant pour représenter les plus grandes opérations) disposés sur un arbre-chariot qui était entraîné par les dentures de l’axe de la manivelle, cet arbre étant lui-même couplé à d’autres axes dont l’un comportait des roues chiffrées de zéro à neuf.

 

Quand on devait multiplier, on inscrivait le multiplicande et on tournait la manivelle autant de fois que représentait d’abord le chiffre des unités du multiplicateur ; on actionnait ensuite un levier mécanique qui faisait avancer le chariot pour effectuer la même opération au rang suivant des dizaines et ainsi de suite. Le résultat se lisait, à travers un regard vitré, sur le dessus chiffré des roues dentées numérotées de un à dix.

 

La division s’effectuait par soustraction successive en tournant la manivelle dans l’autre sens en partant du dividende et en notant le nombre de tours effectués avec le diviseur pour obtenir un reste.

 

L’appareil procédait donc comme dans une division écrite. On travaillait par additions successives pour la multiplication et par soustractions successives pour la division.

 

Quant au comptomètre, c’était un engin assez encombrant : une sorte de caisse métallique haute d’une dizaine de centimètres, large de trente centimètres et longue de quarante, d’où sortaient des touches légèrement incurvées pour le confort des doigts, marquées en gras des dix chiffres de la dizaine et en petit de leur complément arithmétique.

 

Ce gros « machin » était utilisé principalement par les comptables et employés de banque ; en fait c’était un perfectionnement mécanique du boulier des Chinois.

 

Avec un peu d’entraînement, on parvenait à gagner de la vitesse en n’utilisant que le bloc des lignes de chiffres de un à cinq, six devenant deux fois trois, sept trois et quatre, huit deux fois quatre et neuf quatre et cinq. Ce procédé permettait de grandes vitesses d’exécution, suite au mouvement des doigts sur une surface plus réduite sans déplacer la main.

 

Avant l’apparition des machines comptables mécaniques dotées de compteurs, les banques et les grosses affaires équipaient leurs services des comptes non seulement de pools dactylographiques pour la confection du courrier, mais également d’équipes de « comptométrices » qui se chargeaient d’effectuer les longues additions des employés aux comptes que des « garçons de bureau » leur transmettaient.

 

Il existait d’ailleurs des écoles pour les former au même titre que les dactylographes, sténographes et les sténotypistes.

 

Ces dames étaient d’une dextérité spectaculaire, additionnant des pages de journaux comptables aux nombreuses colonnes de chiffres avec une rapidité incroyable ; ce qui n’était pourtant rien à côté de leurs prouesses en soustraction et division où elles se servaient des compléments inscrits en petit sur les touches.

 

Pour la multiplication et la division, cela tenait de la manipulation acrobatique des prestidigitateurs. Il fallait, en premier lieu, inscrire le multiplicande ; ensuite avec une adresse « asiatique », en une fois poser autant de doigts que comportait le chiffre du multiplicateur et dans cette position difficile enfoncer les touches autant de fois que représentait chaque chiffre de ce multiplicateur, en veillant bien à garder la même position digitale. La division tenait de la prouesse surtout avec de grands nombres, puisqu’il s’agissait alors de procéder par soustractions successives avec les compléments inscrit en petit sur les touches dont en retient le nombre, ensuite en déplaçant les doigts continuer jusqu’à obtenir un reste inférieur au diviseur.

 

En dehors de ces engins archaïques, notre bureau disposait également d’une machine suédoise dernier cri dans le domaine, qui coûtait très cher (entre cinquante et soixante mille francs de l’époque - 1250 à 1500 euros - ce qui était le prix d’une voiture moyenne).

 

Il va sans dire qu’il n’y en avait que deux dans le bureau à la disposition de ceux qui devaient convertir le plus de monnaies ; je reste souvent rêveur quand je tiens dans ma main ces petites merveilles actuelles, actionnées par la lumière, qui ne coûtent rien et qui sont beaucoup plus performantes.

 

Cette « Madas » comme on l’appelait, du nom de son constructeur, ressemblait un peu à une machine à écrire avec clavier réduit pour opérations mathématiques et un chariot actionné par un moteur électrique ; ce dispositif permettait grâce à d’astucieux et savants engrenages mécaniques, couplés à des rouages chiffrés, de réaliser en une fois des opérations comportant trois sous-totaux différents.

 

J’espère ne pas avoir importuné ou lassé le lecteur en m’étendant aussi longuement sur les moyens mécaniques ou électromécaniques utilisés à ces époques pour traiter la masse des informations chiffrées que le développement des affaires générait.

