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29/12/2009

Ch. 9 - George (sans s) et le petit frère (soixante ans d'amitié)Soixante ans d'amitié

&

 

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances.

 

---------

 

Propos d'un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

 

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.

 


AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis  de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

Chap. 9 - GEORGE(sans s) et le PETIT FRERE.

 

REPÈRES DU CHAPITRE 9 {9.1et 9.3} Mes deux vrais amis - Plus malade que moi, ils me communiquent leur idéal et leur joie de vivre - Je leur resterai attaché jusqu’à leur dernier jour (ils atteindront tous les deux quatre-vingt cinq ans) - {9.2} Nos rêves de maison pour jeunes handicapés et nos réalisations de troupes scoutes dans une maison d’infirmes voisines dès que nous fûmes suffisamment valides - {3} Le « petit frère » un autre ami fidèle, convers spiritain, secrétaire de leur maison de Fribourg en Suisse, qui faisait partie de notre groupe avec lequel j’ai correspondu régulièrement pendant soixante ans - {9.4} George crée avec nous une troupe itinérante qui produit scénettes et jeux théâtraux que je prolonge dans l’imaginaire.

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier du blog.)

 

{9.1} Il est grand et mince, il a des yeux et des lèvres qui sourient, légèrement ironiques. Asthmatique, il a la respiration courte et marche lentement avec une majesté de prince.

 

Il parle vite par courtes phrases incisives, souvent teintées d’humour. Il est bavard, mais le sait et se corrige, abandonne la place à son interlocuteur en lui disant « raconte » ; il encourage, il console, il distribue l’amitié à cœur ouvert.

 

Son grand corps maigre est l’esclave de ses projets : sa vitalité se trouve en porte à faux de son physique.

 

Il dévore la vie, frôle la mort qu’il nargue à grands pieds de nez. Il bouillonne de projets qu’il réalise toujours. Meneur, il prend la tête.

 

Il écrit son prénom George sans s (il n’est pas du tout anglophile, mais à sa naissance il a été repris ainsi à l’état civil, à la suite d’un séjour de sa famille en Angleterre.)

 

Voilà mal dépeint celui que j’avais été accueillir, ce jour-là, au funiculaire. On m’avait demandé de remplacer le frère Eligius, occupé, qui se chargerait par la suite d’acheminer ses bagages.

 

Nous marchions lentement, il faisait beau et agréable et la nature sifflotait gentiment.

 

Il m’a tout de suite convenu, parce que j’avais besoin de mon Grand Meaulnes. Poète, il me disait de belles choses : j’avais dix-sept ans et l’âme du potache.

 

Un ciel bleu sec et dur se ciselait autour des crêtes. Des nuages de blanc battu en neige s’étiraient longuement sur les flancs de la montagne, comme le ferait une chatte étendue au soleil.

 

- Tu as vu, me glissa-t-il malicieusement, la montagne fait le gros dos au soleil.

- C’est un endroit merveilleux, ai-je continué, il faut s’en mettre plein les yeux.

- Voyeur, a-t-il rétorqué, en éclatant de rire.

 

Un peu surpris, je n’eus pas la répartie voulue. Timide à l’époque, je perdais facilement mes moyens, sachant que ma réaction viendrait à contre-temps.

 

J’appris qu’il habitait Bruxelles comme moi et qu’il faisait aussi du scoutisme en tant que dirigeant. Il me demanda :

 

- Est-ce qu’il y a des jeunes comme toi dans l’établissement, on pourrait créer une activité scoute ?

- Je suis le plus jeune mais je pense qu’on pourrait intéresser mes amis, Jean et Pol.

 

Ce projet fut concrétisé dès que George fut physiquement en état de le faire, ainsi que je le raconterai plus loin.

 

Le hasard faisant bien les choses, il se retrouva dans la même chambre de quatre que moi. Après la mort de Dolph, on nous avait, Pol et moi, très humainement changés de chambre.

 

George, cependant, n’y resta pas bien longtemps. Un matin, je le vis verdir, se lever et gagner en titubant un lavabo en faïence mis à notre disposition en face de nos lits.

 

Je me précipitai pour le soutenir : il vomissait du sang à grands flots. C’était ce qui s’appelait dans le milieu une hémoptysie (rupture d’une veine pulmonaire endommagée).

 

On le transféra de suite en chambre seule, au même étage, pas bien loin de moi ce qui nous permettait de nous retrouver tant qu’il nous plaisait.

 

Merci au bon mais toujours austère Père Cournol (que George qui n’en ratait pas une, transformait irrévérencieusement en « couille molle », sans aucune certitude quant à la vérité anatomique de la chose, bien entendu) qui ferma toujours les yeux sur mes nombreuses entorses aux règles de discipline de la maison.

 

C’est ainsi que débuta une amitié de plus d’un demi-siècle qui dure toujours. George, souvent entre la vie et la mort, vit avec des bouteilles d’oxygène, défie le destin, fait des projets et les réalise, aide avec son épouse des jeunes désemparés et les sauve.

 

Dans sa chambre de malade, nous créâmes un nouvel univers pour les hommes. Nous divaguions, … imaginions, échafaudions des projets généreux pour les jeunes.

 

Nous y refaisions le monde en l’idéalisant, en y mettant le merveilleux qui lui manquera toujours. Nous réalisâmes en projet et en rêve un château pour y accueillir ceux qui étaient en difficulté, des jeunes surtout.

 

C’est lui qui m’entrouvrit des jardins que je ne connaissais pas où la littérature, l’art et la poésie ont des rythmes qui enchantent et font rêver un jeune garçon de dix-sept ans.

 

Il me fit découvrir les classiques autrement et nous nous compromîmes avec les inquiétants Verlaine, Baudelaire et autres Rimbaud.

 

Cependant, marqués par notre éducation pudibonde et nos projets sacerdotaux, nous abordions les passages scabreux avec le frisson troublant de pénétrer dans des domaines envoûtants mais défendus.

 

Il me parlait de son ami Charles Moeller, poète-philosophe qui l’avait fait tomber sous le charme des poèmes de Luc Lialine, Maurice Carême, Jacques Soenens…et de tant d’autres qui se réunissaient à Bruxelles avec lui, peu après la guerre.

 

J’étais fou de poésie que George disait ou me lisait si bien. Je dévorais tous les livres qu’il me passait (sa mère lui en avait envoyé une petite malle ainsi que son agrandisseur de photos) et nous en parlions en rêvant longuement.

 

Un imposant père parisien, pensionnaire comme nous, me donnait des cours de français et de littérature.

 

< span xml:lang="FR" lang="FR">Il m’appelait « cornichon » en riant grassement, mais je n’étais pas fort intéressé par ses « morceaux choisis » peu affriolants. Je préférais la littérature audacieuse tant par la forme que par le fond que je découvrais avec George.

 

Nous passions des soirées et même des nuits merveilleuses à écouter chanter les mots, à dire de jolies choses.

 

Je m’installais sur sa chaise longue de terrasse, tandis que lui se calait dans des oreillers et nous avions devant nous le spectacle grandiose de la vallée. Mon âme de jeune potache planait dans les nuages.

 

George était surtout altruiste et très empreint d’idéal chrétien, d’oubli de soi et du souci du bonheur des autres. Il aurait aimé me faire partager son idéal, mais déjà confronté à des débats métaphysiques intérieurs, je le suivais difficilement mais ne voulais absolument pas lui en révéler la raison.

 

Il débordait de projets qu’il me faisait partager. J’étais emballé et prêt à le suivre dans les étoiles. C’est ainsi que nous passâmes des heures et des jours à créer notre « château » pour tous les malheureux de la terre. Nous l’avions baptisé « Moulinsart » (pardon, Hergé).

 

Dans le rêve, j’étais bien à mon affaire et, poussé par George, je modifiai ma technique : fini les êtres abracadabrants, les personnages bizarres, place aux copains-collaborateurs qui nous aideraient à réaliser les plus grandes choses.

 

Henri-Georges, par exemple, qui était étudiant en médecine et qu’on appelait « Doc » était le toubib tout trouvé pour nos nombreux malades et infirmes.

 

Jean et Pol, bien sûr, seraient de la partie et même l’indispensable et dévoué frère Eligius pour l’intendance. Quant au reste et suivant notre fantaisie et nos besoins, nous n’avions qu’à puiser autour de nous.

 

En dédoublement, ça donnait à peu près ceci :

 

« Moulinsart » était un vieux château pittoresque avec des couloirs de contes de fée et de belles salles gothiques dans lesquelles des vitraux jouaient avec le soleil partout et toujours.

 

Nous y avions établi notre salle d’état-major dans une grande rotonde qui dominait l’allée d’accès au château. George y trônait dans son vieux fauteuil de cuir repoussé et sa table de chêne, mobilier qui lui convenait si bien. (C’était celui que je retrouvais quand, revenu à Bruxelles, j’allais chez lui).

 

Voici l’aventure étonnante que j’avais imaginée dans ce cadre idyllique :

 

« Moulinsart » était complet et nous avions fort à faire. Le château bourdonnait comme une ruche et tout tournait idéalement. George était partout et je faisais de mon mieux pour le seconder.

 

Henri-Georges, le toubib, « Doc » pour faire plus court, cherchait à soulager et soigner tout ce misérable monde et parmi celui-ci, une petite fille sans âge, au joli nom de Badine, bossue et maigrichonne avec un pauvre visage terne et fané.

 

Ses jambes molles et flasques pendaient lamentablement dans sa chaise d’infirme. Quand nous la prenions dans nos bras pour lui manifester notre affection ou la promener, sa tête tombait comme cassée de sa colonne vertébrale et ses jambes flageolaient comme celles d’un pantin de coton.

 

Mais ses yeux, des yeux incroyablement malicieux, illuminaient son visage fade de poupée abîmée. Il y avait dans son regard les flammes pétillantes d’un feu de bois crépitant joyeusement.

 

Désolés de voir ce malheureux pantin désarticulé s’effondrer dans sa chaise d’infirme, nous avions demandé à la sœur Alphonse, bonne et dévouée sœur alsacienne de la villa, de lui confectionner des capitonnages de toile rembourrés de crin. Coincée dans tout ça, elle s’effondrait toujours. C’était vraiment lamentable et nous avions l’âme dans les chaussettes.

 

- J’ai connu un feu follet dans mon cimetière, ai-je affirmé à George. Laisse-moi l’appeler, il va sûrement l’aider.

- Qu’est-ce que tu me racontes là  ? s’étonna George.

- Tu es avec moi dans mon monde, tu ne dois plus t’étonner de rien, lui ai-je répondu.

 

Affable accourut tout de suite à mon premier appel, honoré d’être le seul personnage survivant dans le massacre de mon passé imaginaire. Il sautillait sur sa petite pointe bleue en lançant des reflets verts et rouges qui nous enveloppaient comme le ferait un gyrophare d’ambulance. George et Doc en étaient médusés, écarquillant les yeux.

 

- Je peux faire beaucoup pour elle, nous transmit-il en pensée. Vous avez bien fait de m’appeler, je vais tout arranger. J’ai le pouvoir d’embellir ce que je touche.

- Je te fais confiance, mon bon affable, ai-je acquiescé en utilisant la même technique de communication que lui.

 

Affable se glissa alors sur les mains maigres et difformes de la petite et, devant nos yeux émerveillés autant qu’effrayés, une étrange métamorphose se produisit, transformant ses atroces griffes craquelées et parcheminées en merveilleux doigts de madone.

 

Affable, vidé, en avait perdu son éclat et, pâlot, ne flamboyait plus.

 

- Ce genre d’intervention m’épuise énormément, nous révéla-t-il.

- Il faut continuer, disait George en pensant bien ses paroles pour qu’Affable les enregistre.

- Je vais essayer, lui fut-il répondu.

 

L’opération reprit longuement et lentement, mais la transformation ne fut plus aussi parfaite. Le vilain corps s’améliora pourtant et Badine devint une jeune fille un peu pâlotte et fluette, qui avait des doigts de rêve et des petits pieds en pointe comme Affable, et comme les ballerines.

 

Elle prit rapidement des forces et, joyeuse, sautilla sur ses pointes en chantant dans les jardins de « Moulinsart » comme l’aurait fait le gentil feu follet.

 

Ses jolis doigts, aussi souples que ceux des danseuses tonkinoises, découpaient dans la pénombre du soir ou dans l’ombre des grands arbres des déchirures de lumière qui se perdaient lentement en caressant les feuillages.

 

Le feu follet, quant à lui, totalement épuisé après sa généreuse intervention, il s’éteignit et je ne pus jamais ranimer sa flamme. Il s’était généreusement sacrifié pour transformer Badine.

 

Badine aux yeux de ciel,

Badine aux yeux de fleurs,

Tes atroces mains de sorcière

Ont révélé

Des doigts de fée.

 

Badine au regard d’ange

Pour des ciels de longues nuits,

Ecarte-moi ce cadavre

Dont je maudis la bosse.

Je veux les voir dans ta marre

Avec des restes de licorne.

 

Badine aux doigts de ciel,

Aux beaux yeux alanguis et doux,

Aux jambes et aux genoux,

Aux pieds en pures flammes,

Viens semer, petite femme

Dans nos beaux rêves,

Des vols d’oiseaux fous.

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Dans la malle que la mère de George lui avait envoyée se trouvait aussi un agrandisseur qu’il avait ingénieusement bricolé avec un appareil photo à soufflet. Il s’en sert encore maintenant pour réaliser des agrandissements magnifiques, l’optique étant exceptionnelle.

 

Ce fut donc pour moi l’occasion de m’initier à l’art de la belle image. C’était passionnant et nous nous ingéniions à découvrir ou trouver les meilleurs trucages pour réaliser d’étonnantes créations que nous prétendions « artistiques ».

 

George allait de mieux en mieux et commençait à se sentir fort à l’étroit dans l’espace étriqué de la « villa ». Aussi se mit-il à chercher à se rendre utile en dehors de notre petit univers.

 

C’est ainsi qu’il créa une petite troupe de scouts avec des gosses malades et handicapés soignés dans un établissement de sœurs voisin.

 

Il parvint même à convaincre la sœur supérieure de lui confier les plus valides pour un camp de deux à trois jours que nous établirions un peu plus haut dans la montagne.

 

Ce fut idyllique et les gosses étaient ravis. Imaginez ce cadre enchanteur d’un versant verdoyant parsemé de fleurs délicatement colorées et, dans le lointain, le tintement métallique et court, très particulier, des cloches accompagnant les troupeaux paissant paisiblement.

 

Il y avait aussi le murmure feutré de la vie dans l’herbe, le long frémissement des plantes sous la légère brise et la lointaine fraîcheur que chantaient en sourdine les rigoles d’arrosage serpentant dans les alpages.

 

Nos petits étaient heureux et nous tout autant qu’eux en privilégiant des moments de ciel que nous aurions voulu éternels.

 

Ils étaient orphelins et s’accrochaient à nous, avides d’un regard d’affection et d’un rien de tendresse.

 

Nous aurions tant aimé les leur donner, serrer dans nos bras et embrasser dans les cheveux ces petits frères, mais notre réponse avait la franchise et la rigueur de garçons prudents qui avaient connu de la part de certains éducateurs des débordements jugés douteux et puis surtout c’était de solides gaillards que nous devions faire de ces pauvres petits diables abandonnés.

 

Parmi eux, il y en avait un, qu’on appelait Jean-Jean. Son épaule déformée faisait bosse. Malingre, il tenait dans une petite charrette avec un bassin trop court et des jambes trop longues.

 

Son petit visage émacié portait des yeux tristes qui semblaient demander raison de son injuste sort. Il n’avait pas d’âge ou peut-être une douzaine d’années.

 

Il mendiait la tendresse que nous ne pouvions lui donner et nous sortait des choses profondes et dures.

 

- Cigogne (c’était mon totem), m’a-t-il dit un jour, alors qu’il m’aidait à préparer un repas, crois-tu que j’aurai le même corps quand je serai mort, si je vais au ciel ?

- Pourquoi me demandes-tu ça, lui ai-je répondu, assez interloqué et ne sachant que dire.

- Parce que je voudrais savoir. On me raconte tant de choses que je ne crois pas.

 

J’étais très perplexe, confronté moi-même à des problèmes d’ordre métaphysique. Cherchant l’échappatoire, je lui ai répondu :

 

- Je n’en sais rien, mais quand on aime quelqu’un, on veut qu’il soit heureux et puisque Dieu aime les hommes et toi en particulier, il fera en sorte que tu sois heureux et fera tout ce qu’il faut pour ça, après ta mort.

 

Je ne saurai jamais s’il fut satisfait de ma réponse, car il me sourit, me regarda de ses grands yeux mystérieux, mais je n’y trouvai pas la flamme que j’avais espéré allumer.

 

Il avait le cœur frêle

Du pauvre oiseau blessé

Qui a perdu ses ailes,

Que les pattes ont laissé.

 

Il avait les yeux tristes

De l’enfant si mal né

Qu’il était sur la liste

De ceux qu’on a trouvés.

 

Il était tout petit

Dans sa vieille charrette,

N’avait plus d’appétit,

Mais ramassait les miettes

Qu’on avait délaissées,

Pour la chose mal née.

 

Nous avions établi notre pseudo-campement, un peu plus haut dans la montagne, pas très loin de l’établissement des sœurs afin de parer à toute éventualité : il s’agissait d’enfants malades et fragiles.

 

Effectivement, nous eûmes quelques problèmes de dérangement gastrique. George et moi avons pensé que ça se situait plus dans la tête que dans le ventre.

 

Les problèmes de ce genre dans les camps proviennent de la nourriture, de la boisson ou du changement d’air. Or, rien de tout cela ici : nous nous trouvions à une quinzaine de minutes de leur établissement où tout était préparé.

 

Il suffisait d’aller chercher les marmites chaudes dans une petite charrette et nous n’avions plus qu’à servir dans les gamelles scoutes. Il n’y avait donc aucune raison de suspecter une nourriture à laquelle ils étaient habitués.

 

A cette occasion, je me suis souvenu d’un remède souverain, qu’on utilisait souvent dans ma famille : le bicarbonate de soude qui sert de ferment en pâtisserie et qui a en outre le pouvoir d’aider la digestion.

 

Je me suis mis à l’administrer bien délayé dans un verre d’eau pour en atténuer le goût : ce fut souverain et on en redemanda. Je suppose que l’effet fut plus psychologique que médical.

 

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{9.3} J’ai eu la chance et le grand privilège de bénéficier de la plus pure, de la plus désintéressée et de la plus fidèle amitié qui soit au monde. Avec le recul du temps et la rédaction de mon passé, je me sens coupable de ne pas en avoir apprécié toute la valeur.

 

Je l’ai découvert ce trésor

Que mes nuages avaient caché

Là, dans l’anfractuosité

Si noire d’un très vieux rocher.

 

Le beau diamant clair

De la pure amitié.

Celle de l’amitié fidèle

Qui toujours est donnée,

Et qu’on ne rendra pas assez.

 

Christian, ô mon ami !

Si gentil et toujours constant,

Ton émouvante fidélité

Que je n’ai jamais méritée

Fut un défi au temps.

 

Christian, celui que tout le monde appelait le « Petit Frère » nous tomba du ciel, un jour, sans qu’on ne l’ait remarqué.

 

Humble et effacé, il était partout où il pouvait aider. Toujours de bonne humeur, Parisien jovial et primesautier, il se rendait utile suivant ses possibilités.

 

Petit, léger et mince, il avait le gabarit idéal du jockey. Est-ce pour cela qu’il fit son service militaire à la cavalerie !

 

Attiré par l’idéal religieux des missionnaires d’Afrique, il entra comme frère convers chez les spiritains, l’ordre de mon oncle.

 

Très intelligent et cultivé, il aurait aimé poursuivre des études jusqu’à l’ordination, mais de violents maux de tête qui le prenaient lors de grands efforts cérébraux le forcèrent à abandonner les études de philosophie qui le préparaient à la prêtrise.

 

C’est la raison pour laquelle, il se contenta modestement du statut de frère convers. Cependant son ordre l’affecta à des tâches administratives et intellectuelles qui ne demandaient pas trop d’efforts de mémorisation.

 

Atteint du même mal que nous, il avait la santé fragile et comme George, il frôla la mort à de nombreuses reprises, mais, habité comme lui d’une énergie et une vitalité incroyable, il défiait son destin misérable de tuberculeux et de migraineux en rendant les plus grands services à sa communauté.

 

Comme George, il était indestructible et surmontait toujours avec courage et détermination tous ses handicaps, il s’est éteint cependant dans la nuit du 29 novembre 2005 en Suisse à Fribourg dans la section médicalisée d’une institution religieuse qui l’avait accueilli depuis quelques mois.

 

Il m’écrivait trois à quatre fois par an avec une constance et une fidélité extraordinaire qui dura plus de soixante ans et je me sens très coupable d’y avoir répondu si mal, plus par nonchalance épistolaire que par coupable indifférence.

 

Sa foi était convaincante et belle à voir. Sa dévotion à la Madone était attendrissante et chaque fois qu’i l m’écrivait, il me parlait avec amour et poésie d’un Dieu et d’une Vierge de rêve qui devraient exister.

 

D’où viens-tu si fier univers

Très, très haut dans ta tour d’argent ?

Donne à Christian, le petit frère

Ta réponse et ton boniment.

 

Garde-lui son cœur et sa foi

Qui lui ont imposé ses lois.

Garde-lui son Dieu et sa Vierge

Comme ses prières et ses cierges,

Sa dévotion et sa flamme,

Pour toujours combler sa belle âme.

 

 

 

{9.4} George, infatigable, se mit en tête de créer une troupe théâtrale qui devint vite itinérante. Son premier objectif fut de faire quelque chose pour Noël et il constitua son équipe.

 

J’en étais, bien sûr, ainsi que Popol, Jean et le petit frère. S’y ajoutèrent le père Loudot, un Breton supérieurement cultivé, Jimmig, un Parisien très dévoué et un jeune garçon talentueux que George avait déniché, je ne sais trop où.

 

Ce fut une réussite, au programme une « clownerie » que nous avions préparée, Popol et moi, à partir d’un scénario et texte qui avait eu du succès à Gentinnes et le « Noël sur la place » de Henri Ghéon que George avait un peu raccourci.

 

Le pitre que j’étais au collège se réveilla et notre numéro de clown eut un franc succès car j’étais à mon affaire dans ce genre d’exercice. Par la suite, dans nos démarches itinérantes, une bonne partie du programme était occupée par mes clowneries. (J’adorais ça, car rien n’est plus enivrant que le rire d’un public.)

 

Le frère Eligius nous avait arrangé un traîneau pour donner des petites représentations dans les établissements voisins où nous devions tout amener et aménager : la scène sur tréteaux, les décors, accessoires et costumes.

 

Quant au « Noël sur la place », il fut très apprécié. George était, bien sûr, le conteur qui convenait et Popol, bien grimé, faisait une Marie très émouvante.

 

Il avait réussi à poser sa voix, toute en douceur, pour une émouvante Madone. Jimmig était un Saint Joseph à la fière stature et à la belle et authentique barbe. Le reste de la troupe se partageait les autres rôles.

 

J’étais très excité par tout ça et ne pus m’empêcher de continuer en transposant l’action dans mes rêves.

 

Nous étions de beaux saltimbanques qui, de bourgades en bourgades, donnaient sur les places publiques des représentations qui avaient beaucoup de succès.

 

George était, bien entendu, le chef de la troupe : il était coiffé d’un beau turban et d’un long manteau de mage, rouge étoilé d’argent.

 

J’avais transformé Jean, Popol et le père Loudot en jolies et accortes comédiennes en m’inspirant des traits caractéristiques et de la physionomie des pensionnaires féminines de la « villa ». J’y avais introduit la plus jolie d’entre elles, au joli nom d’Henriette, pour laquelle j’éprouvais un petit béguin.

 

Je m’étais composé un profil de jeune premier dans l’intention de l’impressionner. (A ce propos, j’ai le souvenir d’une confusion ridicule éprouvée lorsque j’ai rougi jusqu’aux doigts de pied devant sa cour habituelle de jeunes gens : elle m’avait complimenté pour le rire que j’avais provoqué chez elle lors de ma prestation clownesque de Noël.)

 

Mais revenons à notre histoire. Nous avions, ce jour-là, établi nos roulottes sur la place d’un gros, mais étrange village où tout était endormi comme dans le château de la Belle au bois dormant.

 

Assez intrigués, nous avons poussé quelques portes pour y trouver des personnages endormis très étranges : des rouquins avec un gros nez rouge de clown, vêtus d’habits grotesques.

 

Pourquoi étaient-ils tous endormis et pourquoi ces accoutrements ridicules ?

 

Nous allions bientôt le savoir.

 

A midi, une horloge, aux chiffres de faïence, très hautaine là-haut dans son clocher, se mit à sonner les douze coups qui s’imposaient.

 

La nuit, sans doute distraite ce jour-là, assombrit subitement tout le village. Le soleil, estomaqué, tomba en pâmoison, en perdit son éclat et ne fut plus qu’un disque diaphane.

 

C’était, semblait-il, ce qu’attendaient les clowns roux qui se réveillèrent et commencèrent le plus grand tapage comme, c’est bien connu, ils en ont seuls le secret.

 

Un grand escogriffe s’est planté devant ma dulcinée en lui déclamant, en s’inclinant cérémonieusement, le nez presque par terre :

 

- Je te cote ma yoyote,

N’oublie pas tes papillotes.

 

Assez interloqué, je reconnus une sottise que mon cousin Jim se plaisait à chantonner.

 

Henriette se mit à rire, très amusée, tandis que le clown tentait de l’entraîner dans une folle sarabande, mais je m’interposai rapidement et, l’enlaçant, je partis avec elle en virevoltes frénétiques.

 

Excités, les clowns roux en serpentins multicolores nous accompagnaient en criant, chantant, agitant sonnettes et tambourins et en jonglant avec toutes sortes d’instruments.

 

C’était l’enivrement suprême et j’étais aux anges. J’exigeai de mon histoire la délocalisation qui s’imposait pour nous transposer sur une superbe et lumineuse piste aux étoiles sur laquelle, transformés en couple vedette, nous nous produisions accompagnés de danseurs déguisés en clowns.

 

Je vous aide à imaginer la scène :

 

C’était un plateau immense avec en fond de décor le dôme d’une nuit mouchetée d’étoiles clignotantes que traversaient des météorites brillants.

 

Dans le fond se profilaient en ombres chinoises de petites bourgades avec églises, châteaux et maisons de tous genres.

 

Nous évoluions comme des étoiles, bien moulés dans nos maillots blancs, en exécutant des figures de haute envolée artistique.

 

Les clowns nous suivaient, tapageurs, caracolant en sarabandes, abandonnant derrière eux une longue traînée multicolore.

 

Henriette se déplaçait avec grâce, son corps souple se prêtant aux plus audacieuses figures. La foule des spectateurs en extase applaudissait à tout rompre. Je passai des moments merveilleux que mon pouvoir permettait de prolonger et de varier à l’infini.

 

Ces moments d’éternité se prolongèrent dans un sommeil magique où tout s’affola, transformant en orgie amoureuse l’étreinte voluptueuse de deux jeunes corps subitement dénudés et qui se cherchaient avidement.

 

Je me réveillai, au petit matin, délicieusement épuisé avec en fond sonore lointain les bruits familiers des services matinaux qui s’affairaient dans les couloirs.

 

Ce dédoublement-rêve et tous les autres que je ne pouvais écarter me troublaient et me culpabilisaient profondément. Aussi les tiendrai-je longtemps enfouis au plus profond de moi-même.

 

Ce coin intime que je gardais honteusement secret, je n’osais le révéler à personne. J’étais prisonnier de l’engrenage qui s’était mis en place, dans un contexte d’époque.

 

Même avec George et Christian qui étaient mes confidents, jamais je n’ai osé effleurer ce domaine, tant je craignais de les scandaliser et de les perdre : j’avais tort, bien entendu !

 

Mon jardin était secret,

Caché dans tant de ronces

Et de croix et d’abnégation

Qu’il était plus lointain

Qu’une étoile

Qui fuit le temps.

 

Ce jardin que je voulais ignorer

Me creusait le ventre

Et m’obsédait les yeux.

C’était mon jardin de honte

Que je voulais enterrer.

 

J’ai vu dans mon jardin

Un petit papillon

Tout frileux, tout en soie,

Qui s’envolait soudain

Vers son bel horizon.

 

J’ai vu dans la nuit bleue

Mon papillon tout en feu

Qui perçait la toile

D’une nuit sans étoile.

 

Mon papillon tout de feu

Sautille dans mes étoiles

Tel un bel oiseau bleu

Abandonnant son voile.

 

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24/12/2009

Vézoron l'âne de Noël

CONTE DE NOËL

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VÉZORON, L'ÂNE DE NOËL.

 

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ÉCRIT PAR UN OCTOGÉNAIRE POUR SES

 

PETITS-ENFANTS.

 

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Il y avait sur les chemins de ce pays-là un fourmillement incomparable d’hommes, de femmes, d’enfants, de véhicules... A croire que tout ce qui vivait, roulait, se déplaçait, s’était rassemblé sur les petites pistes caillouteuses et étroites de la contrée : tout cela criait, pestait, se bousculait, s’invectivait ou se pressait.

 

Il parait que dans ce petit pays de mon histoire, l’empereur avait décidé de recenser ses sujets... Et chacun devait se rendre au lieu où il était né pour s’y faire recenser et enregistrer dans les grands livres de la nation.

 

Aussi les routes, les petits chemins, les moindres sentiers de ce petit pays se voyaient piétinés dans tous les sens par les habitants qui, abandonnant leurs demeures, retournaient au lieu de leur origine.

 

Le long de l’un de ces chemins, disons-le pour une histoire de Noël, bordés de fiers sapins verts et de houx parsemés de fruits rouges..., au bord donc d’un de ces chemins était une vieille masure de pauvres gens, si pauvres qu’ils en étaient devenus méchants.

 

Et dans cette vieille masure vivait aussi un malheureux petit âne ..., malheureux parce qu’il était vieux, tellement vieux que sa peau s’usait de partout, qu’elle se craquelait et que son cuir luisait sans presque plus de poil.

 

Malheureux aussi parce qu’il ne pouvait presque plus travailler tant il souffrait dans tous ses membres. Et ses maîtres constatant qu’ils avaient beau le battre, qu’il n’en avançait pas plus, avaient décidé de le tuer.

 

L’homme lui avait passé un licou et le traînait à travers la foule pour aller l’abattre sur son petit champ.

 

L’homme jurait et le vieil âne gémissait, se traînant derrière lui pour retarder sa dernière heure. Les gens, insensibles, le frappaient au passage parce qu’il s’accrochait à eux, implorant leur aide. Mais on les bousculait lui et son maître, on les injuriait parce qu’ils gênaient tout le monde. Le maître, énervé, frappait l’âne à tour de bras partout, sur le museau, sur les pattes, sur le ventre : la pauvre bête n’en pouvait plus.

 

Au milieu de cette foule indifférente au sort de ce pauvre âne, une voix de femme s’est élevée, très douce et pleine de bonté : « Pourquoi frappe-t-on cette bête qui semble si malade et si épuisée ? ». La femme qui avait parlé était très belle et son visage fatigué et aminci, sans doute par un long voyage, rayonnait d’une beauté merveilleuse et infinie. Elle s’appuyait lourdement sur le bras d’un homme grand et fort, au visage encadré d’une belle barbe soigneusement taillée. Deux lèvres fines et deux yeux francs et droits lui donnaient une majesté de prince.

 

Ils s’étaient approchés du groupe formé par l’âne et son maître. Celui-ci, intimidé, avait balbutié : « La bête est trop vieille pour travailler, alors je vais la tuer, je l’emmène dans mon champ qui n’est pas bien loin d’ici, comme ça je pourrai l’enterrer sur place tout de suite » La douce dame regardait le pauvre animal avec une grande tendresse et l’homme qui paraissait être son mari, avançant sa bourse, demanda : « Combien pour l’âne ? ».

 

Ceux qui s’étaient arrêtés se mirent à rire. N’avait-on jamais vu pareille chose : acheter un âne qui est sur le point de mourir ! Son propriétaire, tout heureux d’une pareille aubaine, fixa au hasard un prix, prêt déjà à marchander, tablant sur la commisération qu’il sentait à la base du marché. Mais l’homme à la barbe douce, très hautain, vida sa bourse dans la main du misérable sans même lui jeter un regard. Il prit le licou de l’âne et continua son chemin, sous les quolibets de la foule.

 

Vézoron, parce que c’est ainsi qu’on appelait l’âne, regardait ses nouveaux maîtres avec extase. Comme ils étaient beaux malgré la fatigue et la poussière ! La dame semblait bien fatiguée, alourdie par il ne savait trop quel précieux fardeau.

 

Souvent, malgré une évidente douleur qui semblait lui venir du ventre, elle lui souriait avec une telle douceur et une telle bonté que c’était comme un grand baume que l’on versait sur ses plaies et sur ses membres meurtris. L’homme bon à la barbe bouclée soutenait la belle dame du mieux qu’il pouvait, attentif à tous ses pas, semblant chercher les meilleurs endroits du chemin, évitant les grosses pierres.

 

Ils étaient fort chargés, aussi avançaient-ils tous trois très péniblement et les gens qui les dépassaient, voyant l’homme écrasé par sa charge, la femme si malade et l’âne à leur côté sans un seul fardeau, s’étonnaient et se moquaient d’eux. On n’avait jamais vu cela : un âne sans son bât.

 

Dans ce pays-là, les ânes ont leurs frêles pattes prêtes à craquer tant on accumule de poids sur leur dos et le maître n’hésite pas à s’y ajouter par-dessus.

 

Vézoron, dans sa cervelle d’âne ressentait lui aussi l’anormal de la situation, et avait pitié de la pauvre dame qui visiblement ne pouvait plus avancer. Aussi s’approcha-t-il d’eux, ploya les pattes et glissant le dos contre elle, fit en sorte qu’elle vint s’asseoir presque inconsciemment.

 

Rassemblant tout son courage, il se redressa. Seigneur, qu’elle était lourde et quelle intolérable souffrance lui prit les membres quand il se mit à marcher. Toute charge lui était pénible et le faisait souffrir. Les jointures de ses pattes étaient gonflées et malades et les fardeaux ne faisaient qu’accroître une douleur lancinante et insoutenable ; c’était pour cela qu’il refusait tout travail et préférait les coups de bâton qui lui semblaient plus supportables que cette atroce déchirure de ses pattes.

 

Aussi vous vous imaginez quel fut pour la pauvre bête, ce long calvaire jusqu’à la ville. Et là, quand il espérait qu’enfin on allait s’arrêter et qu’il aurait un peu de paille pour étendre ses membres tremblants, quel ne fut pas son abattement quand il vit tour à tour les portes se refermer devant la bourse vide de son nouveau maître.

 

Il comprit alors que c’était à cause de lui que ses maîtres ne trouvaient pas à se loger. Réalisant que c’était le prix versé à son ancien bourreau, que c’était le prix de sa vie qui les laissait dehors, fatigués et malades, par cette nuit froide et longue, Vézoron réunit ce qui lui restait d’énergie, avançant comme par miracle, sans gémir, stoïque, merveilleux, les paupières à demi fermées pour qu’on ne voit pas dans ses yeux l’immense détresse de sa souffrance.

 

Cependant, les portes se refermaient les unes après les autres et la douce dame de plus en plus malade s’alourdissait toujours davantage. Son compagnon, très fatigué, lui aussi, inclinait la tête, malheureux de son impuissance à leur donner l’abri dont ils avaient tant besoin.

 

Vézoron, dans sa cervelle d’âne, obscurcie pourtant par ses souffrances, cherchait un moyen de les aider. Il était venu quelquefois dans cette ville avec son maître pour y amener au marché les produits du maigre champ et il se rappela que son maître et lui trouvait parfois refuge dans une petite étable perdue dans la campagne.

 

Aussi rassemblant tout ce qui lui restait de vie, Vézoron se mit à trotter plus vivement, entraînant dans les champs ses nouveaux maîtres épuisés.

 

Le froid se faisait plus intense et la neige se mit à tomber. Le ciel pourtant restait pur, d’un beau bleu noir, piqueté d’étoiles. Il y en avait une, énorme, et Vézoron attiré par elle marchait, marchait, prêt à chaque pas de s’écrouler, tendu vers un seul but : trouver l’étable pour y déposer son précieux fardeau à l’abri du froid, de la bise et de la neige et lui pour y mourir, car il sentait que son cœur ne tiendrait plus longtemps.

 

Leur calvaire fut long, mais enfin ils atteignirent cette petite cabane, perdue au milieu des champs. Il y avait de la paille et un bon bœuf s’y était aussi réfugié dés que la neige s’était mise à tomber. Il les regarda entrer d’un air bienveillant, comme pour dire : « Venez, vous êtes chez vous, c’est pas grand mais on se serrera un peu. »

 

Vézoron s’écroula au côté du bœuf dont la chaleur lui fit du bien, mais il se sentait si mal qu’il pensa mourir. Ses yeux se refermèrent et il s’effondra.

 

Peu de temps après, il sentit descendre sur ses membres et sur son corps comme une douce fraîcheur, comme un baume qui effaçait toute douleur. Vézoron se crut au paradis des ânes et il ouvrit les yeux...

 

Dans l’étable une lumière douce, venant d’on ne sait où rendait tout irréel. La vieille étable était devenue un palais. Même les toiles d’araignée étaient comme un tissu de joyaux précieux, la paille comme le plus riche tapis, le bœuf, majestueux comme un majordome, redressait fièrement le col sur lequel un peu de rosée, en collier, lui mettait des perles.

 

Une mélodie douce comme un chant d’ange descendait venant du ciel. La belle dame, rayonnante et plus belle encore, reposée et souriante inclinait la tête vers la mangeoire richement garnie d’un peu de paille dorée et fraîche, plus somptueuse que le plus riche coussin brodé d’or des rois.

 

Dans cette mangeoire, et Vézoron ressentit à cette vision le plus intense bonheur, la plus profonde joie, reposait un petit enfant divinement beau. La grande lumière et la douce paix qui émanaient de lui transformait cette étable en temple accueillant et recueilli.

 

L’homme à la barbe douce, à genoux, semblait perdu en une profonde adoration et la belle dame en prière contemplait l’enfant, ses deux longues mains croisées sur son cœur.

 

Vézoron, incroyablement heureux, avança timidement son vieux museau pelé tout près de l’enfant et la petite menotte du bébé vint se poser sur son front ridé et sale. Fermant les yeux, Vézoron crut entendre l’enfant lui dire :

 

« Vézoron, tu es maintenant mon âne. Tu resteras dans cette étable avec des anges pour te soigner jusqu’au jour où je ferai mon entrée triomphale dans la grande ville en roi des hommes et des choses. Mes anges t’amèneront à moi et c’est sur ton dos que je veux traverser la multitude. Tu marcheras sur les manteaux qu’ils étendront sous tes pas. Ils chanteront leur joie en agitant des rameaux. Et toi, mon âne, tu seras de tous les animaux, celui à qui de tous les temps on aura fait le plus d’honneur. »

 

 

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22/12/2009

Ch. 8 - Le chant des cimes

 

 

 

PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

Chapitre 8 - LE CHANT DES CIMES.

 

Repère du chapitre 8. {8.1} Je découvre la poésie qui m’apporte réconfort et raison de vivre - {8.2} Je me pénètre de la beauté scripturale des mots, tout en les écoutant -

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier) du blog.)


{8.1} L’hiver suivant fut vite là. La neige tomba abondamment en tempête, nous isolant du reste du monde pour quelques jours.

 

Quelques répétitions de ce scénario climatique, le frère Eligius taillant la neige à coups de sa large pelle entre les accalmies et je retrouvai très vite le cadre hivernal uniforme qui m’avait tant excédé quelques mois plus tôt.

 

Les sapins tendaient des bras de franges blanches au-dessus de leurs édredons de neige tandis que les choucas et les freux voletaient en papillons noirs, poussant des croassements qui se perdaient de crêtes en crêtes.

 

Avec Jean, mon compagnon de randonnée, nous devînmes vite des assidus de grimpettes dans les environs de la Villa.

 

En meilleure forme et de santé améliorée, j’appréciais maintenant le décor immaculé, scintillant au soleil, qui s’étendait uniformément autour de nous. L’air était merveilleusement pur et semblait aussi bleu que le ciel qui le bordait en fond d’azur.

 

Cette ambiance feutrée, le crissement de la neige qui s’enfonce sous le pied, l’enivrement de l’air qui soûle, les bruits lointains des glaciers qui craquent, la nature qui se cherche au soleil de midi… : toute cette mélodie blanche, brillante de paillettes cristallines ensorcelait mon jeune cœur de dix-sept ans et de mon âme de potache naïf s’est alors élevé un chant intérieur qui me faisait atteindre des cimes célestes.

 

Les mots se révélèrent à moi dans toute leur diversité sonore, scripturale ou suggestive. Je découvris leur beauté, je les regardais longuement en les écoutant.

 

Je leur trouvais des frères ou des amis. Je leur accordais une âme et j’aimais leur fantaisie. Je les recherchais au hasard des pages. J’en aperçus certains au détour d’une phrase où, tout éclatant de couleur en plein paragraphe, ils m’appelaient, les bras tendus.

 

Je les cueillais alors comme des fleurs rares pour enchanter mes écrits et plus tard quand je rencontrai Magritte, je me sentis intéressé et attiré par la démarche des surréalistes.

 

J’aimerais transmettre à ceux qui me lisent toute l’innocence de ces premiers chants en leur demandant de retrouver la candeur de leurs jeunes années et de se laisser attendrir par la fraîcheur des mots et la mélodie qu’ils ont voulu communiquer.

 

L’enfant blanc

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La neige me regarde,

Ses yeux scintillent et sourient.

Dans son cœur blanc

Qui me fait mal

 

J’ai mes pas dans les tiens,

Ô  petit enfant pur

Et je pressens la candeur

De tes yeux de neige

 

Mais où me conduis-tu

De tes pieds de neige ?

Mais où me conduis-tu

Dans ton manteau de soie ?

 

J’ai mis mes pieds

Dans les tiens

Et dans ton froid de neige,

Et dans ton froid de ciel,

Ils m’ont fait mal

De ton froid de marbre

Et de ton blanc de pierre

 

Je te suivrai toujours

Avec des yeux de fièvre

Avec des yeux de marbre

Et des dents jaunes

De vieux qui se meurt

 

Tes pas s’effacent

Et meurt ma peine.

Je suis à genoux

Et mes bras se tendent,

Enfant où es-tu ?

 

Où es-tu

Petit enfant de marbre ?

Où es-tu

Petit enfant de neige ?

 

Est-ce toi qui as écrit :

« J’aime »

Dans le froid du marbre,

Dans le froid des glaces ?

 

Est-ce toi qui as lancé

Ce cri des êtres

Ce cri des âmes

Ce cri des hommes ?

 

Je le vois toujours, ce chemin de neige qui rejoignait le ciel bleu. Je la revis encore, cette première émotion, quand mes pieds s’enfonçaient dans des traces de ceux d’un enfant… ou d’une très jeune fille.

 

Assis dans la neige, j’ai imaginé et rêvé le message… Et j’ai griffonné mon premier poème…

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Quelques jours plus tard, au soir tombant, j’entendis un merle noir qui s’égosillait perché tout au haut d’un sapin immense dans un ciel bleu noir d’acier dur.

 

J’étais seul sur la terrasse qui nous était réservée et bien camouflé dans des couvertures, mon cœur s’est mis à « siffler » avec l’oiseau.

 

 

Salut, beau merle,

Salut, merle noir

Que vois-tu

Dans la fraîcheur du soir ?

 

Du haut de ton sapin noir

Que vois-tu

Bel oiseau du soir ?

 

Tu chantes à plein gosier

Le cristal clair des pentes

Qui coule en cascade

A la recherche des sentes.

 

Mon cœur a froid

Merle noir

Et se serre contre toi,

Contre ton duvet noir

Et ton bel habit de soie.

 

Mon âme a perdu son corps

Et frileuse se serre encor

Contre ton cœur d’oiseau noir

Qui dit bonsoir au soir.

 

Chante toujours,

Beau merle d’amour

Chante au ciel

Des rêves de miel

Des songes du soir

Partis en espoir.

 

Devant moi, à mes pieds, s’étendait la vallée, sous son voile de coton blanc.

Quelques nuages en gros flocons de laine s’accrochaient au flanc des pentes. Et sur tout ça régnait un silence molletonné que le merle entrecoupait de ses trilles sonores et passionnés.

 

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Je m’interrogeais souvent sur ces rêves éveillés que j’avais la faculté de susciter et que l’on pourrait assimiler aux transes incantatoires que les sorciers, mages, derviches tourneurs et autres marabouts utilisent pour conjurer le sort ou prévoir l’avenir.

 

Pour participer physiquement au déroulement de mes histoires, je devais susciter cet état de rêve par mouvements concentriques des doigts.

 

Enfant, je n’atteignais cet état qu’au prix d’un effort physique important, ce qui a toujours effrayé mes parents, surtout ma mère qui combattait ce penchant qu’à juste titre elle jugeait anormal.

Je pense que mon père l’avait aussi, mais à un stade très rudimentaire qu’il n’a jamais perfectionné. Un de mes fils provoquait cet état, couché dans son lit, en se tournant violemment de gauche à droite ; il m’a toujours dit qu’il vivait ainsi des histoires qu’il imaginait… . Je sais qu’une cousine le fait aussi, mais je ne lui en ai jamais parlé et n’en connais pas le résultat.

 

Quant à moi, je me réfugiais dans ces rêves-histoires pour trouver ce que l’existence ne m’apportait pas. Avant l’adolescence, c’était merveilleux de candeur.

 

Avec la puberté, le rêve s’est compliqué des contradictions en provenance du subconscient qui contrariaient un aboutissement que je voulais imposer.

 

A Montana, je me confiai à George et à Jean qui furent assez perplexes. Un prêtre psychologue donna un nom à cet état : dédoublement de la personnalité. Ce serait un exutoire pour grands imaginatifs qui matérialisent ainsi des rêves qui leur permettent de supporter le réel.

 

Le poème qui va suivre pourrait s’intituler précisément  « Dédoublement ». Je l’écrivis en essayant d’exprimer un rêve, peuplé de personnages éthérés que j’appellerai lutins.

 

Lutins roses

Sur pierres mauves,

Mon œil est seul

Loin dans la nuit.

 

Lutins mauves

Sur pierres roses

Et fond de ciel,

Sur calices d’or

Et fond de nacre.

 

Lutins de joues,

Lutins de soie,

Lutins de joie,

Lutins de rêve.

 

Où sont

Les enfants de fièvre ?

Où sont

Les enfants de mousse ?

Ils ont trouvé la pierre

Quand ils cherchaient la mer ;

Ils ont trouvé l’argile

Quand ils cherchaient de l’eau.

 

Que font

Les enfants de fièvre ?

Que font

Les enfants de mousse ?


Ils sont dans la rivière

Pour y trouver de l’eau ;

Ils sont sur la plage

Pour y trouver la mer.

 

Lutins roses et lutins mauves

Dans la danse des fleurs,

Et sarabande de couleurs,

De pieds agiles et joues rondes :

Vous êtes les petits pages

Qui se gorgent de ciels

 

Ces lutins mauves, ces lutins roses, je les imaginais lumineux, se détachant sur fond azur et je ne leur ai jamais trouvé de formes précises.

 

La forme n’avait aucune importance : seules les couleurs, seuls les tons étaient essentiels. C’étaient des êtres sans forme mais très pastel. Des fondus de teintes… Je ne sais pas si on peut imaginer ça !…

 

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Un jour d’ennui et de cafard, je griffonnai ce qui me passait par la tête. C’était un jour sombre, sans soleil. Un de ces jours de misère qui pèse sur le dos et les genoux.

 

Je pensais appeler mon poème « Ennui ». Mais je m’enivrai de mots et de leur sonorité toute colorée et je fus surpris que mon cœur se soit mis à chanter, profondément heureux.

 

J’ai vu le ciel

S’ouvrir en deux,

Un Dieu sévère

Faire de grands yeux.

 

J’ai vu des nuages bas,

Lourds de gris,

Des sapins noirs,

Sans branches

Et des oiseaux tristes au nid

 

Mais j’ai vu l’eau

Belle et claire

Qui chantait

De pierre en pierre.

 

Mais j’ai vu aussi

L’oiseau tout près du nid

Avec au bec

Un ver pour ses petits

 

Mais j’ai vu encore

L’écureuil de feuille en feuille,

S’évanouir dans les branches,

En éclair roux,

Dans la brume blanche.