 

J’eus le privilège d’être un témoin actif de ces époques, d’œuvrer avec les sans grades, les tâcherons des bureaux, les gratte-papier et autres ronds-de- cuir.

 

Pendant cinquante ans, je dus m’adapter à la plupart des systèmes depuis les plus primaires utilisés à l’époque jusqu’aux plus performants à notre disposition actuellement et évoluer avec eux ; aussi ne puis-je m’empêcher de m’enthousiasmer en contemplant ce matériel.

 

J’écris ce livre dans des conditions idéales avec un portable que j’ai amélioré en le dotant, grâce à la puissance de ses mémoires et de mini-lecteurs externes, de nombreux dictionnaires, encyclopédies et disques compacts (Littré, Hachette, Larousse, le grand et petit Robert, Britannica et de l’énorme encyclopédie Universalis) le tout représentant des centaines de milliers de pages de textes en petits caractères, plus reproductions en couleur et animations cinématographiques ou musicales.

 

Cette énorme documentation, je peux la consulter instantanément en passant de l’un à l’autre au moyen d’un « clic » sur son « icône » reprise sur l’écran. La plupart étant ouverts en permanence, je saute de l’un à l’autre selon les besoins. L’ensemble tient dans une petite valise que je peux utiliser n’importe où la fantaisie me prend de le faire.

 

Que dire aussi des moyens mis à la disposition des comptables, architectes, dessinateurs, ingénieurs, chercheurs et techniciens de toutes disciplines !

 

Mon épouse et moi le réalisons d’autant mieux que nous utilisons actuellement un programme super performant pour tenir la comptabilité de la société de notre fils.

 

Quel incroyable chemin parcouru depuis l’époque des cartes perforées, seul moyen de transfert des données et des énormes appareils contenus dans d’immenses salles climatisées !

 

Enthousiasme et lyrisme me prennent au souvenir de ces époques phénoménales couvrant plus d’un demi-siècle que j’ai eu la chance de connaître et dans lesquelles je me suis investi intensément.

 

Comme je bénis la destinée de m’avoir fait participer à tant d’expériences novatrices et tellement riches sur tous les plans qu’ils soient techniques, humains, et même, mais dans une moindre mesure, philosophiques et littéraires.

 

Par dédoublement interposé, j’ai retrouvé le personnage qui ne se définit jamais mais que je soupçonne appartenir à mon subconscient pour me complaire avec lui de l’ambiance ordonnée de ce monde d’harmonie et de méthode.

 

C’était un «faux  paradis » où tout semblait paix et calme, où tout était à sa place. Une ambiance feutrée dans une lumière douce, une ruche endormie où personne ne dérangeait personne jusqu’à ce que, de temps à autre, un bourdonnement scandaleux, vite réprimé, ne vienne importuner tout le monde.

 

C’était l’univers des chiffres et des signes, des équations et des théorèmes, des axiomes intransigeants, des infinis mathématiques, de l’harmonie exigeante des égalités : tout ce monde inquiétant en quête de l’inconnue et de la solution des systèmes.

 

Dans ce contexte très particulier où discipline et rigueur imposaient leurs lois, l’outil gestionnaire de la tenue des comptes quand il appartenait au monde de la finance ou à celui des affaires qui se suffisait de la seule et primaire opération mathématique de la somme des nombres, était au bas de l’échelle de cet univers mystérieux et envoûtant du chiffre. Aussi les employés comptables et teneurs de comptes se sentaient-ils complexés d’un rôle jugé par d’aucuns comme subalterne et intellectuellement primaire.

 

Beaucoup d’entre eux d’ailleurs élargiront leur compétence en y ajoutant des formations en études supérieures dans les domaines du droit social, fiscal et des affaires.

 

{15.4} Quant à moi, poète, j’aimais suivre la fascinante musicalité des chiffres et des comptes qui me semblaient inscrits sur la portée des journaux pour trouver l’harmonie des balances.

 

Combien de fois, après des heures de fatigues et d’inquiétude, j’ai découvert la petite note qui manquait à l’œuvre pour s’achever dans l’apothéose de centaines de comptes équilibrés dans la jungle complexe des écritures comptables ; avec cette satisfaction profonde de l’artisan qui voit son modeste travail accompli dans la perfection de son art !

 

Dans mes rêves conscients, l’univers mystérieux des mathématiques me fascinait et m’envoûtait. Mon subconscient avait pris les traits d’un émule d’Einstein qui se nourrissait d’équations et de chiffres, toujours rêveur, très peu sur terre, obsédé de formules et de démonstrations telles l’impossibilité de trouver la quadrature du cercle avec une règle et un compas alors qu’il pouvait le faire quand il s’agissait d’une parabole.