 

J’ai vu toujours

Des sourires de gentianes

Et des rêves de lis rouge

Traverser des ciels sans nuage

Bordés de diaphanes plages.

 

J’ai vu enfin

Le ciel fermer les yeux

Et Dieu sévère

S’adoucir un peu.

 

Je ressens encore, en relisant ces vers qui se voulaient cafardeux, ce « spleen heureux » qui me faisait les yeux brillants. Quelque chose me gonflait la poitrine qui était calme et serein, à la frontière du bonheur profond.

Si je pouvais faire partager pareil sentiment, dans des situations similaires, à un seul de ceux pour qui j’écris, j’en ressentirais la plus intense satisfaction. Ce peut être un excellent exutoire en période de « cafard » : se réfugier dans une diversion imaginaire exaltante ou apaisante.

 

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Le 1 avril 1947 était un mardi de la semaine sainte, appelé par les chrétiens : Mardi Saint. A Montana, les séminaristes se devaient de réserver à cette semaine toutes leurs pieuses attentions. Cette ambiance particulière m’inspira des vers de circonstance.

 

Les mains des hommes

Forgent les clous,

Le fer grince et l’âme gémit.

Ils vont clouer Dieu.

 

Le vent siffle sa bourrasque.

La croix se dresse,

La plaine frémit.

 

Est-il possible

Que Dieu soit mort !

Est-il possible

Que dans le temple

Se soit écoulé l’or !

 

Les douze ont peur :

Le maître s’en va.

Le roi ne dort plus

Sur son lit de corail.

 

La foule court,

Le pavé sonne encore.

Les ongles sont longs :

Ils griffent la mort.

 

Un Dieu s’en va

Et prend pitié.

Un Dieu est mort :

Il a dit

Qu’il va ressusciter.

Dans ce climat de semaine religieuse, j’ai trouvé des accents de ferveur que je ne ressentais plus beaucoup. Et pourtant, très serviable ou n’osant refuser, je servais tous les matins la messe à plusieurs officiants qui se succédaient aux autels de la chapelle ; il y avait une vingtaine de prêtres et seulement quelques séminaristes pour les assister.

 

Je remplissais cet office comme une corvée, surtout pressé d’en finir. Je n’étais pas le seul : certains célébrants expédiaient leur messe à une allure et avec une telle désinvolture qu’il était permis de douter de leurs réelles convictions.

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En avril 1947, le printemps s’installa en force à coup de chaud soleil, de nature éclatante de vie nouvelle. L’eau des neiges chantait dans les rigoles ou dévalait routes et chemins.

 

Mon âme de potache poète s’en donnait à cœur joie, en accents délirants qui s’élevaient à l’unisson d’une ambiance propice au lyrisme exalté.

 

L’herbette pousse joliette

De dessus la neige jaunie.

Le soleil réchauffe

Ses doigts engourdis

Et la sève se gonfle

De l’eau des ruisseaux.

 

L’âme des fleurs

S’éveille

Et pense au parfum

Qui sommeille

Dans leurs ventres alourdis.

 

Les oiseaux rient

En sourdine

Et lutinent

Leurs compagnes

En pâmoison d’amour.

 

Le chamois se mire

Dans l’eau du ruisseau

Le lézard au soleil

Rêve de roches chaudes

Et les abeilles

Chantent le miel en fleur.

 

Le cœur des hommes

Est tendre :

Leurs yeux sont doux.

Des mains chaudes

Se tiennent

Et des baisers s’échangent.

C’est l’amour

Et le chant des anges.

 

J’allais avoir dix-huit ans et j’avais le cœur en fleur, c’était le printemps dans un merveilleux décor de nature en fraîcheur. Les bourgeons gonflaient, repus de sève, d’où naissaient de délicates émeraudes qui deviendraient de tendres feuilles. Les crocus et les perce-neige se dispersaient de pente en pente et les prés verts se réchauffaient au pied des sentes.

 

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Je vis aussi celui que j’appelai le « Roi de la Rose ». C’était un perce-oreille au nom entomologique rébarbatif de Forficule auriculaire.

 

Il n’est pas beau du tout et même effrayant à cause de ses deux pinces caudales qui semblent prêtes à percer le plus dur des épidermes... ou le lobe d’une oreille.

 

Pourtant, je le vis, un matin frais de rosée, dans un parterre de roses que le frère Eligius entretenait amoureusement. Il s’était blotti entre deux pétales et me regardait en clignant des yeux complices.

 

Gentil perce-oreille roux,

Entre deux gouttes de ciel,

Tu es devenu tout chose

Sous la caresse du soleil.

 

J’aimerais te taquiner

En te grattant le nez.

J’aimerais avec toi

Me coucher dans ton antre

Pour te caresser le ventre.

Tes petits yeux sont tendres

Tout humides de rosée.

J’ai mis mon cœur

Sur ta main.

 

Mais tu n’en as pas voulu :

Tu préfères les jeux

De la lune

Qui, la nuit, te fait

Les yeux doux.

 

Petit roi de la rose

Je viendrai ce soir

Pour te dire bonsoir

Et te border

De pétales roses.

 

C’est tout gentil, et je le lirai le soir à mes petits-enfants qui rêveront du perce-oreille qui joue avec les rayons de la lune.

 

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L’orage et la viole se sont rencontrés et en fond sonore le Concerto brandebourgeois de J.S. Bach. Ce mélange incongru me torturait, je m’enivrais d’ozone et de tonnerre et l’âme à plat, j’enviais le silence des tombes et l’opacité des nuits infinies sans étoiles.

 

Lancinante plainte

Et pleure ma viole ;

Eprouvante geinte,

Est triste ma piaule.

 

Tonnerre dans les yeux,

Eclairs dans le ventre

Je rêve d’instants doux,

M’abîme dans les pentes.

 

Je bouffe mon âme

Et chante l’épouvante.

Bach est maudit,

Je veux sa peau.

 

La viole me viole

De son son long.

Ma peau démange,

Criblée de cancer.

 

J’ai bu les éclairs

Reins déployés,

Bras écartés,

Genoux en terre.

 

J’ai vu un cyclope

Qui fixait ma viole

De son œil vide et mou

De pauvre oiseau mort.

 

Ma barque est en mer

Bousculée par la vague

Mais je bois les éclairs

que je crache en feu.

 

Le ciel m’en veut,

Je n’ai plus d’horizon,

L’araignée me rejette

Vidé de mon sang blond.

 

C’est sinistre et cafardeux !!! Bach m’écrasait … et me faisait peur. Je n’ai jamais été fort attiré par la musique. Mozart, peut-être !…

 

J’ai besoin d’un chant intérieur que la sonorité des vers est seule capable de m’apporter. En moi s’élèvent des mélodies de mots qui se placent sur la portée des phrases pour le plus enivrant des concerts.

 

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Les écrits poétiques ont-ils encore droit de cité de nos jours ? Ils s’étiolent et leurs accents lyriques se perdent ou sont ridiculisés.

 

Notre époque est cruelle, dure et complexée de son passé romantique et pudibond  : dédain des envolées, pudeur de la naïveté et de la candeur des sentiments, réflexe du rire à n’importe quel prix, abrutissement et obsession de l’humour facile sous la ceinture…

 

N’est-il pas temps que plus de voix se fassent entendre pour renforcer, dans notre société, des accents qui élèvent et répondent peut-être mieux à son besoin d’équilibre, sans pour autant s’en prendre au présent qui a le mérite de son ouverture d’esprit et de sa disponibilité d’accès à la culture  ?

 

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18/12/2009

Ch. 7 - Montagne, neige et soleil.

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES

 

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PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

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qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

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mentionnés en début de chapitre.

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 



Chapitre 7 -  MONTAGNE, NEIGE ET SOLEIL.

 

REPÈRES DU CHAPITRE 7 - {7.1} Les privations de la guerre et la vie ascétique des jeunes du « petit séminaire » ont raison de la santé d’une quinzaine qui sont atteint de tuberculose, transmis par l’infirmier qui en était lui-même atteint - {7.2} Après une pneumonie où je frise la mort, j’en suis également frappé - {7.3} La tuberculose - Sanatorium en Belgique, ensuite dans celui de Montana en Suisse - {7.5} Pneumothorax et section de brides avec les moyens primitifs de l’époque - {7.6} Tremblement de terre - {7.4} Pendant ce temps, mon frère Pierre est atteint de rhumatisme articulaire aigu qui le fera mourir à trente-cinq ans - {7.7} Au sanatorium belge, j’ai comme voisin de chambre un fils de « café » qui s’empresse d’initier « le candide » que j’étais aux réalités sexuelles que j’ignorais en ne m’épargnant aucuns vices - Un « jociste » mouvement de la jeunesse ouvrière chrétienne, « Dolph » se chargea d’idéaliser « la chose » - {7.8} Il viendra me retrouver en Suisse, pour y mourir, à côté de moi, dans des conditions atroces - Les plus atteints du petit séminaire viennent nous rejoindre dont le frère-infirmier, victime de ce mal, ils en mourront tous - {7.10} Après le désespoir dans l’immensité monotone et glacée des hautes montagnes en hiver, je découvre la renaissance du printemps, des fleurs et des insectes - {7.11} Le roi Léopold de Belgique, toujours « prisonnier » en Suisse, vient nous voir de même que Monseigneur Cardijn, fondateur de la Joc {7.9}.

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier) du blog.


{7.1} La montagne me fixe de ses yeux de neige avec son ventre de fille vulgaire, bouffi de roches et sapins noirs. Je n’aime pas son col d’azur, d’azur trop bleu, d’azur trop froid.

 

Je n’aime pas ses flancs durs, trop glacés. Je n’aime pas sa chair d’acier, d’acier de glace. Je n’aime pas son sang blanc de poisson blanc, du blanc des marbres.

 

J’ai trop de bleu de ciel à l’âme et de la montagne plein les yeux. J’ai le nez collé aux vitres dans le blanc dur d’un sana. J’ai les yeux collés aux vitres et les poings au fond des poches.

 

Je suis malade, malade à mourir….dans tout le blanc sanitaire d’un sana…

 

A Gentinnes, tout s’est passé comme dans un mauvais rêve. C’était le début de l’été, une fin de juin chaude., Après une épreuve sportive de fin d’année scolaire, épuisé, sans doute avec une fièvre de cheval, j’ai plongé avec les autres dans l’eau glacée de la piscine non chauffée, près de l’étang, alimentée en eau de source. Repêché en hydrocution, je me suis retrouvé au dispensaire de la maison, le frère-infirmier à mes côtés.

 

{7.2} En état de pneumonie, je tremblais convulsivement et la nuit fut terrible. Je n’étais plus conscient, la température frôlait les limites mortelles. Ebranlé, le collège tout entier s’attendait au pire et les « Pères » passèrent la nuit en prière.

 

Je m’en sortis pourtant, mais atteint de tuberculose, j’entrais dans le monde fermé des sanatoriums, débordés par un afflux incessant de victimes de la guerre : des prisonniers, des déportés libérés, des sous-alimentés…

 

Mes parents se saignèrent aux quatre veines pour m’assurer les meilleurs soins et il était notoire que c’était la Suisse et ses montagnes qui convenaient le mieux.

 

L’ordre des Pères de Gentinnes disposait d’un « sana » qu’ils exploitaient à Montana dans les alpes valaisannes suisses. Mon oncle-préfet remua ciel et terre, son ordre et ses relations pour m’y faire soigner.

 

Et c’est ainsi qu’après bien des tribulations et difficultés que je raconterai par ailleurs, je me trouvai dans ce grand bâtiment froid et austère au parfum acre et pénétrant de créosote (C’était le désinfectant général utilisé en permanence dans ces établissements).

 

{7.3} La tuberculose était, à l’époque, un mal terrible et ceux qui en étaient atteints n’en guérissaient pas. On les reléguait, comme des pestiférés, dans des établissements spécialisés, tellement on craignait la contagion.

 

Le bacille de Koch, responsable du mal, se propageait facilement dans l’air par la toux et l’expiration évacuant l’air des poumons. Il était donc important d’isoler les malades devenus très contagieux dans des établissements appelés sanatoriums.

 

Certains connaissaient des périodes de relative guérison. Ce fut le cas d’un frère convers de mon collège à qui on confiait des petits boulots que lui permettait sa mauvaise santé dont celui d’infirmier (sic).

 

Ce fut la grande erreur de mon oncle et des religieux de l’époque, car ce malheureux me contamina en me soignant à l’infirmerie, les quelques semaines pendant lesquelles je n’étais pas transportable. (Il ne faut pas oublier qu’à cette époque de fin de guerre les moyens de communication étaient limités et difficiles). Nous contribuerons tous deux à propager la maladie dans tout l’établissement mais surtout à ceux qui faisaient un cours passage dans cette fatale salle de soins .

 

Nous fûmes finalement près d’une dizaine à en être atteints et la plupart en sont morts. Si j’en réchappai ce ne sera que grâce à la streptomycine que l’on découvrit bien plus tard et que l’on m’administra pour soigner une rechute (voir plus loin).

 

Le malheureux « infirmier » cause et victime de tout ce gâchis me rejoindra quelques mois plus tard en Suisse, en grave rechute pour finalement y mourir. Il en sera de même pour Paul, mon si gentil copain, qui après de nombreuses complications fistuleuses finira lui aussi par en décéder. (Il sera d’ailleurs un des acteurs des pages suivantes).

 

Le malheureux qui franchissait le seuil de l’univers concentrationnaires des sanatoriums s’enfermait dans monde d’exclus dont la souffrance était autant mentale que psychique et physique.

 

Je pénétrai, jeune garçon, dans un monde écœurant de toux grasses déferlantes en quintes interminables. Aussi, je garderai toujours dans la mémoire et dans l’oreille cette sinistre et hurlante plainte de gorges fatiguées expectorant leurs poumons, pour les alités dans les pots émaillés blancs placés à portée de la main, tandis que les autres se servaient de flacons plats à large goulot, bleuis pour en masquer le contenu et qui pouvaient être glissés dans une poche ou un sac de dame.

 

Quand j’y pense me revient toujours en fond sonore ces lancinants et écœurants gargouillements et raclements de crises de toux ponctués d’un crachement gras suivi du bruit métallique des couvercles retombant sur les crachoirs,… et ces râles voilés de glaires discrètement geints en plaintes qui longeaient les couloirs, étouffés par la gène de dégoûter … et surtout le souvenir de ce grand désarroi des yeux trahissant l’épuisement de l’effort…

 

C’était cet univers-là que fragile adolescent j’allais aborder : le monde clos (à l’époque) des tuberculeux, enfermés avec son héroïque personnel soignant, dans un univers déconcertant. J’y découvrirai le paroxysme des vertus et des vices autant que la manifestation de l’héroïsme et de la lâcheté.

 

Le départ de Bruxelles dans un train spécial de malades cicatrise toujours mal au fond de mes souvenirs.

 

J’avais tout juste seize ans et couché sur un brancard, je sentis peser le regard des yeux des miens, des yeux courageux qui camouflent le vrai regard, celui de l’angoisse et de la peine, celui de la misère du cœur qui a peur de son destin. S’il y a une éternité, ce regard ne me quittera jamais.

 

Le convoi s’ébranla, une dernière fois je me retournai : mon père sanglotait dans les bras de ma mère…

 

{7.4} Les yeux vides, sur ma couchette, obsédé par le chant rythmé caractéristique des roues heurtant le raccord des rails, je refis, en pensée, avec eux, ce retour dans un petit appartement étriqué où dans leur chambre, sur ce lit d’une personne que j’avais quitté pour le sana belge de Buizingen, m’a remplacé mon frère Pierre, (Pit des chapitres précédents) les yeux brillants d’une fièvre qui ne le quitte plus depuis trois mois.

 

Quand j’étais revenu de Gentinnes, tuberculeux et contagieux, mes parents avaient éloigné dans la famille mes deux frères : Pierre chez l’oncle ingénieur de Winterslag en Campine et mon petit frère Luc, chez l’instituteur où, on s’en souvient, il passait ses vacances pendant la guerre.

 

Dès son retour de Campine que permettait mon éloignement dans un sanatorium belge en attendant celui de Suisse, mon pauvre frangin fut pris d’une fièvre légère qui, d’abord n’inquiéta personne, mais persistante laissait le médecin perplexe.

 

Mes parents l’avaient surnommé « parfait, parfait… » parce qu’il camouflait son embarras en terminant son examen et sa visite par ces mots qu’il voulait rassurants.

 

Après plusieurs mois d’incertitude, de guerre lasse, mes parents s’adressèrent à un vieux médecin qu’on nous avait recommandé et qui, plus compétent, établit enfin le bon diagnostic.

 

Ces fièvres étaient provoquées par un rhumatisme articulaire aigu qu’il fallait soigner au salicylate. Mais le mal était fait : son cœur d’adolescent, en pleine croissance, restera déformé par hypertrophie, ce qui l’handicapera lourdement, plus souvent malade que bien portant.

 

Ce sera la cause de sa mort prématurée à trente-cinq ans, après une opération à cœur ouvert pour remplacer les valvules usées

 

Quant à moi, pour l’heure, j’ai le front aux vitres et des pensées tristes au bord des yeux. J’en veux à ma prison blanche.

 

J’en veux à ces montagnes, à ces neiges trop pures et à ce ciel trop dur. J’ai besoin de chaleur et de feu, j’ai besoin de rouge et de sang, j’ai besoin de vie, surtout de vie…

 

Notre train lamentable avait distribué ses malades dans la vallée du Rhône aux diverses stations spécialisées de l’époque : Leysin, Davos, Montana…

 

J’étais seul pour la « Villa Notre Dame », l’établissement des confrères de mon oncle. Je débarquai d’un funiculaire qui desservait les stations au départ de la petite ville de Sierre, en bas dans la vallée.

 

Un frère-domestique, batave géant, Eligius de son nom de religion, m’attendait avec un traîneau, m’y installa avec mes bagages et m’amena ainsi par un chemin qui serpentait longuement, taillé à la pelle dans la masse blanche, jusqu’au pied d’un grand bâtiment tout emmitouflé de neige.

 

Ce sanatorium était, comme tous ceux de la région, construit en longueur face au soleil avec une terrasse pour les cures devant chaque chambre, lui donnant une allure de casier à vins.

 

Le front aux vitres, j’ai peur,… oh, très peur !…

 

J’attends qu’on vienne me chercher pour une « section de brides » qui est le complément chirurgical imposé aux malchanceux de mon espèce, dont l’efficacité du « pneumothorax » est entravée par ce que les « toubibs » appellent des brides.

 

{7.5} Le pneumothorax était la seule thérapie existante à l’époque pour soigner la tuberculose, maladie, je le rappelle provoquée par le bacille de Koch. Cette sale petite bête et ses copines, bouffeuses de poumon, y creusent des « cavernes », le transformant en véritable gruyère.

 

Forcés de fonctionner pour que nous restions vivants, nos poumons contrarient par leur mouvement incessant toute cicatrisation valable. On a donc imaginé de réduire l’amplitude du mouvement respiratoire en comprimant l’organe par insufflation d’air entre les deux plèvres, les parties endommagées à peu près immobilisées ayant plus de chance de se cicatriser.

 

Evidemment, la capacité respiratoire du patient en prend un sacré coup.

 

La pression de l’air insufflé entre les plèvres doit être maintenue au moins une fois par semaine au moyen d’une sorte de petit trocart enfoncé dans la poitrine du « tubard », si je peux me permettre ce mot d’argot utilisé à l’époque pour désigner les parias des sanas.

 

L’appareil d’insufflation était d’un rudimentaire bien caractéristique de ces temps révolus où la machinerie médicale était balbutiante.

 

Il s’agissait de deux vases communicants gradués de laboratoire à moitié remplis d’eau colorée dans l’un desquels on envoyait de l’air au moyen d’une poire élastique.

 

Cette action avait pour effet de refouler le liquide d’un vase dans l’autre, créant une pression sur la colonne d’air ce qui permettait de l’envoyer tantôt entre les plèvres, tantôt dans un tube gradué pour contrôler la pression ainsi créée artificiellement sur le poumon malade.

 

L’instrument ressemblait fort à un appareil expérimental de laboratoire tel qu’on les trouve encore sur les tables des étudiants et chercheurs avec tubes de verre, tuyaux en caoutchouc et pinces à clamper pour le contrôle du débit.

 

Le gros inconvénient de ce traitement, c’est que la pression de l’air tombant rapidement par absorption tissulaire, l’opération doit se renouveler au moins une fois par semaine.

 

J’avais commencé cette thérapeutique barbare pendant un séjour de quelques mois dans un sana belge où j’étais soigné en attendant que les démarches pour un transfert en Suisse aboutissent.

 

Malheureusement mon cas s’était compliqué des fameuses « brides » qu’on allait sectionner pour libérer le poumon et le comprimer valablement. Pour ce faire, après incision préparatoire, il faudra m’enfoncer deux tuyaux dans la poitrine en dessous de l’aisselle, entre les deux plèvres, l’un contenant une sorte de périscope à l’envers pour voir ce qu’on fait, l’autre un bistouri-fer-rouge destiné à détacher ce qu’on appelait également des « adhérences ».

 

- On t’attend Philippe, viens… La sœur-infirmière m’invite d’un geste de la main. Je veux crâner pour dissimuler ma peur et je fanfaronne :

- Il a bien aiguisé son vide-pomme (allusion aux tubes-trocarts qui vont me trouer le côté). Pas dupe de mon désarroi, l’infirmière, gentille, rit complaisamment et, rassurante, me tape amicalement sur le bras.

- Ce sera vite fini.

 

Tout se passa alors comme dans un mauvais rêve : l’anesthésie locale était mal dominée, et l’intervention se pratiqua à peu près à vif avec le soutien d’une piqûre de morphine, laquelle me plongea dans un monde bizarre sur fond de rouge, de feu et de brûlure indolore mais très désagréable.

 

Sous l’effet du stupéfiant, je me retrouvai à Bruxelles, chez moi, étendu sur la toile cirée de la table de la cuisine, dans un décor abracadabrant où avoisinaient les plus incroyables acteurs dans des fonds de sang de bœuf et de jaune Van Gogh.

 

Maman tricotait dans un coin, mon père lisait son journal, Pit et mon petit frère jouaient à même le sol, Jim avait disparu mais Belle des cloaques était collée comme un insigne sur la toque blanche du chirurgien, Madoulet avait la pose du penseur de Rodin, Gentille, la guêpe étendue comme à la plage sur la balance de ménage semblait dormir profondément ; même Rigolard, mon copain carabe, gagné par l’apathie générale somnolait doucement.

 

Tout mon monde était bien là, y compris Gros Bidon roupillant à califourchon sur une chaise et Rana 1ère, en pleine sieste, couronne presque sur le nez, mains jointes sur la bedaine.

 

Cette indifférence de tout mon entourage me scandalisait profondément et j’aurais aimé le leur crier mais aucun son ne me sortait de la gorge comme dans un cauchemar.

 

Seuls résonnaient les ordres brefs du chirurgien vers ses assistants : un médecin et une infirmière. Ma position était inconfortable : sur le côté, une main derrière la tête et le coude à la limite de l’écartèlement pour livrer au bistouri la partie du thorax en dessous de l’aisselle.

 

Je souris, amusé : les trocarts en entrant avaient fait un bruit de carton qu’on éventre et ça me rappela ma plaisanterie douteuse du vide-pomme.

 

Heureusement, l’intervention ne sera pas très longue et je fus reconduit dans un lit de draps tout frais, au parfum de lessive.

 

Ambiance très différente : autour de moi, ma bande sortie de sa torpeur, m’entourait bruyamment, en grand caquetage.

 

- Nous t’avons enfin libéré des hommes masqués, jubile Madoulet, qui m’a l’air plutôt déconnecté.

- T’as pas très bonne mine, dit Rigolard en me voyant, brûlant de fièvre et grimaçant de douleur.

 

Sur ce, Rana 1ère, pleine de bonne volonté, vient étendre son gros ventre froid et ses cuisses visqueuses sur mon front brûlant. L’effet de surprise passé, je trouve le procédé acceptable en situation exceptionnelle.

 

Du coup, chacun y alla de sa plus ou moins bonne initiative, ramenant « ubiquitairement » force remèdes et potions, de quoi ressusciter le plus mal foutu des opérés.

 

Madoulet était revenu avec des simples plein son chapeau pour le plus apaisant des emplâtres ; Gros Bidon, de sa Bavière natale ramenait un « schnaps » à ressusciter les morts ; Belle des Cloaques prétendait avoir mastiqué une mélasse de jus de moustique piquante à souhait pour le plus efficace des révulsifs ; Gentille, la guêpe, se découvrait des talents d’acuponcteur  et Rigolard fouillait son répertoire rigolo pour dénicher de quoi me faire oublier mes misères.

 

Mais je n’étais pas au bout de mes peines.

 

Dame Montagne s’ébroua en tremblement de terre comme un chien qui sort de l’eau, ce qui provoqua dans toute la région une panique et des dégâts mémorables.

 

Plusieurs bâtiments furent difficilement réparables, fendus de larges lézardes ; il n’y eut heureusement pas de victimes.

 

Le moment avait été bien choisi : assiette en mains, calé dans des oreillers, j’allais tenter d’avaler un peu de potage. Il n’arrivera jamais à destination car, pris de la même panique que nous, il se précipita bien bouillant dans mes amples vêtements d’opéré pour se réfugier sur un ventre qui n’a pas apprécié du tout cette étreinte brûlante.

 

Ce tremblement de terre, je l’aurai toujours dans la mémoire, tellement il était incongru, hors du temps, comme tous les accidents qui agressent.

 

On n’y croit pas, on ne réalise pas, on vit « animalement », ça semble durer longtemps, on n’entend que le bruit des choses qui s’entrechoquent.

 

Ensuite, tout s’arrête et c’est le grand silence de la stupeur ; et puis c’est l’immense cri strident des femmes et de la peur et enfin c’est le brouhaha de l’action, de la panique et des sauveteurs.

 

Tant bien que mal, je me suis levé pour me dégager des plâtras et me sauver avec les autres, ce qui ne fut pas nécessaire, les nouvelles étant vite rassurantes : il n’y avait aucun danger, le bâtiment était solide et ne souffrait que de quelques lézardes et de dégâts de plafonnage.

 

Je passai le reste de la nuit sur un brancard dans le réfectoire avec d’autres pauvres diables mal en point, en serrant les dents à cause du plomb fondu qui me grillait la poitrine, me rappelant l’intervention que je venais de subir.

 

Ma bande au grand complet, m’entourait et se relayait pour m’aider à supporter mes misères. Rana 1ère, ma bonne grenouille, avait repris sa position frontale ; Madoulet me fabriquait des emplâtres ; La guêpe potassait des cours d’acuponcture ; Gros Bidon voulait absolument me glisser dans les lèvres un coup de son élixir ravigotant et tous les autres s’affairaient à qui mieux mieux.

 

Je ne sais si c’est le « schnaps » de Gros Bidon, mais toujours est-il que je me retrouvai avec eux dans un endroit incroyablement dantesque.

 

C’était un monde ondulé, mauve-rosé, avec des yeux partout. Des yeux sans tête, en globe oculaire, avec de chaque côté, un nerf optique en forme de bras et de doigts noirs.

 

C’était un festival pour ophtalmologue avec des beaux yeux bleu pervenche, des vert olive, des jaune safran, des noir nuit profonde, des brun ourson ou des gris souris, des beaux yeux qui allaient par couple, toujours à deux avec des paupières comme une casquette et des cils en forme de penne de tous genres, de la plus raide à la plus cambrée.

 

Ils glissaient deux à deux en se tenant par la main sur un tapis ondulé mouvant rose-mauve écœurant.

 

L’un d’eux s’arrêta près de moi et je fus très étonné de reconnaître les yeux à facettes de Rigolard, le carabe, qui me transmit du regard le message suivant :

 

- Je viens d’avoir un « échange de vue » avec des yeux étonnants qui m’ont parlé du fond des choses. Tu dois en prendre connaissance.

 

Je sentis deux yeux perçants qui me fixaient : ça me trouait comme les outils du chirurgien. Mais ce regard, un regard glauque, vide comme ouvert sur un abîme, m’angoissait jusqu’au vertige. Nous échangeâmes un regard-parlant dont voici la substance :

 

- Je viens de l’essentiel, je recherche le fond des choses. Ma vision est intérieure, toujours introspective. Je recherche la connaissance du fond de ce qui est, mais mes yeux s’enfoncent toujours dans un abîme en forme de cône qui n’aurait pas de fin.

 

Depuis peu, je me tourmentais du même problème métaphysique et mes yeux ne purent que transmettre les mêmes préoccupations.

 

- Exister est un problème, ne pas exister en est un autre. Ne pas exister, c’est ne pas être. Ne pas être, c’est n’être rien. Qu’y a-t-il, s’il n’y a rien, puisque rien n’est pas concevable ? Qu’est-ce que le néant, l’inexistant, le non-être ?

 

Mon interlocuteur me regarda de ses yeux vides d’obsédé et nous nous étendîmes longuement sur le sujet sans nous comprendre : « un vrai dialogue de sourds à perte de vue » !

 

 

Chant de l’inexistant,

Chant du vide et du tourment

Et affres du hasard.

A toi, mon âme et mon art.

 

Des horloges, au printemps

Ont scandé l’air du temps.

 

L’univers, en folie

Boit la coupe à la lie

Et s’éternise éternellement.

 

{6.7} En attendant que les démarches pour le passeport suisse, très longues à l’époque, aboutissent, on m’avait soigné, trois mois durant, au « sana » de Buizingen.

 

J’y avais pris alors un terrible coup de vieux moral. Protégé par les miens, emmitouflé dans mon milieu chrétien idéaliste et pudibond, je ne connaissais qu’un monde décanté du sexe et de la turpitude.

 

Mon compagnon de chambre était un jeune garçon, fils de cabaretier qui se gaussa bien vite de ma candeur et pendant ma première nuit se chargea de parfaire mon éducation sexuelle en me révélant l’étendue de sa science sur le sujet.

 

Il faut dire qu’il était expert et assez porté sur la chose. J’en appris tellement en une nuit qu’il était difficile d’aller plus loin sur le sujet. J’aurais pu le faire taire, mais je voulais savoir, habité par une curiosité de jeune mâle.

 

Je fus cependant ébranlé, halluciné par la vision d’un monde dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Il faut dire qu’il ne m’avait pas épargné.

 

Après m’avoir bien expliqué que ça ne se passait pas comme chez les grenouilles (pauvre père Joseph), je reçus l’initiation la plus complète sur tout le reste : positions, onanisme, sodomie, homosexualité, bestialité… et j’en passe de son cru.

 

Le lendemain, il faut dire que j’étais groggy tant par le manque de sommeil que par les images obsessionnelles et folles qui me trottaient dans la tête.

 

{6.8} Heureusement, un homme merveilleux s’est approché de moi. Il était grand et maigre, si maigre que son corps semblait absent de ses vêtements.

 

Deux immenses yeux fiévreux mangeaient son pauvre visage soutenu par deux pommettes luisantes. Il respirait très court, mais ses yeux brillaient d’un message qu’ils voulaient porter.

 

Cet être, brûlant de fièvre, me dit qu’il était jociste, collaborateur et ami de Monseigneur Cardijn, le fondateur de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne).

 

Nous parlâmes longuement, assis sur un banc de couloir. Candide et confiant, j’expliquai ma nuit des révélations.

 

Il remit tout de suite les choses au point en apportant les précisions techniques indispensables et releva le débat en y associant le merveilleux qui y manquait.

 

Il s’appelait Adolphe Mertens, (Dolf pour les proches), et me fit connaître ses amis, jocistes comme lui.

 

Son amitié m’apporta un baume de bonheur, tellement elle était saine et franche et lui, d’une beauté diaphane, comme éthéré ; c’était un être surnaturel.

 

Quand je me retrouvai en Suisse, nous correspondîmes et il me dit vouloir me rejoindre pour guérir. Il espérait que l’air des montagnes réaliserait le miracle.

 

Je défendis sa cause auprès du directeur de la Villa Notre Dame (un spiritain comme mon oncle) le père Cournol, austère, froid et dur comme les glaciers.

 

Bon cependant et attendri par la chaleur de ma plaidoirie, il l’accepta, malgré le manque de place, aux mêmes conditions avantageuses que moi, et c’est ainsi que Dolf se trouva, en plein janvier, sous un ciel sombre de tempête menaçante à l’arrivée du funiculaire où l’immense et batave frère Eligius l’attendait avec son traîneau.

 

La tempête et le mauvais temps sévirent quinze jours et le séjour du merveilleux Dolf, dans les montagnes de ses rêves, ne dura pas plus longtemps.

 

On l’avait installé à côté de moi dans une chambre de quatre. S’y trouvait également Paul, un copain de Gentinnes, autre victime de l’épidémie de tuberculose qui frappa notre collèg e. (Paul ne guérira jamais et en mourra quelques années plus tard).

 

Dolf, à mes côtés, était mal en point. Il respirait difficilement et quand il me parlait, je devais tendre l’oreille pour comprendre le souffle léger qui s’élevait de ses lèvres.

 

Seuls ses yeux vivaient, des yeux dans un regard que je porte toujours au fond de moi, le regard intérieur de celui qui n’a que ça pour ne pas désespérer et qui s’accroche à un espoir d’éternité heureuse.

 

Dans mes cogitations métaphysiques, je me remémore souvent ces moments de conversations avec un être surnaturel où des yeux me parleront mieux que des lèvres.

 

Je vécus huit jours intenses avec lui, jusqu’au jour où il devint très agité, pris de panique, il se levait, les yeux affolés, il demandait qu’on ouvre la fenêtre, il étouffait, les yeux injectés, les doigts crispés…

 

Nous appelâmes et, très vite, une chappe de blouses blanches qui s’agitait frénétiquement avec des appareils et des instruments s’abattit sur lui.

 

Paul et moi, terrifiés, enfoncés dans nos draps, l’estomac noué, apercevions de temps à autre entre des vagues blanches, un visage de crucifié, hagard et exorbité.

 

Dolf étouffait, le seul poumon valide (l’autre avait été enlevé) déchiré par la maladie, faisait soupape et chaque appel d’air le gonflait comme un ballon.

 

Rien ne put le sauver, ni les trocarts, ni le bistouri qui tentait de pratiquer, entre les côtes, une voie de décompression.

 

Le reste est classique de ce qui se fait : le drap sur le visage et le lit roulant qu’on emmène par les couloirs jusqu’à la pièce qui sert de chambre mortuaire et les médecins et infirmières qui s’éloignent en discutant, brinqueballant leur matériel et leurs instruments.

 

La petite salle à l’entrée qui en avait l’habitude, fut rapidement transformée en chapelle mortuaire.

 

C’est là que je retrouvai celui que je connus si peu, mais qui me marqua si profondément.

 

C’était une ombre dans un costume trop grand. La tempête de neige, comme un voile noir, le maintenait dans une quasi-obscurité tandis que les flammes de deux luminaires en gigotant animaient le plafond et des murs tout blancs.

 

Il y resta deux jours. Quand j’allais près de lui, je ne trouvais plus qu’un cadavre décharné dans des vêtements affaissés.

 

C’est en me dédoublant que je le fis revivre. Je le retrouvais idéalement vivant, fort et lumineux, avec des yeux clairs, des yeux souriants, des yeux d’ami-grand-frère, des yeux réconfortants.

 

Je parlais beaucoup, il me répondait de ses grands yeux pâles et je me sentais très heureux. Lancinant, je lui disais :

 

- Donne-moi ta certitude, donne-moi ton savoir puisque tu sais maintenant.

 

Je réalise maintenant qu’il avait le savoir que je lui donnais et que cette vérité, je ne la trouverais jamais.

 

Mes yeux trouent le néant

Et mon regard se vide.

Je chercherai toujours

Le bout, le fond du vide

Comme un moulin

Qui tourne sans vent.

 

 

J’ai la nausée

De l’infini des nuits.

J’ai la nausée

Des fleuves sans fin.

Je frémis du vide

Et je vomis ma peur

Du bord de mes lèvres.

 

Montana dépendait administrativement d’un village, plus bas dans la montagne, et c’est là que se trouvait le cimetière où il serait enterré.

 

J’ai soudain réalisé que ce serait là que les restes de mon ami Dolf devraient lentement retrouver le monde inerte du minéral. C’est la première fois qu’un doute immense me prit : ne sommes-nous qu’un assemblage de cellules que le hasard a construit ?

 

Je ne cessais d’y penser, la tête basse, derrière le traîneau qui emmenait son cercueil.

 

Nous avancions péniblement dans une quasi-tempête de neige qui ne me permettait pas d’apercevoir le cheval, attelé devant, ni le prêtre dont j’entendais les prières et les chants parvenir jusqu’à moi, syncopés, entre deux bourrasques.

 

Celui qui était à mes côtés s’appelait Jean. Très paternel, le Père supérieur avait chargé ce séminariste assez valide de me soutenir dans une épreuve qu’il jugeait pénible tant physiquement que moralement  (Jean est devenu, par la suite, un de mes bons compagnons de randonnée et un ami).

 

Nous finîmes par atteindre le cimetière et ses tombes qu’on devinait mal, dans la pénombre et sous leur édredon de neige. Le trou pour Dolf, béant sinistrement, était une tache dans tout ce blanc.

 

L’homme qui conduisait le cheval le descendit, tête en avant, en laissant filer une grosse corde qu’il avait sur le cou et les épaules. Le cercueil en frappant le fond a fait un bruit crissant de neige qui s’écrase.

 

Nous revînmes, sans un mot, en titubant dans les rafales. La neige en tempête nous avait transformés en pantins blancs informes.

 

Le prêtre et Jean me soutenaient, mais j’étais étonné de n’avoir aucun sentiment. Je savais que j’allais le retrouver dans mes rêves et que je pourrais interroger son regard. Je savais que ses beaux yeux d’espérance aux reflets d’or me parleraient toujours.

 

 

Tes si doux grands yeux verts

Aux paillettes vieil or

Ont des refrains de mer

Sans souci de la mort.

 

Tes si doux grands yeux pâles

Ont des accents de fleurs,

De fleurs et d’oiseaux mâles

Qui chantent la couleur

Des prés verts au printemps,

Toujours au fil du temps.

 

Tes si doux grands yeux clairs

Sont perdus dans la nuit,

Dans la nuit des éclairs

Et des songes qui fuient.

 

{7.9} Quelques semaines plus tard, le Père Cournol m’appela pour m’annoncer que Cardijn, le fondateur de la JOC, lui avait écrit pour lui annoncer sa visite. De passage en Suisse, il désirait se recueillir sur la tombe de Dolf et s’entretenir avec ceux qui l’avaient connu.

 

C’est ainsi que je racontai à cet homme remarquable de dynamisme et de bonté tout ce que j’avais dans le cœur et au plus profond de moi sur celui dont les yeux riaient des étoiles.

 

Il m’écouta, me laissa parler. Je sentis qu’il aimait ce que je lui disais et je vis dans ses yeux la douceur des yeux de Dolf et je vis s’allumer dans ses yeux les étoiles des yeux de Dolf.

 

Il se mit alors à parler, parler en petites phrases enthousiastes de toutes sortes de choses dont je ne me souviens plus, mais je garderai toujours en moi le souvenir d’une psalmodie joyeuse qui sortait des lèvres d’un petit homme aux cheveux gris taillés en brosse qui évoquait des mondes de rêve dans l’amour de Dieu et des hommes.

 

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Le printemps et Jean me réconcilièrent avec la montagne. La neige se mit à fondre et une eau merveilleuse, claire et cristalline chantonnait partout dans les alpages.

 

Dès que nos cures de repos le permettaient, nous filions par l’arrière du sana et grimpions dans des prairies émeraude encore entachées, de-ci, de-là, de neige durcie.

 

Les paysans montagnards astucieusement avaient creusé sur le flanc des versants ensoleillés des rigoles qui serpentaient et dans laquelle l’eau des neiges et des glaciers s’écoulait en murmurant.

 

Aux périodes sèches de l’été, l’arrosage des prairies se faisait simplement en bloquant avec une grosse pierre le cours de l’eau qui débordait sur les pentes.

 

Jean et moi, enivrés de nature et de beauté, avions l’âme chantante et les yeux ensorcelés. Jean me rendait conscient du privilège exceptionnel dont nous bénéficiions en ces périodes particulièrement difficiles de l’après-guerre.

 

Tous les deux, souvent à genoux dans l’herbe, les mains aux chevilles, la tête en arrière, nous nous enivrions, au bord de l’extase, du spectacle grandiose que nous révélait un des plus beaux endroits de la terre.

 

La montagne se révélant alors à moi, ma haine devint passion amoureuse. Je buvais son bleu infini qui me troublait jusqu’à l’âme et me vautrais dans son soleil embrasant mon jeune corps d’adolescent.

 

Je voguais avec ses nuages blancs, effleurant ses neiges éternelles. Elle m’envoûtait de la brise féline de ses alpages, de la caresse si pure du vent de ses glaciers, porteur de l’enivrant parfum de ses pentes alanguies.

 

Ma passion pour la botanique et l’entomologie, je l’ai communiquée à Jean : nous nous penchâmes sur les fleurs et sur les plantes, sur les pierres et les insectes.

 

Nous découvrîmes l’edelweiss au bord des ravins, la grande gentiane en flocons jaunes, l’orpin, la délicate saxifrage et la joubarbe des montagnes.

 

Nous avons foulé des gazons ras piquetés de petites gentianes veloutées au bleu intense ainsi que les attendrissantes pensées des Alpes.

 

Dans les grasses prairies des alpages, nous cueillîmes des trolles d’or et dans les bosquets des lis martagon rose pourpre piqués de rouge foncé.

 

Nous traquâmes les insectes, guettâmes le grillon en titillant son terrier, débusquâmes la cicindèle qui chassait sous les pins.

 

Oh ! Ce qu’elle était belle, avec ses élytres vert jade, parsemées de quelques points noirs mais si difficile à attraper, rapide et fuyante comme un éclair d’arc.

 

Je savais que c’était une cousine de Rigolard mais je ne voulus surtout pas révéler à Jean l’existence d’un monde que je cachais aux humains.

 

Cet univers imaginaire restait mon refuge secret où je trouvais la force d’affronter le réel, m’apportant la joie, le rêve, le merveilleux, me réconfortant, m’apaisant, me consolant, me donnant le courage de défier le destin.

 

Dans ma vie d’adulte, il m’aida à apporter des solutions aux problèmes difficiles, à retrouver sang-froid et espoir, calma mes inquiétudes et en fin de compte, contribua grandement au maintien de mon équilibre physique et mental.

 

Mon instinct de petit lépidoptériste s’était réveillé à la vue des papillons rares et merveilleux qui voletaient de-ci de-là, de calice en calice et d’ombelle en ombelle.

 

Le délicat voilier (ou flambé) et le merveilleux machaon avec leurs ailes si finement découpées en pointe se prélassaient au soleil.

 

Mais nous recherchions surtout le rare apollon paressant sur les orpins blancs. Avec Jean, nous capturions leur chenille et récoltions leur nourriture pour les élever jusqu’à la chrysalide et l’insecte parfait

 

Je leur avais fabriqué des petits terrariums dans des boîtes en carton, avec aération en toile de moustiquaire et pour les observer, un côté translucide confectionné à partir de radiographies lavées, m’ingéniant à reconstituer leur milieu naturel.

 

Nous en avons ainsi élevé beaucoup que nous conservions en papillotes. (Carrés de papier absorbant plié en deux, mais en les décalant de leur diagonale, de manière telle que les deux bords ainsi constitués puissent être rabattus en fermeture. Ce truc de lépidoptériste permettait le transport, l’échange et même la conservation des spécimens capturés ou élevés.)

 

Un pensionnaire de la « Villa » m’a même mis en relation épistolaire avec un naturaliste parisien ; nous échangions dans nos lettres des papillotes et même des chrysalides et des œufs, bien protégés par des feuilles d’ouate, que nous tentions par la suite d’amener au stade parfait.

 

Dans le vent fleurissaient des ombres,

Papillonnant de fleurs en fleurs,

Aussi le vent fuira dans l’ombre

Laissant les voiliers coureurs.

 

Le machaon volète en soie

Comme la feuille morte au vent.

Cicindèle toute aux abois

S’encourt folle, tête en avant,

Alors que le malin grillon

S’enfonce dans les gravillons.

 

Hommage à toi, grand apollon,

Ô, roi-papillon des montagnes

Qui se chauffe aux rayons oblongs

Toujours en quête de compagne.

 

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{7.11} Je voudrais maintenant apporter mon tout petit témoignage en faveur de quelqu’un qui fut très injustement traité après la guerre 40-45 : le roi Léopold de Belgique.

 

Le roi Léopold et sa famille avait été retenus prisonniers d’abord au château de Laeken, ensuite en Allemagne à Berchtesgaden. A leur libération en 1945 éclata en Belgique « l’affaire royale ».

 

Le monde catholique soutenait le roi, les autres contestaient son mariage avec une roturière, Liliane Baels, qui deviendra princesse de Réthy, et désapprouvaient ses dissensions avec le gouvernement Pierlot, réfugié en Angleterre.

 

Son frère, le prince Charles, devint « le régent » en attendant qu’une solution se soit dégagée : la reprise du règne ou l’abdication et même pour certains la fin de la monarchie

 

Le roi et sa famille, pendant cette période, résidaient en Suisse à Genève.

Sa visite avec son épouse était annoncée à Montana ; il avait éprouvé le désir d’aller visiter et réconforter les jeunes malades du sanatorium belge « Lumière et Vie » situé pas très loin du nôtre.

 

J’en ai d’ailleurs évoqué l’existence dans un des chapitres précédents : c’était là qu’était soigné mon jeune et débauché compagnon de chambre du sana belge qui avait aussi rejoint la Suisse.

 

Une petite délégation de ressortissants belges de notre établissement fut constituée, que le roi accepta de recevoir au sortir de sa visite. Nous nous tenions bien sagement rassemblés non loin d’une annexe au grand bâtiment.

 

Le roi vint vers nous avec un sourire grave, ce sourire qui est sur les lèvres mais pas dans les yeux. On le sentait affecté par la pensée du destin qui attendait ces jeunes adolescents et enfants qu’un mal mortel rongeait lentement.

 

Il se dirigea vers nous et se tourna vers moi. J’étais le plus jeune de notre groupe et je sentis son regard triste se porter sur moi avec la tendresse d’un ami qui voulait m’encourager.

 

Cette attention me fit chaud au cœur, je ressentis toute l’humanité d’un homme qui avait souffert et qui entrevoyait mon destin. A deux pas derrière, la princesse de Rethy nous observait, attendrie et les yeux humides.

 

Ce moment fut long et je sentis l’émotion lui étreindre la gorge. Trop ému pour parler, il baissa la tête et s’en alla, son épouse lui prenant tendrement le bras.

 

Quelques années plus tard, lors de « l’affaire royale » je devins un de ses chauds partisans et malgré ma fragilité n’hésitai pas à me mêler aux manifestants qui réclamaient son retour.

 

Je me retrouvai quelquefois en situations particulièrement difficiles lors des affrontements avec les forces de l’ordre ou les opposants.

 

En fin de carrière, j’eus l’occasion de rencontrer son fils le roi Baudouin, lors d’une réception organisée par Petrofina à laquelle participaient les cadres supérieurs de ses sociétés.

 

Il me sembla retrouver dans les yeux du fils le même fond nostalgique et humainement triste que j’avais ressenti chez le père. Mais peut-être n’était-ce qu’une transposition personnelle d’un certain état d’âme à leur égard ?

 

 

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15/12/2009

Ch. 6 - La libération par les Alliés

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES.

 

°°°°°

 

PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.


Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.


 

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

REPÉRES DU CHAPITRE 6. {6.1} Fin 1944, suite au débarquement des alliés, nous sommes renvoyés chez nous, jusqu’à la libération, en juin - Bruxelles est laissé aux débordements des lâches (les autres sont encore au combat) qui cherchent à se dédouaner en traquant les soi-disant « collaborateurs » (qui eux se sont enfuis) avec des armes « de grenier » - Mes voisines feront partie de leurs victimes - {6.2} Rapprochement de situation avec mes condisciples de Kongolo laissé aussi aux débordements des lâches - {6.3} Le scoutisme intégral {6.4} Épopée valeureuse du seul survivant de Kongolo, mon ancien chef scout, à travers la brousse et qui retournera, seul missionnaire chez les bourreaux de ses camarades. {6.5} La vie au collège (anecdotes)

 

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier) du blog.

 

{6.1} Le 6 juin 1944, est un jour comme les autres, encore légèrement couvert, qui fleure cependant l’été et la joie de vivre.