 

Je lui demandai où il situait le solitaire zéro qui seul n’est rien et accompagné d’autres chiffres le début ou l’accomplissement de tout.

 

Il me confia que seule notre intelligence conditionnée par l’espace-temps, éprouvait cette absolue nécessité de le concevoir.

 

Qu’il servait d’alibi de réponse à notre recherche de l’infini, mais serait toujours aussi inexistant et impossible que le néant.

 

Mon imaginaire avait retrouvé ce personnage venant de mon monde subconscient et que j’avais appelé Diaphane. Il avait pris l’apparence d’une sorte de professeur Tournesol, le front bombé, calvitie de l’occiput et couronne de cheveux à l’avenant.

 

Farfelu, il m’entraîna, un jour, par jeu, dans un monde de fantaisie, de mystère et de chiffres où neuf l’interpellait, en arbitre de son conflit avec deux :

 

- Je suis le plus important car après moi, dans le décimal, on saute de dizaines en dizaines et ainsi à l’infini. Et il se rengorgeait dans sa grosse tête de neuf : un ovoïde prolongé d’une queue, on aurait dit un spermatozoïde ahuri.

 

- Tu es dépassé, vieux sot, rétorquait deux, charnière du binaire. L’avenir est à moi dans le souffle affolé des processeurs avides de performances. Tu rejoindras dans l’histoire des humains papiers, stylos et crayons, machine à calculer et autres archaïques instruments pour la gloire du monde de la transmission vocale et cérébrale.

 

Sentencieux, Diaphane-prof releva son crâne dégarni et les toisant tous les deux, les fustigea de ses yeux perçants :

 

- Prétentieux signes graphiques, qu’êtes-vous pour vous ériger en censeur de vos propres créateurs ? Allez vous perdre dans les arcanes de vos combinaisons aussi débridées que des boules de loterie !

 

A l’écoute de tels propos, pensif, je m’égarai dans les mystères de la connaissance, des jeux de l’esprit et de la fragilité de la vérité.

 

En moi, revenaient, obsédantes, les éternelles interrogations quant au savoir universel, celui qui nous serait transcendant et dépasserait notre entendement.

 

J’étais de plus en plus perturbé par les problèmes relatifs à l’existence d’un « supérieur » omniscient et omnipotent.

 

Diaphane-prof, un jour, me vint bien en aide, en organisant son domaine, mon subconscient. Il se mit à voguer avec désinvolture dans mon cerveau, en y explorant les moindres recoins, tout en s’efforçant d’en ordonner méthodiquement ce qui s’y trouvait. Et pourtant quel foutoir !

 

Il y avait, dans un désordre scandaleux, des sentences emmagasinées ou ébauchées, des souvenirs d’instants magiques, des sarabandes de coups de cœur, des images folles, des strophes de rires en cascade, des oiseaux bleus ou roses ou mauves, des champs de fleurs et des chants de sirènes et tant de mots mélodieusement enlacés en vers enchanteurs gravés en lettres de ciel sur des parchemins d’or.

 

Il y avait aussi dans une prison noire, entassés derrière des barreaux noirs, enfermés par moi pour ne pas en sortir, toute la tristesse des mauvais jours, toute l’angoisse de la souffrance du monde, tout le désespoir des êtres abandonnés et puis notre impuissance devant leur misère et notre culpabilité de n’en jamais faire assez.

 

Enfin, quant à eux bien rangé par Diaphane-prof qui y avait son coin secret, dans un ordre de couvent, quelques livres de la connaissance, jaunis par l’âge et usés tellement ils avaient été compulsés, incomplets parce que la plupart des pages s’en étaient envolées ou ne s’y étaient jamais trouvées.

 

Nous les consultions inlassablement tous les deux, souvent dans nos nuits d’insomnies, à la recherche de l’inaccessible et toujours plus lointaine vérité.

 

Obscur et angoissant infini,

Poignant tourment du vide

Qui joue le jeu de l’espace

En se prolongeant toujours

Comme la droite éternelle.

 

Infini du temps,

Torture de l’inachevé.

Absurdité des mondes

Qui tournent sans s’arrêter.

 

Angoisse de l’impossible

Qui veut se réaliser,

Alors que la roue tourne

Mangeuse de rêves inassouvis.

 

L’âme des condamnés à la vie

Se promène sur des grèves d’espoir,

Chantant l’alléluia du sort

Dans leur cortège du soir.

 

Temps et espace sont réunis

Dans ce faux jeu du destin

Pour que nos corps soient soumis

A ce crapuleux festin.

 

 

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