 

Eisenhower, commandant en chef des forces alliées, qui a guetté une amélioration du temps, lance sur les côtes de Normandie une opération incroyable de débarquement avec des moyens techniques et logistiques qui resteront peut-être uniques dans l’histoire de l’humanité.

 

Des barges de débarquement spécialement conçues déversent sur les plages des troupes bien entraînées, supérieurement équipées et bien soutenues par l’environnement matériel le plus sophistiqué et le plus gigantesque qui soit.

 

Malgré une résistance allemande acharnée, les Alliés consolident leur tête de pont en Normandie, débarquent le 15 août dans le midi de la France et conjointement, les deux armées libèrent Paris le 25 et Bruxelles quelques jours après, le 5 septembre.

 

Le vide laissé par la débâcle des Allemands qui redoutaient l’encerclement que provoquerait la jonction de l’armée de l’Anglais Wilson et du Français de Lattre de Tassigny, qui avait pris pied en Provence avec celle des débarqués de la Manche ne fut pas tout de suite comblé par les alliés plus préoccupés de reprendre Anvers et ses installations portuaires.

 

Si bien que Bruxelles se trouva, très peu de temps, dans un vide de pouvoir que mirent à profit les traditionnels « pilleurs d’épave » et « rats » toujours si nombreux en pareille circonstance.

 

C’était le début de septembre et il faisait beau et chaud, la nature s’était gorgée de soleil et d’été. Plantureusement, la ville s’étalait dans une douce tiédeur repue. Les sorbiers des rues et les arbres du parc proche se coloraient déjà.

 

Nous entendions au loin un bruit sourd de canon et des hurlements d’avions en piqué.

 

Le vieux poste de radio, notre bon compagnon de guerre, complice de nos écoutes interdites des émissions londoniennes, nous tenait heure par heure au courant de notre libération imminente et nous rassurait en nous informant du recul de l’armée allemande prise en tenaille, vers des positions de repli.

On vivait sur le seuil des portes, en quête de nouvelles. Une rumeur sauta de maison en maison : des Allemands en débandade se traînent lamentablement sur la chaussée de Louvain toute proche. Je m’éclipsai dangereusement pour aller voir ça.

 

C’était pitoyable et angoissant tout à la fois. De pauvres diables, morts de peur, hirsutes et mal rasés, se traînaient, certains sans armes.

 

On les regardait de très loin, caché dans l’ombre des portes cochères. A quelques mètres de moi, un homme qui aurait pu être mon père, traînait de gros godillots et une couverture qui sortait de son sac.

 

Je me demandai pourquoi ces malheureux ne se rendaient pas : ils ne rejoindraient jamais les autres qu’on venait d’entendre passer dans des camions et toutes sortes d’engins motorisés. Sans doute que, pour un soldat, la peur de l’ennemi et l’humiliation de la défaite sont prépondérantes.

 

La ville se replongea dans sa torpeur d’été, à peine entendait-on un roulement lointain difficilement définissable : canons, tanks ou orage ?

 

C’est alors que sortirent les lâches, les profiteurs, les faux résistants, les pilleurs…la basse lie qu’on n’imagine pas sommeiller dans la masse de « braves gens » qui, habituellement, nous entourent.

 

Ils entrèrent dans notre rue en matamores, guidés par la haine ridicule de petits imbéciles qui leur désignaient les « collaborateurs ».

 

Ils brandissaient un vieux fusil ou un revolver de grenier et portaient un brassard blanc sur lequel ils avaient inscrit grossièrement « F.I. », « Force de l’intérieur », s’inspirant des « FFI » français dont on parlait beaucoup.

 

Pour certains d’ailleurs, c’était une manière de se dédouaner d’actions illicites « collaboratrices ». D’autres « rats », plus intéressés, poussaient précipitamment de pleines charrettes de « butins».

 

Les faux résistants eurent tôt fait d’entrer dans certaines maisons «désignées» comme abritant des traîtres à la patrie et d’en sortir les prétendus collaborateurs. Les vrais coupables, ceux qui avaient vraiment trahi et aidé l’ennemi, s’étaient bien sûr enfuis et cachés.

 

Faut-il encore rappeler que, pendant toutes ces périodes troublées, la rue était devenue, surtout par temps chaud, un lieu de réunion et de palabres.

 

Le père de notre voisine Micheline, dans ces forums de quartier, fort pessimiste, donnait aux alliés, surtout au début de la guerre, peu de chance de triompher d’Hitler. En fait, il disait tout haut ce que beaucoup pensaient.

 

Désigné « collaborateur » par on ne sait trop qui lui voulait du mal, il fut emmené avec ses filles dans la tristement célèbre caserne Dailly où ils se retrouvèrent avec d’autres pauvres diables plus ou moins coupables de propos favorables aux Allemands.

 

Je garderai toujours enfui au fond de moi le souvenir écœurant d’une populace vociférante et vicieuse qui traînait des pères et des filles injustement accusés de collaboration.

 

Je verrai toujours les crânes grossièrement rasés et bleuâtres des femmes, la terreur dans leurs yeux, les bousculades honteuses, l’angoisse, la peur et les larmes qu’elles n’osaient pas pleurer.

 

Mais d’où sort-elle donc cette honteuse lie humaine qui bouillonne toujours en masse quand elle est laissée à elle-même ?

 

Des mains de griffes se tendent

Avides et cruelles.

Elles sont jeunes, elles sont belles

Et eux sont sales,

Les yeux vides et fous.

 

"FR">Elles sont nues, au pilori,

Les cheveux fauchés en blé

Comme moisson, à leurs pieds.

Ils sont sales, ils sont fous,

Hurlant leur turpitude.

 

Elles sont belles, elles sont pâles,

Aux tempes des galops de chevaux fous.

On hurle, on crie, breugueulant

La bière qui coule en bave.

 

On relâcha mes deux voisines que je n’ai plus jamais revues, elles furent sans doute recueillies par leur famille.

 

Quant au père, il ne résista pas et mourut quelques semaines plus tard, terrassé par une crise cardiaque. Pendant les jours d’ignominies, on avait tracé au goudron, sur sa devanture, un cercueil avec une croix gammée.

 

{6.2} Ces événements m’ont toujours amené à les mettre en parallèle avec d’autres situations : ainsi, je n’ai pas manqué d’établir un rapport de causalité en ce qui concerne le sort de mes deux voisines et celui de mes anciens compagnons de collège exécutés à Kongolo.

 

J’entendais la même clameur monter des même foules avec la toujours même avilissante cruauté. Je n’ai pu m’empêcher d’associer ces deux souillures : celle des hommes blancs abandonnés par leur civilisation et celle des hommes noirs, eux aussi laissés aux primaires instincts de leurs congénères.

 

Leurs mains de griffes se tendent

Avides et si cruelles.

Eux si bons, eux si doux,

Les regardent tristement.

 

Ils sont sales,

Les yeux vides et fous,

Eux sont nus au pilori,

Dépouillés, fauchés en blé

En moisson qui ne peut plus lever.

 

Ils sont sales, ivres et fous

Hurlant leur turpitude.

Eux sont beaux, eux sont pâles,

Aux tempes des galops de chevaux fous.

On hurle, on crie, breugueulant

La bière qui coule en bave.

 

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{6.3} Le scoutisme intégral instauré dans le collège me plaisait beaucoup, mais ce n’était pas l’avis de tout le monde. Les congés du dimanche et du jeudi après-midi (trois heures) ainsi que les autres périodes de détente étaient principalement consacrés à des activités de patrouille qu’on le veuille ou non.

 

Cette contrainte devint finalement beaucoup trop lourde, difficile à supporter et sans doute contraire au développement de nos personnalités. Cette expérience de scoutisme intégral fut d’ailleurs abandonnée après quelques années.

 

Nous avions chaque dimanche un « grand jeu » pour lequel nos chefs s’ingéniaient à nous créer des situations, décors et atmosphères dignes des plus romanesques épopées.

 

Cette activité extérieure hebdomadaire nous libérait de notre « prison » et des jeux d’équipe bien combinés par un chef de troupe astucieux devaient combler nos natures imaginatives.

 

La première année, j’eus la chance d’avoir un chef de patrouille très large d’esprit. Il s’appelait Jules (totem Poulain). Très ouvert et jovial, il nous accordait beaucoup de liberté, sous sa responsabilité, en nous laissant le champ libre, ce qui me permettait de donner libre cours à mes besoins d’évasion dans des lieux interdits comme les bords de l’étang.

 

{6.4} Nous, ses petits scouts, étions loin de nous imaginer que ce CP (chef de patrouille) au grand cœur, serait plus tard le seul survivant du massacre de Kongolo, le premier janvier 1962.

 

Vingt missionnaires y seront tués par une soldatesque ivre. Unique rescapé, il sera sauvé de justesse par un soldat et rapatrié en Belgique par un officier de l’ONU.

 

Le plus surprenant et le plus admirable fut que cet homme, étonnant de courage et de témérité, retourna quelques mois plus tard, en mai 1962, seul survivant de la mission saccagée, pour sauver ce qui pouvait l’être encore et tout refaire avec l’aide des autochtones auprès desquels il jouira de la plus grande considération, en le respectant comme un sorcier.

 

Héros d’une épopée remarquable sous le ciel embrasé du Congo en pleine folie anarchique, il se dépensera, au péril de sa vie, pendant près de deux ans, revenant inlassablement reconstruire des lieux que des Mulélistes, Simbas et autres Maï-Maï ne cessaient de saccager, massacrant tout sur leur passage.

Dans mes cogitations métaphysiques, je pense souvent à lui, à sa destinée, à son idéal de candidat martyr, à ses motivations…

 

Pendant quarante ans, asthmatique, il se surpassera physiquement, infatigable, indomptable, merveilleux d’idéal…

 

Quand il revenait en Europe, comment surmontait-il le découragement provoqué par la vision de son Eglise malade à mourir ?

 

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{6.5} Dès mon entrée au collège, j’eus comme voisin de banc un garçon qui deviendra un vrai copain et qui s’appelait Guy.

 

Il était plus sérieux et plus calme que moi qui dissipais tout le monde à coup de pitreries, aussi mon oncle encourageait-il cette camaraderie en espérant que son influence contribuerait à mettre un peu de plomb dans ma cervelle.

 

Ce fut vrai, Guy me convenait bien. Un rien cartésien, il aimait inconsciemment l’ordre et la méthode tout en raffolant cependant de se laisser emporter par la fantaisie et c’était là son originalité.

 

Il ordonnait mes idées farfelues, ce que j’appréciais beaucoup. Je ne lui parlai jamais de ma faculté de dédoublement car je la cachais à tout le monde par crainte du ridicule.

 

Mais notre camaraderie se concrétisera surtout lorsque nos dirigeants scouts, dans le but de l’encourager, nous confièrent la responsabilité d’une patrouille dont Guy devint le chef et moi le second.

 

Nous fîmes, je crois, du bon travail et notre équipe fonctionnait bien. Cette responsabilité me convenait et ce fut le départ de l’attrait que j’ai depuis ressenti pour les responsabilités et la culture de l’esprit.

 

Enfant des villes, je découvris les bois et la campagne et me penchai sur les plantes et les insectes qu’ensuite, je ramassais et collectionnais.

 

Nos livres scouts étaient de précieux conseillers pour herbiers et expériences entomologiques qui ne tardèrent pas à me passionner.

 

Guy et moi fûmes loin d’être des modèles de conduite et voici pour preuve, l’histoire d’un maraudage épique dans les fruitiers du collège, situés dans les greniers et pratiquement inaccessibles aux élèves.

 

De l’extérieur, nous avio ns localisé l’endroit où devait se trouver entre autres un aréopage de doctes poi res williams dodues, délicieusement parfumées, mûrissant lentement, se blottissant douillettement dans leur lit de paille dorée. Rien qu’à y penser, en les évoquant, l’eau m’en remplit encore la bouche.

 

Supposant que le grand escalier d’honneur devant la grande entrée qui menait à l’étage des chambres de nos cerbères devait donner accès, quelque part, à des greniers lorgnant les fruitiers ou du moins en percevant les délicates sente urs, nous profitâmes de quelques périodes d’un relâchement de surveillance pour tenter une reconnaissance du terrain.

 

Après le grand escalier d’honneur venait un grand palier de réception donnant sur le bureau du supérieur avec, à sa gauche, une grande niche mystérieuse, entièrement tapissée de toile peinte de motifs stylisés, et dans laquelle trônait une crédence liturgique.

 

Nous avions cependant observé qu’une sorte de découpe peu apparente, bien camouflée dans les dessins, devait servir de porte. Le trou, vraisemblablement prévu pour introduire une clef, se laissa tripoter avec le fer recourbé que nous avions bricolé et la serrure, fort vieille et consentante, ne résista pas.

 

Un escalier aux marches raides grimpait tout droit sous les combles. Très excités et un cœur palpitant d’oiseau fou, nous nous y précipitâmes pour trouver l’invraisemblable capharnaüm propre à tout grenier respectable.

 

Enjambant valises, vieux accessoires religieux, cartons, tableaux fendus ou troués d’iconographies pieuses et désuètes, ainsi que des choses incroyables et indéfinissables ramenées par l’un ou l’autre des nombreux missionnaires de passage, nous finîmes par aboutir à un mur que nos sens olfactifs, affinés par le désir, désignait comme mitoyen du fameux local où se prélassaient les objets de nos rêves gourmands.

 

Nous comprîmes vite que ce mur présentait des faiblesses d’inviolabilité dans sa partie supérieure, là où la brique suit mal la toiture et où la main passe facilement pour la déchausser d’un mortier de chaux que le temps a rendu friable.

 

Nous eûmes tôt fait de nous y ménager un passage suffisant pour nous emparer de ces succulentes et pansues merveilles que nous dégustâmes religieusement, confortablement installés, le dos au mur et les pieds écartés écrasant scandaleusement un tas de bondieuseries.

 

Après avoir soigneusement replacé les briques, pour nous réserver d’autres incursions, nous regagnâmes la cour de récréation où il nous sembla que personne ne s’était aperçu de notre absence.

 

Malheureusement, ce fut notre seule occasion de maraudage en grenier, le passage camouflé et sa fameuse serrure ne se laissant plus jamais violenter. Nous supposâmes que la mécanique que nous trompâmes facilement à l’aller, et qui ne prétendit plus fonctionner au retour, fut remplacée par un dispositif solide que nous ne pouvions plus forcer.

 

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Comme tout bon potache qui se respecte, nous cherchions à tromper le côté barbant des cours par toutes sortes d’intermèdes rigolos au détriment de nos braves et si dévoués mentors.

 

Début mars de cette année-là, le long et rude hiver aidant, nous étions survoltés et les petites chaudières de nos crânes prêtes à exploser. Il nous fallait à tout prix une victime suffisamment pataude pour que sa réaction fut facilement contrôlable.

 

Elle fut toute trouvée en la personne d’un bon vieux gros Père, notre professeur de néerlandais, cours qui, en Belgique francophone, est injustement négligé et traditionnellement chahuté.

 

Légèrement dur d’oreille et alourdi par son embonpoint, il avait la réaction lente bien que dure et ferme.

 

Le chahut projeté n’était donc pas sans présenter un certain risque, mais nous n’en avions cure et l’action fut soigneusement préparée.

 

Je ne sais quelle mouche m’a piqué, ni quelle audace irréfléchie m’a poussé à me cacher sous le bureau faisant corps avec l’estrade.

Mais, voici la relation historique de l’événement :

 

Heure 0 : le Père entre dans l’arène en dodelinant de la tête ; se hisse sur l’estrade, en s’appuyant sur un genou et écrase le siège de tout son poids. Il comprend très vite que j’ai changé de place et me suis fourré dans l’ouverture destinée à ses jambes et, peu contrariant, s’en accommode en me coinçant entre ses grosses bottines. Il s’installe confortablement tout en enfonçant ses énormes guibolles dans ma cache. Cette position « privilégiée » me permet d’apprécier le parfum hautement suave d’une vieille soutane exhalant des relents de graillon.

 

Heure +12 : déclenchement de la 1ère opération – la carte de Belgique, au mur, se met à voler comme si un vent de courant d’air cherchait à l’emporter. Le Père, intrigué, la regarde et semble ne pas comprendre. Nous nous tenons tous bien cois, le nez dans nos cahiers ; y compris le manipulateur dont la main, commandant un fin et invisible fil de pêche, s’est mise en position innocente.

 

Heure +20 : un profond et long gémissement se fait entendre qui semble s’élever du fond de la classe. C’était un occupant des derniers bancs qui actionnait, au moyen d’un bâton glissé sous son siège, la pédale de l’harmonium qui se trouvait derrière nous et dont nous avions bloqué quelques touches au moyen d’un livre glissé sous son couvercle. Ces instruments de musique d’église, nécessaires au clergé des pays de mission, étaient à la disposition des maîtres et élèves, au fond de chaque classe.

 

Le Père s’interrompt, perplexe et donne l’impression de rechercher un bruit venant du dehors. Sans se départir de son calme, il continue sa leçon mais la durcit en nous imposant des exercices difficiles et une matière rébarbative.

 

Heure +25 : le préposé aux gémissements de l’harmonium réitère sa manœuvre, mais sans plus de succès. On dirait que le Prof est sourd.

 

Heure +27 : déclenchement de la phase 2 de l’opération « fil de pêche ». La carte suspendue à droite du professeur est prise de tremblements hystériques, à tel point qu’elle s’étale sur l’estrade (rires étouffés).

 

Le professeur, imperturbable, demande à un élève de la réinstaller, ce que celui-ci fait difficilement, le fil de pêche s’étant bloqué dans le banc du manipulateur ; pris de panique, il tire, casse le fil et s’étale en embrassant le tableau (rire général et rappel à l’ordre glacé).

 

Heure +30 : le bâton se bloque sous la pédale de l’harmonium et sous le banc de l’opérateur qui abandonne fort peu glorieusement.

 

Nous sommes de plus en plus désappointés de la tournure que prennent les événements et sentons que le moment de la reddition va bientôt sonner.

 

Dans mon « alcôve » insalubre et malodorante, je sue sang et eau, mais n’ose pas me manifester.

 

Le Père se lève pour écrire au tableau une liste de mots particulièrement difficiles à étudier, réservés à d’éventuelles tortures cérébrales disciplinaires.

 

J’essaye de me dégager pour aspirer un air plus sain, mais ne réussis qu’à recevoir, en plein estomac, les pieds de la chaise du professeur qui, s’y arc-boutant de son large postérieur, me plaque tout au fond de ma cache.

 

Heure +32 : un franc-tireur de dernière minute, courageusement mais inutilement, tente de déclencher la phase 3 de l’opération « fil de pêche » qui consistait à faire tressauter l’encrier du Prof grâce à un mécanisme habilement conçu au moyen de trombones et d’élastiques. Dès la première tentative, le Père bloque le système en posant dessus, très innocemment, son gros dictionnaire.

 

Heure +33 à fin de cours : les belligérants, matés, le nez plongé dans cahiers et bouquins, tentent d’endiguer l’avalanche de travaux inhabituels et particulièrement difficiles qui les attendent par une reddition peu honorable avec au creux de l’estomac une profonde angoisse sur fond de sanctions disciplinaires à venir et la perspective d’un bulletin catastrophique à justifier auprès de leurs géniteurs respectifs.

 

Quelques minutes avant la fin du cours, le Père s’arrête de parler et nous regarde tous sans colère.

 

Il passe les pouces dans la double corde qui sert de ceinture aux spiritains. Avec un sourire dans ses petits yeux, beaucoup de tendresse et semble-t-il une certaine nostalgie, il prononce d’une voix lente et douce :

 

- Vous êtes aujourd’hui dispensés de tous travaux et sanctions. Veuillez, s’il vous plaît, sortir de classe en bon ordre et sans manifestation.

 

Le plafond se serait ouvert dans un ciel tout bleu de paradis que nous n’aurions pas été plus surpris et ravis, mais avec au fond de nous-mêmes le remords et un sentiment de coupable et profonde injustice envers celui qu’irrévérencieusement et méchamment nous appelions « gros crevé ».

 

Quant à moi, aussi penaud et repentant qu’eux, je sortis, peu flambard, de ma cache, le profil aux genoux et les reins brisés.

 

 

HYMNE AUX VIEUX PROFS DESABUSES

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Vous avez des yeux de cœur

Qui toujours regardent dedans ;

Vous avez souvent l’âme triste

De ceux qui ont perdu le temps.

 

Vous cherchez loin devant

Un rêve qui n’est plus ;

Vous avez une âme d’enfant

Qui pleure son paradis perdu.

 

Vous battez un cœur de fièvre

Et des yeux de paradis fou ;

Vous aimez les enfants des autres

Pour leur donner toujours plus

En perdant souvent votre âme

Qui s’abîme au fond d’un trou

Que vous bourrez de restes d’amour,

Pour en éteindre la flamme.

 

Vous pleurez votre vieux cœur

Qui se meurt sans passion,

Et qui souffre toujours

Car il n’a plus raison.

 

 

Tous les enfants des autres

Sont avec les vôtres

Les enfants du rêve

Que vous avez perdu.

 

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11/12/2009

Ch. 5 - Le petit séminaire, les grenouilles et l'étang

 

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES.

 

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PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

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Chapitre 5 - Gentinnes, les grenouilles et l'étang.

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {5.1} Une aventure ridicule avec une voisine me pousse, par timidité, à prétendre que je me destine au sacerdoce - Rapportée par mon frère, cette annonce me place à l’avant-scène de mon milieu très chrétien (il y a un frère prêtre de chaque côté) et me voila embarqué au petit séminaire de l’autre oncle, religieux de la congrégation des Spiritains, qui en était le supérieur - {5.2} Les premiers jours en internat furent difficile pour un petit garçon, très pudibond , ne connaissant rien de la vie et du sexe qui pour lui n’était que la source des fautes graves du sixième et neuvième commandement. - {5.3} Horaire difficile dans un établissement qui préparait à leur avenir de futurs missionnaires d’Afrique - {5.4} Évocation du drame de Kongolo où furent assassinés, le 1 janvier 1962, la plupart de mes anciens condisciples qui s’y sont retrouvés - {5.5} Histoire d’un enfant, d’une grenouille et de l’eau - {5.6} Le petit juif qui se cache parmi nous - {7} Les « résistants » et les « clandestins ».

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier) du blog.

 

 

{5.1} Petites causes, grands effets, a-t-on coutume de dire. Un événement insignifiant en soi se produisit un jour qui donnera à mon existence une orientation douloureuse et difficile.

 

Une voisine de quinze ans, Micheline, sans s’en rendre compte, par coquetterie et pour taquiner les garçons se divertit à mes dépens ; les autres, ma timidité et le contexte religieux de l’époque firent le reste.

 

La guerre, l’occupation allemande et l’absence de véhicules avaient transformé les rues de Bruxelles en grandes surfaces de jeux et de réunions.

 

Mes parents, contraints par l’exiguïté de l’appartement, avaient toléré que mon frère et moi allions jouer dans la rue avec certains jeunes du voisinage qu’ils estimaient fréquentables.

 

Aux grandes vacances de 1943, j’avais encore treize ans et me trouvais, un soir de canicule, en grand bavardage avec des jeunes plus âgés.

 

Micheline, voisine très jolie et fort entourée, faisait des coquetteries et les garçons étaient bien excités.

 

Nous avions sorti des chaises et formé un cercle. Mon frère et moi, trop jeunes, ne nous sentions pas très concernés par ce badinage.

 

En panne d’initiatives aguichantes, Micheline vint se placer derrière moi et m’enlaçant de ses jolis bras, me cala contre le dossier de la chaise sur laquelle je me trouvais campé, posa sur mon visage brûlant de confusion sa joue fraîche et parfumée pour sortir d’une voix vibrante un « mon amour » faussement passionné.

 

Les autres, pour s’amuser, embrayèrent, à ma grande confusion : j’étais écarlate et prêt à exploser. En pleine panique, la seule échappatoire qui me vint à l’esprit fut de crier : «  Je ne veux pas de ça, je veux me faire curé ! ». Il est même probable que j’ai dit « prêtre », curé étant plutôt un terme générique péjoratif utilisé par les non-croyants.

 

Voilà comment, un jour, je m’empêtrai dans un truc qu’il me fallut près d’une dizaine d’années pour en sortir et qui fut le premier jalon de ma prétendue « vocation ».

Mon frère Pierre, rapporta l’incident à la maison. Devant l’intérêt que je lisais dans les yeux de mon entourage, je ne niai pas, ne voulant surtout pas révéler la raison réelle de ma déclaration.

 

Il est important maintenant que je décrive le climat particulier dans lequel vivaient les familles croyantes de l’entre-deux-guerres afin de faire mieux comprendre l’état d’esprit dans lequel je me trouvais.

 

Dans les pays chrétiens, comme la France et la Belgique, le clergé était puissant, sans être opprimant comme par le passé.

 

Depuis l’encyclique « Rerum novarum » et le suffrage universel, les milieux chrétiens s’étaient démocratisés et le clergé, ayant compris d’où venait le vent et où se situaient les champs de recrutement, s’intéressa davantage aux économiquement faibles, aux classes laborieuses et aux petits bourgeois des professions libérales.

 

Il faut aussi rappeler qu’à cette époque, trois courants sociaux et politiques se partageaient le pays : les catholiques, les libéraux et les « rouges », socialistes et communistes.

 

Les libéraux prônaient la libre pensée et se trouvaient donc opposés aux catholiques soumis aux impératifs philosophiques de l’église romaine.

 

Les socialistes et les communistes, quant à eux, influencés par les athées Marx, Engels et Lénine voués à la lutte des classes, défendaient la liberté des populations dites laborieuses abusivement exploitées par ceux qu’on appelait alors les capitalistes.

 

En Belgique, dans la première moitié du siècle passé, le socialisme et le communisme s’étaient surtout implantés dans les régions industrielles et minières du Borinage et du Bassin liégeois.

 

Le milieu rural belge était majoritairement catholique et soumis aux impératifs cléricaux.

 

Les libéraux, minoritaires, étaient jugés infréquentables par ces groupes sociaux qui les jugeaient ennemis de l’église.

 

L’enseignement était confié par la majorité communale catholique aux maîtres issus des écoles normales chrétiennes, lesquelles, bien entendu, respectaient les diktats du clergé.

 

Ma famille, originaire des Ardennes et du Namurois, était fondamentalement catholique et cléricale.

 

Il y avait un prêtre de chaque côté : l’oncle, vedette du chapitre précédent, et un frère de mon père, avant-dernier du clan qui s’était laissé attirer, jeune gosse de douze ans, par le côté aventureux et glorieux du missionnaire d’Afrique mais aussi par le cadre romanesque de l’ancien château de Gentinnes transformé en petit séminaire, avec son bel étang.

 

Les circonstances, la guerre, ainsi que plus tard une infirmité visuelle, ont voulu que ce cher oncle ne posât jamais un seul pied dans cette Afrique de ses rêves.

 

Il fut, dés la fin de ses études, affecté à l’enseignement, dans ce qu’on appelait alors un petit séminaire. C’était là qu’on embrigadait les jeunes qu’un père propagandiste, sillonnant la Belgique, recrutait en faisant miroiter lors de conférences et projections cinématographiques, tout l’idéalisme et le merveilleux de l’aventure exotique des prêtres en missions africaines.

 

Le film, projeté en noir et blanc et muet, était habilement monté de manière à susciter dans le cœur de jeunes garçons d’une douzaine d’années, idéalistes et épris d’aventures, des vocations religieuses.

 

Il me fut donné l’occasion, à la fin de leur vie, d’avoir avec mes deux oncles des conversations qui m’ont fait conclure, sans trop me tromper, que ces deux hommes placés dans un autre contexte d’époque (l’actuelle, par exemple) auraient choisi une autre orientation.

 

Si l’oncle de Vonêche ne fut pas attiré par l’aventure de l’Afrique, il fut sans doute tenté, comme beaucoup de jeunes des milieux catholiques ruraux de son époque, par la grande considération dont ils étaient l’obj et quand ils s’engage aient dans cette voie.

 

Aussi, je tiens à manifester dans ces pages toute l’admiration, la chaleureuse estime et l’affection que je ressens pour ces deux hommes. Ils furent des modèles de courage et d’abnégation, de renoncement et de droiture.

Ils assumèrent avec dignité et respect de l’engagement un choix de jeunesse qui par la règle sacerdotale est irrévocable et qui n’aurait peut-être pas été le leur à une autre époque.

 

Tout ce qui précède me permet aussi de faire mieux comprendre le climat particulier dans lequel je baignais.

 

Mon entourage familial, issu de la très chrétienne ville de Ciney dans le Condroz namurois, accueillit avec une évidente satisfaction bien que teintée de prudence, mes intentions de vie sacerdotale.

 

Mes oncles furent consultés et m’interrogèrent. Ils me parurent assez embarrassés et beaucoup moins emballés que les autres. Je suppose qu’ils avaient perçu l’ambiguité et la fragilité de mes intentions.

 

L’oncle Paul, préfet de discipline de Gentinnes, crut bon de présenter une solution qui lui semblait la meilleure : entrer dans son collège où il pourrait m’orienter, me suivre et me conseiller.

 

Cet établissement comme je le signalai plus avant, était destiné à former des futurs missionnaires. A la demande de mon oncle, ses confrères tolérèrent trois exceptions : Jacques, un cousin, fils de la sœur aînée de mon père et deux de ses copains de Winterslag, bourgade minière de Campine d’où ils provenaient.

 

Voilà comment, un beau jour de septembre 1943, en pleine guerre, je me retrouvai avec Jacques, mon cousin, et ses deux copains à la salle d’accueil du collège où étaient reçus les « nouveaux ».

 

Une atmosphère fébrile et inquiète y régnait, faite de l’angoisse camouflée des mamans et de leurs rejetons affolés.

 

C’était la première fois, pour la plupart, qu’ils quittaient le tiède giron familial pour une parenthèse monastique d’au moins trois mois, avec toutes les contraintes physiques et morales qu’elles comportaient et qui n’étaient interrompues qu’aux vacances de Noël, Pâques et fin d’année scolaire.

 

Les pensionnaires du collège étaient logés dans de grands dortoirs : il y en avait un pour les « petits » (c’est-à-dire nous), un autre pour les « moyens » (quatrième et troisième latines) et les « grands »(secondes et rhétoriques).

 

Comme nous nous trouvions dans un couvent de religieux, il y avait ce qui est appelé « la clôture », c’est à dire des locaux interdits aux « laïcs » qui n’avaient accès qu’à la salle de réception, la salle des fêtes, le réfectoire, la chapelle et par exception, le jour de l’entrée des « petits », leur dortoir.

 

Sans crainte de frôler le ridicule et comme quoi les petites causes peuvent avoir de grands effets, je dois raconter ici que ma plus grande appréhension fut de penser que j’allais devoir me déculotter en public dans le grand dortoir des petits, pour enfiler un pyjama.

 

J’étais d’une pudeur excessive à cause du type d’éducation que j’avais reçu faisant tabou du sexe et de tout ce qui y avait trait.

 

Depuis plusieurs jours, je faisais des cauchemars et me retrouvais la nuit, en rêve, en courte chemise et sans culotte, coupable et terrorisé d’une peur physique pleine d’angoisse.

 

Avec le recul du temps, on réalise l’incroyable fossé qui sépare nos générations confrontées à deux systèmes aussi excessifs l’un que l’autre.

 

De nos jours, la libération de la pensée a donné à l’individu une grande liberté de conscience, même chez les croyants. Cette libération des esprits s’est étendue comme une tache d’huile, provoquant un emballement grave, avec comme résultante un relâchement dangereux des mœurs.

 

Par contre dans un passé qui fut celui des seniors d’aujourd’hui, régnait un rigorisme ridicule qui jetait opprobre et exclusion sur tout ce qui touchait le sexe.

 

On osait à peine en parler, les parties inférieures du corps étaient l’objet d’une pudibonderie ridicule. (De là, l’angoisse qui m’habitait à l’idée de montrer, en me dévêtant, ne fut-ce qu’un rien de bas-ventre.)

 

L’initiation sexuelle mettait éducateurs et parents dans un embarras profond et il me fut rapporté que certaines jeunes femmes de ma famille s’étaient trouvées, la veille de leur nuit de noces, absolument inconscientes de ce qui allait leur arriver.

 

En ce qui me concerne, il faut que je détaille les avatars de ma propre initiation.

 

Comme tout adolescent bien constitué, je me posais des questions sur la procréation et les rapports physiques qui devaient exister entre deux êtres de sexe opposé.

 

Mes parents dans la crainte de gaffer, me renvoyèrent à mon confesseur, le tout gentil et timide Père Joseph qui me demanda si j’avais déjà observé certains comportements des animaux de sexe opposé.

 

Je répondis avoir vu dans l’étang des grenouilles qui s’étreignaient. Le bon et si touchant Père, n’ayant vraiment aucune connaissance en zoologie, soulagé me dit : « Eh bien, c’est comme ça que ça se fait ».

 

Il ignorait vraisemblablement que chez les batraciens, comme chez les poissons « ça se fait » autrement que chez les mammifères, c’est-à-dire par projection extérieure du liquide fécondant sur les oeufs pondus par la femelle.

 

{5.2} Revenons maintenant à ce fameux premier jour de mon entrée au collège : c’est hanté d’appréhensions ridicules quant aux atteintes à ma pudeur que je découvris avec mes parents le redouté dortoir au premier étage du bâtiment principal.

 

De grandes fenêtres l’éclairaient abondamment et les lits étaient rangés de part et d’autre d’une allée centrale. Au mur, un austère crucifix et un Saint-Esprit sous forme de colombe, l’ordre s’étant voué à celui-ci.

 

Maman s’empressa de ranger mes affaires dans l’armoire étroite qui m’était attribuée parmi toutes celles qui se trouvaient alignées le long du mur.

 

Une pièce contiguë était réservée au débarbouillage matinal. On y trouvait des rangées d’armoires basses destinées à contenir nos effets de toilette et, pendant la guerre, on y tolérait quelques provisions de bouche mais pas de friandises.

 

Sur ces armoires, des cuvettes émaillées blanches qu’il fallait remplir d’eau, le soir, pour gagner du temps le matin. En hiver, par temps de gel, on devait casser la glace qui s’y était formée (on ne chauffait que les locaux scolaires, le réfectoire et les bureaux-chambres des professeurs.)

 

Aussi angoissé que les autres mais trop fier pour le montrer, je cranais pour soutenir les miens.

 

Le moment du départ fut un déchirement pour ces bambins (certains de septième avaient à peine dix ans) et c’est le cœur gros que nous nous sommes trouvés en cour de récréation avec les « anciens» qui fanfaronnaient.

 

Nous avons l’âme en mal

Du bâtiment trop grand

Un lourd cœur animal

Qui pleure et perd le sang.

 

Pauvres petits garçons

Qui sanglotent au giron

De mamans éperdues

Et tendrement émues.

 

Envoyez aux nuages

Tant de soupirs secrets,

Tout petits gars si sages

Qui ne furent pas prêts

A entrer au couvent

Pour y pleurer souvent


Voilà comment je me suis retrouvé avec une douzaine de petits diables comme moi en classe de sixième pour y apprendre principalement le latin, les maths et le français.

 

Je n’étais pas bon élève, trop dissipé, distrait et peu attentif. Les résultats s’en firent rapidement ressentir.

 

L’oncle Paul était notre professeur de français et assumait la tâche combien ingrate de préfet de discipline.

 

C’était donc lui qui morigénait ses neveux, mon cousin Jacques n’étant pas plus brillant que moi. Intègre et juste, il nous a toujours traités avec une rigueur et une fermeté scrupuleusement identiques à celles qu’il appliquait aux autres élèves.

 

Notre oncle en qualité de préfet de discipline avait eu l’idée (peut-être discutable) d’introduire le scoutisme intégral dans son établissement - tous les élèves étaient inscrits à la Fédération des Scouts Catholiques - Il poursuivait ainsi un double but : occuper les loisirs des jeunes qui lui étaient confiés et les former physiquement et d’autre part développer en eux l’idéal du service aux autres et du dévouement.

 

{5.3} Nous menions une vie quasi monastique : lever à 5 heures, gymnastique, torse nu, dehors par tous les temps – ensuite toilette dans notre bassin émaillé blanc (avec glace garantie, par temps de gel) –

 

A 6 heures, messe, prières et méditation dans la chapelle.

 

Suivait, à 7 heures, le petit-déjeuner en silence avec lecture d’une œuvre littéraire facile qu’un « lecteur » (il était juché sur un haut siège et chacun avait son tour) « chantait » consciencieusement sur le ton lancinant et barbant du recto-tono, usage courant dans les couvents.

 

De temps à autre, le Père supérieur reprenait des erreurs que des jeunes potaches évitaient difficilement.

 

Sur une petite estrade, démocratiquement, les Pères partageaient nos repas et notre discipline.

 

Pendant la guerre, menu invariable : un bol de petit lait, légèrement sucré, épaissi à la farine de seigle dans lequel nous trempions une tranche du pain bis fabriqué par les frères convers avec la mauvaise farine grise (légèrement tamisée pour en enlever mal certains déchets suris qui lui donnaient mauvais goût) à laquelle l’établissement avait droit en échange de nos timbres de ravitaillement. (timbres de rationnement distribués mensuellement par les autorités à chaque citoyen belge)

 

Après le déjeuner, à 7 heures 30, une heure de travail scolaire dans la grande salle d’étude, sous l’œil sévère d’un surveillant.

 

Nous étions ensuite astreints à une heure et demie de corvées ménagères diverses : enlever les yeux que la machine à éplucher les pommes de terre avait laissés, nettoyage des légumes, entretien des locaux, aide au jardin et corvées diverses.

 

Astucieux et courageux, les « Pères » comme on les appelait dans la région, parvenaient à fonctionner pratiquement en autarcie, assurant en quantité et qualité les besoins en nourriture d’une collectivité d’une centaine de personnes, à une époque de famine.

 

Pour atteindre cet objectif, celui qui était appelé le Père-économe avait converti une partie des dépendances du collège en locaux adéquats à ces activités complémentaires (potager, verger, porcherie, poulailler, boucherie, boulangerie, etc.) ce qui entraînait un accroissement des besoins en main- d’œuvre que les frères déjà surchargés ne pouvaient plus assurer sans cette corvée qui nous était imposée le matin.

 

Nous subissions, ensuite, deux cours d’une petite heure, ce qui nous amenait à l’arrêt de midi avec la première levée de la règle du silence pour un repas chaud que le cuisinier s’ingéniait à nous préparer avec ce que le Père-économe, débrouillard, lui fournissait. S’ensuivait alors, la première période de récréation de la journée.

 

Les cours (trois heures) et la loi du silence reprenaient à 14 heures - A 17 heures, collation frugale (une tranche de pain-maison sur laquelle on étendait une marmelade noire, appelée sirop, confectionnée avec des déchets de sucrerie).

 

Une demi-heure plus tard retour à la salle d’étude, jusque 19 heures, pour les devoirs et leçons de la journée.

 

Venait ensuite le repas du soir, en silence, avec lecture d’un ouvrage pieux comme « L’imitation de Jésus-Christ » suivi d’une période de temps libre (avec nouvelle levée de la règle du silence).

 

Nous nous retrouvions à la chapelle à 20 heures pour l’office du soir et la prière qui étaient suivis d’une rapide toilette du soir, vers 20 heures 45, devant le bassin émaillé, avec extinction des feux à 21 heures, un père-surveillant arpentant les couloirs entre les lits en disant son chapelet.

 

Ce régime sévère valait pour les jours de la semaine (du lundi au samedi compris) sauf le congé obligatoire du jeudi après-midi où une activité scoute, généralement en patrouille, remplaçait les trois heures de cours.

 

Le samedi soir, c’était le rituel hygiénique de la grande toilette hebdomadaire sous la douche qui se passait dans un local non chauffé.

Nous disposions d’une dizaine de cabines sans commandes individuelles, un préposé-surveillant se chargeant de régler la température de l’eau, son débit et sa durée d’utilisation à sa guise avec le souci de faire de nous des hommes aguerris en nous envoyant une eau presque froide.

 

Les dimanches et jours fériés étaient comme partout jour de congé et de dévotions pour lesquels nous nous devions d’être particulièrement performants, étant donné notre statut de futur prêtre.

 

Les corvées et les cours étaient remplacés par les nombreux offices religieux.

 

Ca se passait de la manière suivante : après toilette matinale et gymnastique, de 6 heures à 8 heures, messe et méditation suivi d’un retour en salle d’étude pour lectures de préférence pieuses ou édifiantes.

 

10 heures : grand-messe chantée,

11 heures : temps libre en salle de récréation ou salle d’étude pour les pensums ou travaux de rattrapage ;

12 heures : repas et à partir de 13 heures, activités scoutes (grands jeux à l’extérieur) ;

17 heures 30 : « vêpres » (cérémonie religieuse chantée) suivies d’un temps libre ;

19 heures : repas du soir suivi d’une heure de temps libre pour activités scoutes en patrouille (aux grandes occasions « feu de camp », c’est-à-dire chants et sketchs autour d’un grand feu) ;

20 heures : « salut » (cérémonie religieuse dominicale dédiée à la Vierge) suivi de la toilette habituelle du soir et du coucher à 21 heures.

 

Nos professeurs étaient très bons et très dévoués, mais nous le leur rendions très mal. Notre vie quasi monastique était trop austère et sévère pour des adolescents. Nous tentions de chasser le « cafard » qui nous accablait souvent en espiègleries pas bien méchantes cependant répréhensibles.

 

Mes pitreries avaient beaucoup de succès et j'étais souvent entouré d'une "cour" de deux ou trois copains que j'amusais beaucoup au grand dam du cher oncle qui voyait ça d'un très mauvais oeil

 

Il me réprimandait souvent et mes bulletins s'en ressentaient.  Mai c'était plus fort que moi, j'avais ça dans le sang, mes oncles paternels étaient tous des rigolos, y compris l'oncle de Gentinnes.

 

Ce fut d'ailleurs une grande déception pour moi de réaliser que le "comique" qui faisait rire tout le monde en réunion de famille, prenait l'attitude grave et sévère que lui imposait sa fonction de préfet de discipline.


Certains professeurs, bien souvent les plus gentils, devenaient vraiment nos têtes de turc. L’ascendant ou l’autorité sur les autres, on l’a ou on ne l’a pas : c’est inné.

 

C’est un don que l’oncle préfet avait reçu incontestablement, mais par contre un jeune Père, notre professeur de latin, en était totalement dépourvu.

 

Il voulait nous intéresser et s’intégrer en jouant au Prof-copain et à la longue n’y parvenant pas se mit à sévir durement. Mais rien n’y fit, il n’avait incontestablement pas la manière. C’était le Prof-martyr comme il y en a tant de nos jours.

 

Nous étions quand même bons bougres et pris de remords prenions la résolution de ménager notre victime.

 

Ca n’a jamais tenu plus d’une demi-heure ; insensiblement, comme malgré nous, le chahut sourdait presque imperceptible d’abord et puis de plus en plus fort.

 

Des qualités d’autorité naturelle et d’ascendant sur les autres, devraient être un critère impératif de sélection des enseignants, dans l’intérêt évident des deux parties : le maître et l’élève.

 

A ce propos, je me dois de raconter un incident majeur dans le contexte du lieu, de l’époque et du milieu dans lequel il s’est produit.

 

C’était l’hiver de 1943-1944, particulièrement dur et long. Une sorte d’apathie générale semblait s’installer. Le « cafard » grignotait les troupes.

 

Tous les élèves se trouvaient réunis dans la grande salle de travail pour l’étude du soir. Le Père surveillant était à son pupitre devant. Les élèves étaient installés, chacun à son banc, par ordre de classes : les petits à l’avant, les secondes et rhétos derrière.

 

On ne sait trop pour quelles raisons, soudain, les « grands » à l’arrière se mirent à faire claquer en cadence les couvercles des pupitres de leur banc. Le surveillant, interdit, cria : « Du calme, Messieurs, du calme ».

 

Rien n’y fit, bien au contraire, le vacarme gagna du terrain pour atteindre le milieu de la salle. Le surveillant, affolé, se précipita vers les chahuteurs pour tenter de les calmer.

 

Mais dès qu’il s’approchait d’une zone perturbée, les tapageurs concernés se tenaient innocemment cois, tandis que les autres tapaient de plus belle.

 

Nous, les petits, d’abord effrayés, nous y allâmes aussi, timidement d’abord et avec joie et entrain ensuite. Le pauvre Père courait d’avant en arrière, n’arrivant pas à pincer un coupable : il n’avait à sa portée que des petits anges, les deux mains le long du corps, apparemment totalement innocents.

 

Le surveillant abandonna la partie et nous nous retrouvâmes, très excités, chantant l’internationale à tue-tête.

 

Il convient de réaliser la scène dans un contexte de lieu et d’époque : une bonne soixantaine de futurs curés, hurlant à pleins poumons, en 1944, le chant des « rouges » dans un chahut épouvantable et prêts à en découdre avec qui oserait les toucher.

 

Mon oncle, préfet de discipline, se devait d’intervenir mais il était introuvable. Un autre Père tenta timidement de calmer les esprits mais en vain, il fut refoulé sous les huées, sifflets et petits projectiles divers.

 

Je n’ai jamais connu les causes de cette « révolution », s’il y en avait une. C’était peut-être une blague qui a dégénéré et ceux qui en étaient l’origine, devaient être terrorisés de la tournure que prenaient les événements déclenchés, d’autant plus que, laissés à nous-mêmes, le chambard s’enflait incroyablement et que rien ne semblait devoir l’arrêter.

 

Je me suis souvent dit que c’était comme ça que naissaient les révolutions, dans une ivresse collective plugins/blogspirit/langs/fr.js?20090525"> // // --> // --> //]]> et communicative et sans se soucier des lendemains répressifs.

 

La nôtre d’insurrection dura le temps relativement long qu’il fallut pour enfin dénicher l’oncle qu’on a trouvé en visite chez un voisin.

 

Mis au courant des événements, il a agi avec son habituelle détermination et l’assurance de son pouvoir.

 

Je réalisai alors combien l’autorité et la faculté de diriger les hommes sont l’apanage de certains et de mon cher oncle, en particulier. span> //]]>

 

En effet, pénétrant dans la salle d’étude en ébullition, comme Daniel dans la fosse aux lions, il s’avança lentement, très droit et calme.

 

Aussitôt, comme des cartes à jouer qui s’effondrent les unes sur les autres, les couvercles des pupitres des bancs se turent, abandonnant la place à un silence sinistre et angoissé.

 

Mon oncle, olympien, très maître de lui, remonta toute la salle et se plaçant sur l’estrade devant les « révolutionnaires », d’abord les toisa avec insistance mais sans colère, sûr de lui et de son autorité.

 

Nous n’avons pas pu à ce moment faire autrement que l’admirer et l’estimer. Sans se départir de son calme, il nous envoya dans les dortoirs en nous conviant à une réunion-débat, au lever du lendemain, sur le sens à donner à notre acte, la responsabilité de chacun et les sanctions qui s’imposaient.

 

Nous en reparlâmes souvent après, l’incident nous ayant bien sûr fortement marqués. Mais nous étions unanimes à mettre en exergue ses qualités de meneur d’hommes, sa droiture, sa bonté et son dévouement.

 

Il deviendra supérieur de l’établissement, transformera le petit séminaire en collège ouvert à tous, l’agrandira de nouveaux bâtiments modernes, parviendra à obtenir l’agrégation du Ministère pour l’homologation des diplômes, et après le drame de l’exécution des missionnaires de Kongolo au Congo, remuera ciel et terre, les autorités et les fidèles pour faire ériger, dans l’enceinte du collège, un mémorial-chapelle national à la mémoire des missionnaires ayant laissé leur vie, lors des événements qui, après l’indépendance, ont ensanglanté ce pauvre pays.

 

{5.4} Pour rappel, à Kongolo se trouvait une mission d’une douzaine de spiritains, confrères de ceux de Gentinnes, qui furent assassinés par une soldatesque ivre et inconsciente, le 1 janvier 1962.

 

Parmi eux, des anciens camarades du collège et surtout un copain de classe, René Tournai et un chef scout, Pierre Gilles (totemisé Ourson).

 

Il y eut cependant un survivant, échappé par miracle qui fut mon chef de patrouille duquel je parlerai plus loin.

 

Écoutez le chant des tam-tams

Au cœur d’un ciel rouge de flammes ?

Entendez-vous le chant du cher copain René,

Si courageux sous les balles des forcenés ?

Entendez-vous, aussi, le chant du chef Ourson

Bénissant ses bourreaux,

Pris de boisson, qui ne savent plus ce qu’ils font ?

 

Le ciel fauve d’Afrique en pleurs s’est tu,

Les gazelles fuyaient les hommes en rage,

Les oiseaux se cachaient dans le feuillage,

Et les mères pleuraient ceux qu’elles n’ont plus.

 

Des griffes de sang noir

Feront au ciel d’un soir

Des zébrures de rage,

Réveillant les tourments

De ces hommes déments

Revenant d’un autre âge.

 

Quoi de plus merveilleux pour un jeune garçon que de disposer le long de sa cour de récréation d’un bel et grand étang, aux nombreux coins secrets, bordé de grands arbres avec en son centre une île sur laquelle pleure un saule ?

 

Comme je l’avais signalé plus avant, les Pères ne manquaient pas de faire valoir cet avantage lorsqu’ils recrutaient. C’était, en ce qui me concerne, ce qui tempéra mes appréhensions.

Aussi, le premier jour, je ne manquai pas avec les autres nouveaux, d’y pêcher des têtards et autres alevins ainsi que d’y faire quelques tours en barque.

 

Plus tard, quand je fus bien intégré et adapté au règlement, je m’arrangeai pour tromper la vigilance des surveillants en me glissant sous le treillage qui fermait l’aire de récréation.

 

J’avais repéré un endroit de passage où la clôture était un peu relâchée et sous laquelle je parvenais à me glisser, au prix de contorsions difficiles. Il va de soi que cette action était totalement interdite et sanctionnée durement, l’étang n’étant accessible que sous surveillance.

 

{5.5} Ces incursions dangereuses et brèves me permirent cependant de découvrir une belle grenouille brunâtre, aux grands yeux tendres et doux de bovidé, qui pataugeait à grands coups de ses longues cuisses luisantes dans une sorte de petite crique discrètement camouflée.

 

Le soir, je la retrouvais et elle m’accueillait en gonflant ses bajoues. J’en avais fait une amie que j’avais introduite dans mes dédoublements dont j’avais fortement amélioré la technique, les rendant de plus en plus discrets et réels.

 

Cette faculté de rêve-éveillé me permettait de supporter une vie qui ne me convenait pas du tout. Dès que je le pouvais, à l’étude, comme au lit, je m’évadais dans mon monde avec mes amis imaginaires.

 

Une nuit d’hiver, glaciale, abyssale et longue, en plein désarroi et triste à mourir, j’appelai ma grenouille qui accourut aussitôt.

 

- Que veux-tu, descendant des hommes ?

- Connaître ton nom.

- Je suis Rana 1ère, mère de la génération de la lune rousse dans les roseaux de l’érable noir et mon époux s’appelle Rana 1er, père de la génération de la lune rousse dans les roseaux de l’érable noir.

- C’est trop compliqué, s’exclama Madoulet qui nous avait rejoints avec les autres.

- Nous nous appelons toutes Rana 1ère, et les mâles, Rana 1er , c’est une règle chez nous.

- Marrant, ç’truc-là, grommela Jim.

 

La grenouille était très gentille et nous raconta beaucoup d’histoires d’eau, bien entendu, avec tritons, épinoches, et autres habitants des étangs.

 

C’est ainsi qu’elle nous invita à vivre l’aventure impossible des « Globuleux », êtres invisibles qui vivaient dans des perles d’eau.

 

- Suivez-moi, dit-elle, en sautant dans l’eau.

- Elle est dingue, dit Pit, qu’est-ce qu’on fait ?

- On la suit, s’exclament en chœur, Madoulet et Jim, tout en se précipitant dans l’étang.

- On va se mouiller et l’eau est dégueulasse, remarquait Gros Bidon, pas du tout intéressé et qui s’assit sous un arbre, les bras autour des genoux.

 

Sans nous occuper de lui, nous suivîmes Rana 1ère dans une sorte de soupe verdâtre. Elle nous précédait, nageant élégamment tandis que, derrière elle, notre curieuse troupe barbotait maladroitement.

 

Imaginez la scène :

 

Belle des Cloaques, l’araignée, à la manière d’un poulpe, se propulsait à coups de ses huit pattes, Jim toujours opportuniste, accroché à son dos ; la guêpe et le carabe, allergiques à l’eau, ne prétendant pas se mouiller, nous suivaient à la surface, en glissant sur leurs pattes comme des hydrophiles.

 

Quant à Madoulet, le sabre entre les dents, il s’empêtrait dans ses hauts-de-chausses en nageant entre deux eaux, alors que Pit et moi, nous nous efforcions tant bien que mal, maladroits dans la vase, de ne pas nous laisser distancer.

 

Gros Bidon, sur le bord, se lamentait, en prétendant que nous allions nous noyer. Le feu follet, mystérieusement, avait disparu comme dissous dans l’eau.

 

Rana 1ère nous attendait au plus profond de l’étang, là où jaillissait une source qui bouillonnait légèrement avec beaucoup de belles bulles s’élevant à la surface comme l’encens au-dessus d’un autel.

 

L’endroit était sublime de limpidité et de transparence et les bulles s’irisaient en s’enivrant des rais du soleil.

 

Confondus d’émerveillement, nous écarquillâmes les yeux dans l’attente de la suite que Rana 1ère semblait nous réserver.

 

Sans hésiter, elle plongea dans une bulle pour s’y installer confortablement. Envoûtés et ensorcelés, nous fîmes de même.

 

Bien installés dans nos « aquanefs », nous descendîmes dans la source en traversant un monde de rêve et de cristal. Les bulles s’élevaient autour de nous en jetant des feux de diamants.

 

La descente nous conduisit dans un monde sphérique où tout, y compris nous-mêmes, n’était que bulles.

 

Pas très loin de moi, Rigolard, mon carabe marrant, qui en avait récupéré une quand il glissait à la surface, s’amusait à y faire des cumulets en se faisant glisser sur ses parois bombées.

 

Dans cet univers féerique vivaient des êtres étranges, enfermés comme nous dans leur bulle, et qui nous faisaient de grands signes de bienvenue.

 

Leur tête était une sorte de bille transparente et miroitante qui semblait toujours nous regarder, nous sourire ou nous parler.

 

Huit bras filiformes, aussi souples que des ficelles, s’agitaient en tous sens en prenant appui, tout en glissant, sur les parois de leur bulle.

 

Non loin de moi, il y en avait une qui me souriait depuis un moment. Je lui fis signe : un dialogue s’ensuivit par le truchement de je ne sais trop quel sortilège.

 

- Tu viens sans doute du dessus des eaux ? Commença-t-elle.

- Je suis un terrestre qui n’aime pas beaucoup cet élément, j’en ai assez peur.

- Tu ne dois pas avoir peur ; l’eau, c’est la vie et l’eau des sources, c’est l’âme de la vie, parce qu’elle est plus pure que le ciel bleu sans nuage.

- Mais qui êtes-vous ?

- Nous sommes des gouttes de la mémoire de l’eau.

- Des gouttes de mémoire ? Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

- L’eau est la mère de la vie. Nous sommes les gardiens des mystères de la vie. Nos ancêtres dans la lagune-utérus ont imploré le soleil pour qu’il donne la vie et la vie est entrée dans l’eau et l’eau a nourri la vie et la vie a peuplé l’eau et l’air et la terre toute entière.

- C’est une belle histoire ! As-tu un nom ?

- Nous n’avons pas de nom. Nous sommes toutes identiques, nous parlons et pensons toutes ensemble : nous sommes l’âme de l’eau.

 

La goutte s’est mise à sourire : un sourire infini, un sourire de ciel tout bleu, celui qu’il a quand le soleil se couche voluptueusement dans ses bras refermés.

 

Nous étions abasourdis : chacun de nous avait reçu le même message aussi bizarre que mystérieux. Madoulet, dans sa bulle, en était le derrière par terre. Il fut le premier à réagir :

 

- Sacrebleu ! mordieu, si je m’attendais à un truc pareil ! Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

- Ce sont des confrères en imaginaire, expliqua le feu follet que nous entendîmes soudain sans le voir. Nous sommes l’âme de la vie qui s’élève au-dessus des morts reposant dans les cimetières et nous dansons toutes les lunes vertes au sabbat des poètes et des conteurs d’histoires.

 

Hymne de l’eau

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Ô, toi, ma mère l’eau

Tu murmures et tu chantes

Comme le bel oiseau,

Qui coule dans les pentes

En élevant aux cieux

Un chant pour ces lieux.

 

Ô ! ma source, ô ! mon eau

De lents canards te saignent

En fendant tes ruisseaux.

Ton bleu miroir se baigne

Dans ton ciel le plus beau

Pour les petits moineaux

Qui s’y mirent et s’y penchent

Depuis les basses branches.

Tes océans miroitent tes ciels sans nuages

Tes mers accourent, toutes folles d’horizon.

De beaux galets s’enroulent, le long de tes plages

Où le sable s’écoule en un grand flot très blond.

 

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L’état de « temps de guerre » mettait souvent le collège en situation particulière et exceptionnelle. Ainsi, l’établissement de Lière, pendant flamand du nôtre, pour des raisons que j’ignore, ferma momentanément ses portes et nous envoya ses recrues.

 

On nous demanda donc de serrer les rangs et de faire place aux nouveaux venus. Notre classe, surpeuplée, devint plus bourdonnante qu’une ruche en mal d’essaimage.

 

Nos condisciples flamands étaient plutôt sympas et, très en symbiose, baragouinèrent d’abord un français approximatif pour ensuite se débrouiller très honorablement avec la si difficile « langue de Voltaire ».

 

J’ai toujours eu la plus grande considération et la plus grande admiration pour ceux qui ont cette faculté merveilleuse, moi qui me suis battu toute ma vie pour apprendre les langues, sans grands succès.

 

{5.6} Un jour, en plein trimestre, on nous demanda d’accueillir un « nouveau ». Il était secret et triste de ses grands yeux gris, des yeux d’enfant qui ne l’est plus.

 

Il parlait peu d’un langage prudent et mesuré. Il se tenait souvent seul, sans jouer, affaissé, comme écrasé par quelque chose qu’il ne pouvait révéler.

 

Je le questionnais souvent : il ne répondait pas, mais ses yeux voulaient dire ce que sa bouche taisait. Les autres se préoccupaient peu de lui : il n’intéressait personne et ne semblait pas normal.

 

Il était souvent absent des cours, on ne savait trop pourquoi. Les Pères le ménageaient et lui parlaient avec beaucoup de gentillesse comme s’il était anormal.

 

Nous n’avons jamais rien soupçonné du drame qui hantait ses nuits de cauchemars : plus tard, j’ai appris que c’était un petit juif que les pères cachaient et qui avait assisté à la mort de ses parents torturés devant lui.

 

Ô petit copain triste,

Aux yeux si bleu pervenche

Tu cherches, très au lointain

Dans la gadoue, dans la fange

Les yeux dorés de ton père,

Les yeux de ciel de ta mère

En gémissant ta plainte

D’orphelin triste.

 

Ta plainte d’orphelin triste

Qui pleure sa mère déchirée

Qui gémit son père torturé

Qui a les yeux pleins de sang

Qui a du sang plein les larmes

Qui a mal de la haine des hommes

Qui est pauvre de solitude

Qui a un cœur qui ne peut plus aimer

Qui cherche, qui cherche

L’amour qu’il craint

De ne plus trouver.

 

---------

 

{5.7} A la fin des vacances de Pâques, fin avril 1944, les autorités du collège nous font savoir qu’en raison de l’imminence d’événements graves, les cours seront suspendus jusqu’à nouvel ordre et les élèves renvoyés chez eux.

 

En effet, les alliés gagnent du terrain en Italie et la défaite allemande se précise de jour en jour. On s’attend à une opération militaire de grande envergure avec débarquement sur les côtes de la Manche.

 

Nos professeurs furent chargés d’organiser des travaux scolaires par correspondance en vue de préparer un éventuel examen de passage quand les événements le permettraient.

 

Quand les cours reprirent après la libération, en octobre, le seul d’entre nous qui, dans tout le collège, parvint à réussir l’examen de passage imposé pour accéder à l’année supérieure, fut un surdoué, venu tout droit de sa Campine avec mon cousin Jacques.

 

Les autres, dont j’étais, bien entendu, ne s’appliquèrent qu’insuffisamment, la désorganisation générale aidant, pour préparer cette épreuve, si bien que nous avons tous doublé, sauf un.

 

Il faut dire aussi qu’un arrêt scolaire de cinq mois (mai à septembre) dans des conditions exceptionnelles n’était pas de nature à nous préparer valablement.

 

Nous avons profité somptueusement de ces vacances forcées, certes moins appréciées par nos parents obligés de subir notre désœuvrement.

 

Je m’étais installé une petite table devant la fenêtre de rue de notre appartement du deuxième étage pour y bâiller sur mes ennuyeux travaux scolaires, aussi barbants que les devoirs de vacances souvent imposés aux mauvais potaches de mon espèce.

 

Aussi, crayon mordillé et rongé en bouche, j’étais davantage attentif aux mouvements de ma rue qu’aux versions latines et autres théorèmes casse-pieds.

 

Juste devant moi, à moitié camouflée par un des sorbiers qui bordaient notre rue, je pouvais observer par la fenêtre la petite échoppe du marchand de bois coupé. Spectacle assurément peu passionnant ! Et pourtant !

 

C’était auparavant un petit abri à charrette de colporteur qu’un homme d’apparence distinguée avait transformé en boutique à bois coupé pour le feu.

 

Les ménagères venaient chez lui s’approvisionner d’un peu de petits bois secs destinés à provoquer une flambée dans un combustible hétéroclite, rare et récalcitrant qu’elles avaient trouvé difficilement, aussi l’utilisait-on parcimonieusement.

 

Dans les  cabas, le petit bois pour allumer le feu avoisinait les maigres trouvailles alimentaires du jour méritées par de patientes « queues » ou « files » (on allait faire la file, comme on disait alors) chez les commerçants.

Le marchand de bois était assis dans un petit fauteuil d’osier dont il avait raccourci les pieds.

 

Des deux jambes, il encerclait un gros billot qu’il maintenait contre lui et fendait de grosses bûches en tranches fines et régulières qu’il rassemblait ensuite d’une main preste pour faire tomber sous sa serpette une pluie de bâtonnets blancs. (Plus ils étaient fins, plus l’opération était rentable pour le consommateur qui en utilisait moins)

 

La moisson blanche montait le long de ses jambes et l’envahissait jusqu’à ce que, débordé, il se relevât en s’ébrouant et en se dégageant pour former un grand tas à coup de fourche habilement maniée.

 

Moisson si blanche qui s’écoule

Comme un fleuve d’écume blanche

Que des mandarins gris contemplent,

Yeux fermés et mains dans les manches.

 

Le billot sonne et le bois chante

De longs cantiques de voix blanches

En de grands flots échevelés.

 

J’étais fasciné par cet homme étrange. Il portait souvent une sorte de gabardine dont il relevait le col. Il se coiffait d’un feutre comme un personnage de roman policier.

 

Des hommes jeunes venaient bavarder avec lui en conversations animées et mystérieuses mais sans rester longtemps.

 

Je voulais en faire un héros de la résistance et mon imagination lui attribua les plus grands mérites en l’embarquant dans les aventures les plus romanesques.

 

Je n’avais pas tort car j’appris, à la libération, qu’il était un relais de l’armée secrète que son petit commerce camouflait.

 

Nous n’étions pas loin de la caserne Dailly et de son sinistre lieu d’exécution (devenu depuis la fin de la guerre, l’enclos des fusillés).

 

Un jour, un copain de collège m’invita à passer une après-midi chez lui. Il occupait avec ses parents un appartement pas très grand.

 

Son père était un ancien aviateur de la guerre 14-18 qui revint un peu avant le repas du soir accompagné d’un homme à belle moustache, très british, qui parlait peu une langue que je ne comprenais pas et semblait inquiet.

Je ne m’en souciais que peu : nous achevions une passionnante partie de dames.

 

Quand nous passâmes à table, je le regardai plus attentivement. Ses yeux croisèrent les miens, longuement. Il y avait dans son regard tant de lassitude et de détresse que j’en frémis.

 

Il ne parlait pas, il n’a rien dit pendant tout le repas. Il avait de belles mains dont l’une tripotait nerveusement le couvert rangé le long de son assiette.

 

Son regard croisait souvent le mien : je pensai que je lui rappelais quelqu’un.

 

Son repas fut interrompu par l’arrivée de deux hommes qui repartirent précipitamment avec lui.

 

Mon camarade me confia que c’était un aviateur anglais que son père et son réseau rapatriaient en Angleterre.

 

Quand je racontai ça chez moi, mes parents me recommandèrent de n’en parler à personne.

 

L’audace de cette famille, leur courage simple frisant l’inconscience me bouleversera toujours. Je réalise aussi en frémissant au danger qu’inconsciemment j’aurais pu présenter en manquant de discrétion.

 

Maintenant quand je pense à lui, je ne peux m’empêcher de ressentir ce long désarroi de l’animal traqué qui sent la mort ou la souffrance au bout de son chemin.

 

 

Triste est ton regard affolé,

Triste est ta si longue lassitude

D’animal traqué.

 

Tu m’agresses en plein ventre

Tes yeux rongent mon âme

Du vide obsédant

Qui sépare nos existences.

 

Ton regard bleu tremble

Comme tremblent les feuilles

En mal d’orage.

 

Tes yeux murmurent la plainte

De ta chair froide et lasse

Qui appelle le silence infiniment.

 

Les « Pères » comme beaucoup de Belges de tous milieux, offraient l’asile à de nombreux clandestins que la « gestapo » traquait et recherchait.

 

C’était certes très dangereux surtout dans un environnement scolaire composé de jeunes au langage souvent imprudent, la moindre fuite compromettait le collège tout entier et exposait ses responsables aux pires sanctions ; aussi ces actions dangereuses étaient-elles soigneusement camouflées.

 

Cependant, Guy et moi, toujours fureteurs, avions trouvé étranges certaines allées et venues constatées du côté des bâtiments réservés aux activités fermières des frères.

 

Cette suspicion méritait une expédition exploratoire, ce que nous tentâmes illico en profitant de la période de corvée matinale.

 

Nous étions, à l’époque, chargés d’aider le frère-jardinier à entretenir la serre où grandissaient de mignonnes petites pousses, fragiles comme un cheveu, appelées à se fortifier pour devenir d’accortes salades ou autres choux-cabus et poireaux grassouillets.

 

Le frère, trop confiant, nous laissait souvent seuls, latitude qui nous a permis de tenter des actions de reconnaissance. Nous avons vite compris que dans les fenils se cachaient des clandestins que des « passeurs » devaient acheminer en lieux sûrs.

 

Très excités et très imprudents, nous avons tenu dans la confidence certains privilégiés auxquels nous demandions cependant le secret absolu. Quant à nous, nous nous étions ménagé un observatoire par le biais du grenier d’une remise à outils attenante d’où nous pouvions à loisir contempler nos héros.

 

 

Beau grand soldat de l’ombre

Dans le foin de ta cache

Tu gémis ton ciel sombre

Qui fait comme une tache.

 

Tache au front des soudards

Qui traquent dans les bois,

L’animal aux abois,

Qui les fuit sans retard.

 

Les dés de la bataille

Ne sont encor joués.

Dans le foin, dans la paille,

Bientôt seront jetés

En pâture au destin

Pour un cruel festin


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08/12/2009

Ch. 4 - Les neveux du curé

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES.

 

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PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

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Chapitre 4.  LES NEVEUX DU CURÉ

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {4.1} La guerre « 40 » dites des « dix jours » qu’elle dura pour la Belgique et la Hollande et un peu plus pour la France  -  Occupation, peur, bombardements, résistance, rationnement, la faim et le froid pendant quatre ans  - {4.2}  L’oncle Olivier, l’austère curé du village de Vonêche entre en scène pour recueillir ses neveux, pendant les vacances et les « doper » d’une nourriture plus riche qu’il s’efforçait de trouver chez les fermiers  -  Espiègleries « démoniaques » de ses neveux peu reconnaissants.  -  {4.3} Histoire de ce curé qui fut brancardier en 1914 et perdit son frère tué les derniers jours de la guerre -  {4.4} Curé de Vonêche, il connut deux des voyants des apparitions de la Vierge à Beauraing  -   Il m’a laissé une relation écrite des faits que j’analyse dans ce chapitre et dans le chapitre 25 « Richesse et pouvoir du milieu »

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)


{4.1} Le matin du 10 mai 1940 était radieux de printemps. Il faisait si beau : le ciel était bleu, du bleu des myosotis de mai, quand ils sont bien frappés de rosée.

 

La ville s’étirait de son sommeil candide, inconsciente de la gravité monocorde des voix de speakers qui s’élevaient par les fenêtres entrouvertes, annonçant sans interruption le début de la « drôle de guerre » : l’armée d’Hitler violait les frontières.

 

Atterrés, mes parents avaient l’oreille aux nouvelles que débitait sans arrêts, notre vieux poste de radio.

 

En 1939, mon père avait perdu son emploi de représentant : c’était la crise, avec les affres du chômage.

 

Heureusement, une amie de ma mère qui occupait une place importante au service du personnel de la firme Lever qui l’avait licencié, avait réussi à le faire réengager dans les bureaux de leur usine de Forest à Bruxelles ; ce qui nous contraignit à déménager une fois de plus – la huitième en onze ans.

 

Ce fut donc dans un modeste appartement de cinq pièces – dans la précipitation du transfert, mes parents n’avaient momentanément rien trouvé d’autre – situé dans la commune bruxelloise de Schaerbeek que nous apprîmes par la radio que le fléau de la guerre s’abattait, une fois de plus, sur le petit peuple belge qui avait déjà tant souffert en 1914.

 

Ce fut tellement brutal et inattendu que les parents de Jim, commerçants commençant leur journée plus tard dans la matinée, n’étaient au courant de rien et ce fut Jim, envoyé à l’école, qui revint en criant : « C’est la guerre, il n’y a pas classe ! »

 

La terreur et la crainte pesaient sur chacun. Tout le monde avait en mémoire les exactions et brutalités cruelles des soudards de 1914, aussi ce fut pour beaucoup la fuite devant l’envahisseur et l’exode vers la France.

 

Les routes de Belgique furent vite encombrées et saturées de colonnes pitoyables de réfugiés angoissés qui se traînaient lamentablement, hagards, à pied ou sur toutes sortes de véhicules : bicyclettes, brouettes, poussettes, chariots avec attelage, voitures, camions, etc.…

 

L’envahisseur avait été tellement rapide dans son action que les troupes belges, désemparées et en désordre, reculaient vers la France en vue d’un éventuel regroupement, saturant davantage le réseau routier. Pour corser l’affaire, des avions mitraillaient les soldats en fuite.

 

Aigle au ciel de malheur,

Triste agent de la peur

Qui boute feu et flammes

Aux maisons qui s’enflamment,

Livrant à l’abandon

Ceux qui n’ont plus de nom.

 

Jim, mon cousin, pas trop inquiet de l’aventure, vécut avec sa mère et sa sœur une épopée incroyable, son père, dans le but de les protéger, les ayant fait fuir vers la France, tandis qu’il tentait de sauver son magasin d’électroménager.

 

Quant à nous, nous prîmes le parti de ne pas bouger et de nous cacher. L’insignifiance de notre petit appartement au deuxième étage, les caves communes et les murs mitoyens des immeubles percés d’ouvertures devaient nous permettre d’échapper aux débordements éventuels d’une soldatesque débridée.

 

Contrairement à nos craintes, tout se passa finalement bien. Les premiers jours, nous nous terrions dans la cave. Bien organisés, nous avions tout ce qu’il fallait pour tenir un siège.

 

Seuls gosses du groupe de locataires installés dans les sous-sols, nous étions choyés, bien emmitouflés dans des couvertures. Les hommes allaient aux nouvelles, les femmes aux provisions, faciles à trouver car il ne restait plus grand monde dans Bruxelles.

 

En cachette, Rigolard se glissait sous mes couvertures et me racontait des histoires drôles. C’est ainsi que j’ai appris que Madoulet qui maniait aussi bien la « machine » que mon frère Pit, s’amusait à créer des vides sous les pieds de l’ennemi qui disparaissait dans le sol en jurant des « donner-wetter » teutoniques.

 

Pit et moi furent tentés de les rejoindre, ce que nous fîmes par « ubiquité» interposée. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés dans une sorte de cave voûtée.

 

Un gros « lanchturn », un pied coincé dans les mandibules de Belles des cloaques, gigotait, rubicond, les yeux exorbités, son casque-marmite enfoncé jusqu’aux oreilles.

 

Devant lui, goguenard et se tapant la cuisse, Madoulet le menaçait de sa rapière. Jim, de son côté, lui ayant bloqué l’autre jambe, le décortiquait de sa botte tandis que Gentille, la guêpe, lui préparait en se frottant les pattes une réjouissance plantaire de son cru.

 

« Bidié, bidié ». Le gros malin se tordait en ne pensant même pas à utiliser le pistolet qui se trémoussait sur son ventre. « Bidié, bidié, che sui jatouilleu ».

 

Toujours très polyglottes, nous avions tous bien compris ce qui le tourmentait, d’autant plus que Belle des cloaques, un orteil du malheureux coincé dans les mandibules, lui dansait sur le pied déchaussé une gigue à huit pattes.

 

Ce fut la douce et gentille « Affable » qui vint au secours du pauvre diable en se lançant dans une diatribe inhabituelle pour un si mignon et si candide feu follet mais digne des meilleures catilinaires.

 

Affable, l’angélique feu-follet, obtint la grâce du condamné en démontrant son innocence dans un conflit dont il ne tirait que des désagréments et aucun avantage.

 

Même le belliqueux Madoulet fut convaincu de l’irresponsabilité du gros bonhomme qui, de plus, n’avait vraiment pas l’allure d’un foudre de guerre.

 

Et c’est ainsi qu’il fut libéré et devint un de nos bons compagnons, un peu empoté, soufflant et suant, mais si brave, si brave… ! Affectueusement, Jim l’appelait : Gros bidon (le nom lui est resté).

 

Notre séjour en cave fut finalement de courte durée, le bruit se répandant rapidement que les envahisseurs, contrairement à leurs compatriotes de 1914, étaient très disciplinés et ne s’en prenaient nullement aux populations d’autant plus que Bruxelles fut déclarée « ville ouverte » (je ne sais trop d’ailleurs pour quelle raison) ce qui devait normalement la préserver des combats.

 

La « guerre » dura dix jours en Belgique et aux Pays-bas, un peu plus en France et puis ce fut la débandade des armées avec la suite que l’on connaît : la trahison de Pétain, le héros de 1914, le sauve-qui-peut vers l’Angleterre et la déclaration du général de Gaulle.

 

La vie devint alors très difficile pour les gens des villes occupées qui manquèrent rapidement de tout. Un marché de contrebande intérieure (appelé marché noir) se développa rapidement au seul bénéfice des bien nantis, mais rendant encore plus précaire l’existence des autres dont nous étions.

 

La faim commença à tenailler les gens des villes. L’occupant prélevait tout ce qu’il pouvait, laissant les occupés affamés.

 

Ce furent alors les tristes queues devant des magasins aux trois-quarts vides, les parents angoissés devant les assiettes blanches, les hivers rudes, à grelotter sans combustibles, le drame des juifs et autres marginalisés, les tortures dans les prisons, les exécutions sommaires.

 

Enfin, le perpétuel et poignant drame des populations innocentes payant un lourd tribut à la folie des conquérants.

 

Les yeux sont vides, comme des trous noirs,

Et les affres des ventres font mal d’eau.

Chardons et cactus pour un triste soir

Réveilleront leurs angoisses et leur peau.

Faim aux entrailles, … tripes de cafard

Ils mangent leur bile et serre les poings

Vers ceux qui hantent leurs vieux cauchemars

Les traînant à genoux, bien loin, bien loin.

 

{4.2} Tout ce préambule pour introduire le personnage principal de ce chapitre : l’oncle Olivier, brave mais austère curé d’un petit village aux confins des Ardennes.

 

C’était le frère aîné de ma mère qui était la plus jeune d’une famille de six enfants. Entre eux, il y avait un frère, officier tué les derniers jours de la guerre 14/18, et quatre sœurs dont ma mère et celle de Jim.

 

La sœur aînée avait épousé un instituteur qui luttait du mieux qu’il pouvait contre l’analphabétisme d’une vingtaine de gosses d’un petit village, campé à flanc de coteaux au-dessus de la Lesse, petit cours d’eau des Ardennes, à quelques lieues de celui de l’oncle curé.

 

Les deux petits villages étant trop loin et les contrôleurs à la solde des Allemands pour traquer le marché noir, trop nombreux et vigilants, le seul moyen qui restait au curé et à l’instituteur, d’aider leurs sœurs et belle-sœur, était d’accueillir et nourrir les « Bruxellois » pendant les grandes vacances scolaires de juillet-août.

 

La première année, le curé, grand cœur mais inconscient du poids de la tâche, avait pris en charge les deux familles et organisé le presbytère en conséquence.

 

L’expérience ne fut pas renouvelée, les deux sœurs restant près de leurs maris, tandis que l’oncle se chargeait des trois plus grands et l’instituteur de mon petit frère et de la sœur de Jim.

 

C’est ainsi que la fameuse bande de « Flique-Pitte-Jim » se mit à sévir, deux mois par an, au presbytère de Vonêche, au grand dam du malheureux oncle.

 

Et il en a vu, le pauvre ! Il faut dire qu’il était le vrai personnage qui nous manquait pour créer l’ennemi public numéro un : grand, austère dans sa soutane noire, n’accordant aucune attention aux enfants qu’il ne supportait guère, il était ce qu’il y avait de mieux pour donner le plus grand éclat à nos fredaines de garnements et créer avec nos espiègleries les situations les plus désopilantes.

 

Le presbytère était sur une place, face à l’église, comme il se doit ; à droite, un mur grillagé avec une porte qui donnait dans le parc d’un beau château qui appartenait au Baron d’Huart, comme beaucoup de biens de la région d’ailleurs.

 

Le château et son grand parc jouxtaient la partie droite de la cure. Le baron, généreux paroissien, avait fait construire sur le côté du presbytère, une salle paroissiale-bibliothèque qui restera éternellement imprégnée de la sueur des neveux du curé séchant sur les devoirs et punitions qui  désenchantaient  leurs vacances.

 

Complètement autonomes, les châtelains avaient dans leur propriété leur ferme, leur potager, leur verger, un étang avec nénuphars et beaux poissons, une orangerie avec arbres fruitiers et plantes exotiques et sur le côté de l’église, une chapelle donnant sur le chœur d’où ils pouvaient suivre les offices sans se mêler aux villageois.

 

Voici ainsi campé le principal décor des trois petits gredins qui hantaient la cure de Vonêche et faisaient gagner des indulgences à leur pauvre oncle curé.

 

Le potager du château, nous paraissait immense. Il était entouré d’un très haut et large mur en pierres du pays. Mitoyen du jardin situé derrière la cure, il fut un des hauts lieux de nos exploits ; les espaliers plantés tout au long, nous permettaient un accès facile et les dalles de faîte étaient pour nous un très confortable chemin de ronde, témoin de nos plus audacieuses escapades.

 

Le plus cocasse de l’affaire c’est que, désireux de nous doter d’un code secret inconnu des adultes, nous avions appelé cette voie incongrue : « la petite fille », (allez voir pourquoi !).

 

Nos conversations prenaient innocemment des tournures aussi équivoques que scabreuses puisque nous ne cessions d’évoquer à table nos exploits quand nous « montions » sur la « « petite fille ».

 

Les adultes présents, dont les deux sœurs du curé, perplexes, se regardaient plutôt embarrassés jusqu’à ce que l’oncle tonna, pourtant convaincu de notre candeur, d’une voix aussi sèche que pincée : «Taisez-vous avec vos bêtises !».

 

Notre premier séjour, donc, donna lieu au rassemblement des tribus sous la houlette de l’austère pasteur flanqué de ses deux sœurs. La mère de Jim avait emmené dans ses bagages, sa servante, accorte et jolie, primesautière à souhait pour s’entendre avec les trois gredins que nous étions.

 

Dorette (petite dorée, parce que blonde), la sœur de Jim et Luc alias Lulu, mon petit frère, très jeunes, soumis et toujours fourrés dans les jupes de leurs mères n’étaient vraiment pas de taille à se mesurer valablement à nos adversaires ni, de surcroît, n’en ayant vraiment pas la moindre envie.

 

On s’en méfiait beaucoup parce qu’ils ne manquaient pas, très collaborateurs de nos autorités, d’aller rapporter nos  entreprises interdites ou dangereuses.

 

Nous en fûmes débarrassés les deux années suivantes, le séjour à la campagne se limitant aux trois gredins, les aînés, que l’oncle curé s’efforçait de « requinquer » et les deux plus jeunes chez l’oncle instituteur de Mesnil-Église, les épouses restant près de leurs maris.

 

La jolie servante, se rangeant rapidement du côté des trois bandits, devint vite leur meilleure complice, participant activement à leurs exploits en leur procurant le matériel qui leur manquait ou en leur fournissant des prétextes valables.

 

Dès que son service le permettait, elle s’échappait pour nous retrouver et participer à nos histoires qui l’amusaient beaucoup. C’est ainsi qu’un jour, nos autorités nous permirent d’entreprendre avec elle une expédition à l’étang de « Tanton » situé en plein bois du même nom.

 

Nos imaginations en firent une aventure épique peuplée d’ennemis dangereux que nous écartions à coups de bâtons-machettes ou de sarments-révolvers. L’étang de Tanton, disons plutôt mare, était, en dehors du sentier qui y menait, abandonné à lui-même et entouré d’une brousse inextricable.

 

Nous fûmes donc forcés de le traverser à gué, ajoutant fort bien à notre aventure le piquant qui lui aurait manqué, d’autant plus qu’Yvonne (la jolie servante) nous précédait en relevant sans vergogne ses jupes jusqu’à la taille, dévoilant, à notre grand émoi de jeunes garçons, de bien jolies jambes et une petite culotte rose à festons de dentelle.

 

Aussi dès que ce fut possible, j’appelai mes amis des rêves qui n’attendaient que ça pour participer à une action aussi émoustillante.


Madoulet fut le premier sur place, sabre au vent, en proférant des « cré bon sang » à la cantonade. Belle des cloaques, comme Jésus, se mit à marcher sur l’eau verdâtre,

 

Rigolard, avançant de guingois, se tenait les élytres en faisant le clown, tandis que, Gentille la guêpe, survolait les lieux en vrombissant bruyamment.

 

Le résultat de tout cet appareil fut qu’Yvonne, affolée, se mit à pousser des cris de gorets qu’on assassine et j’eu bien du mal à lui faire comprendre que tout ça était du domaine de l’imaginaire.

 

- Venez voir, c’est dingue par ici, criait, du bout de l’étang, Gentille, la guêpe, les pattes antérieures en porte-voix.

- On arrive, répondait Madoulet en soutenant galamment Yvonne, pas très rassurée.

- Terteufel, toi te fa noyé, grommelait la bonne voix de Gros bidon que je n’avais pas vu derrière moi et qui me soutint vigoureusement alors que je commençais à m’enfoncer dangereusement.

- En avant clamait Jim, bondissant à grands "flac et fracas" dans la mare pour rejoindre notre toute « Gentille » éclaireuse.

 

Le spectacle était était d’un grandiose à faire rêver le plus exigeant des bédéphiles : notre petit bois s’était transformé en la plus gigantesque et la plus exubérante des forêts équatoriales.

 

Les bras m’en tombent et le stylo itou : comment décrire cet époustouflant décor !

 

Des arbres immenses, étirant des lianes échevelées, avec des fleurs aux grands yeux, des papillons à grandes fleurs, des oiseaux de paradis dans des orchidées surréalistes, des colibris chatoyants enivrés jusqu’à l’extase, le bec plongé en paille dans la plus céleste limonade, des mousses délicatement fleuries, des cacatoès rêveurs et, au pied des grands arbres, un chemin miraculeusement tracé pour ouvrir une voie royale à nos explorateurs ébahis.

 

- Que c’est chouette, s’extasiait Jim en s’y engageant.

- Venez, Princesse en ce lieu digne de vous, disait Madoulet, en s’inclinant, la main sur le cœur, la bouche en fin d’oviducte de gallinacés ou cul de poule si on préfère, devant Yvonne, ravie.

 

Un rien jaloux, je ne pus m’empêcher de juger opportun de freiner le cours de l’histoire et donner un tour de vis aux emportements entreprenants de notre flibustier, ce qui donna ce qui suit :

 

- Viens petit Flique, me susurra, avec un petit signe gracieux, la petite servante aux beaux yeux que j’avais bien télécommandée, et qui me tendit la main en me lançant une œillade d’une telle ardeur qu’elle fit pâlir de jalousie notre Madoulet. Celui-ci ne put s’interdire une réflexion profonde sur la frivolité féminine.

 

Rigolard, le carabe doré, en bon copain, très amusé de l’incident, ne pouvait s’empêcher de se marrer dans ses palpes-labials qu’il camouflait de ses pattes antérieures innocemment croisées devant ses mandibules.

 

Jim, réfugié prudemment sur sa cavale octopode, ouvrait la marche, suivi de Madoulet, sabre au clair, très vite consolé de son échec galant.

 

Tels de preux explorateurs, nous pénétrâmes prudemment dans cet inconnu affriolant où nous découvrîmes un spectacle à couper le souffle du plus endurant des marathoniens.

 

Le tunnel de végétation laissait transparaître des combinaisons multicolores où les rayons du soleil se miraient dans de savantes réalisations (le bleu clair avait des reflets de ciels pâles et le rouge feu des accents de couchers du soir).

 

Dans cet univers exquis, des paradisiers flottaient doucement, la queue étalée en gracieux éventail. De-ci, de-là, des papillons aux ocelles délicats reposaient ou glissaient lentement en feuilles mortes.

 

Nous avancions en silence dans un univers ouaté, n’osant pas respirer, les yeux écarquillés et le ventre en boule. Madoulet, bouche bée, en avait perdu sa faconde, Belle des cloaques en serrait les pattes, Rigolard ne rigolait plus et Gros Bidon tremblait comme feuille par vent d’orage.

 

Mais ce qui nous attendait au bout du chemin dépasse tout entendement. Le « tunnel » débouchait sur un espace immense tant en surface qu’en hauteur, entouré d’arbres gigantesques qui tendaient sur le dessus des bras tentaculaires se rejoignant en forme de voûte.

 

Des orchidées multicolores s’éparpillaient partout en superbe tapisserie. Au centre, juché sur un trône de fleurs d’or, se trouvait un ara superbe, ailes ouvertes tel un emblème héraldique, tandis que d’autres plus petits l’entouraient alignés en rangs serrés en une exubérante cour princière haute en couleur.

 

Le maître des lieux, de ses ailes ouvertes en bras vêtus de capes orangées, nous fit un geste d’accueil lent et cérémonieux en nous invitant à approcher.

 

Madoulet, vite remis de ses émotions, jamais désarçonné et ayant retrouvé toute sa faconde et son à propos, entreprit de son chapeau à plumes un ample salut, de quoi faire crever de jalousie le plus courtois des gentilshommes.

 

- Salut à vous grand et magnifique seigneur à plumes, prononça-t-il solennellement, en s’inclinant jusqu’au sol. Nous vous apportons le bonjour des ombres de l’ombre.

- M’avez-vous apporté ce que j’attends de vous ? Répondit, ex-abrupto, le seigneur-oiseau.

 

Assez interloqué, Madoulet se tourna vers nous, mais nous étions tous perplexes, pas plus éclairés que lui. Aussi, notre porte-parole reprit, risquant un faux-fuyant habile :

 

- Nous n’avons pas eu l’autorisation de l’emporter, le Grand Concepteur ne nous l’a pas permis.

 

Le Grand Concepteur que j’étais, se sentant dans l’obligation de sortir notre ami de ce mauvais pas, s’approchant, lui glissa dans l’oreille : « Il veut la goutte tombale, mais c’est une chose impossible parce qu’on sortirait de l’invraisemblable ».

 

Madoulet, jamais à court d’idées, crut s’en sortir d’une entourloupette :

 

- Ô  Grand Ara, le plus grand parmi tous les aras, je me reprosterne devant ton auguste perchoir et te signale que la goutte tombale n’est disponible qu’en compte-gouttes sacré intransportable.

 

Le « Grand Ara » après avoir interrogé ses conseillers, répondit :

 

- Je décide de vous garder tous en otage jusqu’à ce que l’un d’entre-vous, que vous enverrez dans votre monde, ait trouvé le moyen de me ravitailler de ce précieux breuvage.

 

Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvâmes tous dans une très grande et magnifique cage de lianes savamment et artistiquement entrelacées où de délicieuses choses nous furent servies par de superbes aras en livrée rouge et queue-de-pie noire.

 

Peu disposés à demeurer dans cette cage dorée, nous tînmes conseil pour envisager une savante sortie qui tromperait nos geôliers si majestueux soient-ils.

 

A court de trouvailles, je n’imaginai rien de mieux que d’interrompre l’histoire en replongeant les vivants dans la banale réalité quotidienne tout en renvoyant la jolie servante à ses casseroles.

 

Majesté des ombres de feu

En pénombre de faux vert sombre,

Et majesté en ombres bleues

Dans des feuillages si bleus d’ombre.

 

Mais des oiseaux en fleur

Perchés sur fleurs d’oiseaux

Fleurissaient la senteur

Des fiers eucalyptus,

Berçant dans le ciel d’eau

De très grands papyrus.

 

Une autre et mémorable aventure fut celle qui eut pour cadre le verger-prairie du château qui se trouvait dans la partie du parc se situant derrière l’église et était en partie bordé par le chemin qui permettait aux châtelains d’accéder à leur chapelle.

 

Ce chemin empierré et bien entretenu qui donnait accès à la grande allée centrale de la propriété, fut l’un des principaux lieux de nos exploits où nous sévîmes avec ardeur et malice au grand désaveu de notre oncle curé.

 

Les arbres fruitiers du verger du Baron situés derrière l’église furent les évidentes victimes de nos nombreux maraudages et de plus étaient devenus un haut lieu d’acrobatiques escalades, les plus historiques d’entre-elles étant dotées d’un nom de baptême suffisamment évocateur.

 

Un arbre majestueux, trônant en plein centre, élevait ses grands bras vers tous les ciels. Son feuillage luisant bruissait perpétuellement d’un doux chant feutré qui lui donnait une allure de bon vieux barde.

 

Il était difficile à escalader et nous avions manqué plus d’une fois de nous rompre le cou. Aussi, l’appelions-nous respectueusement : « Le Dangereux Manitou ».

 

Il y avait aussi un grand prunier qui fut baptisé : « La Fausse Alerte » et voici pourquoi :

Notre oncle, le plus redoutable de nos surveillants, était devenu notre ennemi public numéro un. Nous suivions, dès lors, avec attention ses déplacements et absences, profitant de cette provisoire et relative liberté pour entreprendre certaines actions jugées répréhensibles par les adultes.

 

Ce jour-là, notre brave curé avait enfourché sa petite moto pour rendre visite à son collègue du village voisin. Yvonne, l’ayant surpris à en avertir ses sœurs, n’avait pas manqué de nous le rapporter.

 

Dès que nous entendîmes les pétarades de la moto s’éloigner par le sentier de la chapelle (c’était son chemin de prédilection), sans demander nos restes, nous nous précipitâmes au verger du Baron pour tenter une bonne maraude aux prunes.

 

Assez vertes, elles nous promettaient d’agréables coliques, ce dont nous n’avions cure, tant la manière et l’exploit avaient pour nous plus d’importance que la dégustation aussi laxative soit-elle.

 

Le caractère exploratoire de nos expéditions nous imposait une tentative de conquête du sommet de l’arbre. L’escalade ne fut pas facile, les branches cassaient ou pliaient sous nos poids.

 

Tant bien que mal, nous finîmes par trouver des postes d’observation confortables. Pit, très léger, s’était perché au plus haut, tandis que Jim et moi nous étions avantageusement installés dans des fourches près du tronc que le prunier nous avait aménagées tout exprès.

 

Nous allions examiner la cueillette-butin qui gonflait nos poches, quand soudain, ô grandissime stupeur ! la pétarade revint au grand galop de ses chevaux-vapeurs, lointaine d’abord, de plus en plus proche ensuite.

 

Il n’était pas question de descendre comme nous étions montés quelle qu’en ait été difficile l’ascension, aussi la panique fut telle qu’ignorant tout danger, nous tombâmes comme des fruits murs en bas du prunier interloqué.

 

Si nous ne nous rompîmes pas le cou, c’est que, et c’est bien connu, il existe un Bon Dieu pour les maraudeurs.

 

La chute fut suivie d’une galopade effrénée à travers un terrain inculte, plein d’orties, attenant au verger.


C’est, assis derrière un arc-boutant de l’église, tout en frottant nos jambes cuisantes de piqûres, que nous entendîmes avec désappointement la moto poursuivre son chemin, ayant mal localisé la pétarade qui, au lieu d’atteindre le presbytère, s’éloigna allègrement par la route qui longeait l’édifice religieux….  Et c’est ainsi que l’arbre fut baptisé : « La Fausse Alerte ».

 

J’hésite avant de raconter ce qui va suivre tant avec le recul du temps je me rends compte de notre inconscience et des risques graves qu’une de nos escapades a pu comporter.

 

Une gare desservait Vonêche et ses alentours. C’était plutôt une halte facultative sans employés, située en plein bois, quasi abandonnée et entourée d’un terrain-vague qui nous révélait des trésors inestimables.

 

Nous y découvrîmes entre autres une lampe-tempête pliable que nous équipâmes de bougies dérobées à la sacristie de l’église. Il restait, bien sûr, à trouver un lieu digne de son utilisation.

 

Nous tînmes conseil autour de l’engin et ce fut l’incorrigible Madoulet qui me glissa dans le tuyau de l’oreille une suggestion vicieuse au grand scandale d’Affable, effondrée : « Le grenier de l’église » ou plus exactement les combles.

 

J’en fis part aux autres, qui trouvèrent l’idée sensationnelle mais d’autant plus risquée que l’accès n’en paraissait pas des plus aisé. Il fallait y accéder par le jubé où s’époumonaient les chantres et l’organiste pendant les grands-messes dominicales.

 

Lors d’une expédition préparatoire, nous constatâmes qu’une trappe existait au-dessus du jubé et qu’elle donnait certainement accès au lieu présumé de nos futurs exploits.

 

Encore fallait-il y arriver ! Sans échelle : impossible ! Mais nous savions que dans le verger du « Dangereux Manitou », il y en avait une, assez grande, qu’utilisait le jardinier lors de ses cueillettes.

 

Nous trouvâmes un jour, pour nous mémorable, où le presbytère était vide de tous ses occupants, absents pour plusieurs heures. Bien organisés, nous passâmes à l’action avec une efficacité qu’envierait un peloton de para-commando. L’échelle en place, Pit, le plus audacieux ou le plus inconscient, se glissa par la trappe, lampe-tempête à la main.

 

Le toit nous révéla enfin ses affriolants dessous : le jubé était couvert d’un plancher sur poutres, nous assurant une aire confortable. Quant au reste, c’était pour nous le plus merveilleux des champs exploratoires.

 

Il y avait d’abord, l’envers d’un plafond fait de lattes entrecroisées, sur lesquelles un plâtrage avait été confectionné par d’habiles artisans, de manière à créer au-dessus des fidèles une voûte en berceau, peinte de motifs religieux, et ensuite au-dessus du chœur, l’envers caché d’un dôme bleu-ciel avec des anges en prière, qui avait pour mission d’aider notre oncle à plonger ses paroissiens dans un profond recueillement.

 

Lampe-tempête en avant, décidés à explorer cette « caverne » accidentée, dans laquelle nous n’avions pied que sur les poutrelles soutenant l’ensemble, nous progressions lentement dans la poussière, les toiles d’araignée et… les chauves-souris endormies.

 

Mais notre excitation était à son comble et je me promettais de remettre ça avec mes amis des rêves. Tout se passa relativement bien jusqu’au chœur et sa voûte bleue du ciel.

 

La progression était devenue très difficile. Imaginez un dôme fait de torchis astucieusement soutenus par des poutrelles légères et trois garnements qui évoluent là-dedans et là-dessus, précédés d’une dangereuse lanterne allumée qui ne demande qu’à « foutre » le feu à tout le bazar.

 

Heureusement, ce ne fut pas ce qui arriva. Cependant, on n’en fut pas loin. Pit, notre valeureux éclaireur (à double titre), rata une poutrelle et transperça d’un pied enfoncé jusqu’à la garde ou la cuisse si vous voulez, l’œil d’un ange qui n’en est pas encore revenu. Si vous passez par-là, ne manquez surtout pas ce spectacle d’un ange qui a perdu la tête.

 

Si nous ne provoquâmes pas de catastrophe, c’est qu’il y a un Dieu pour des gredins de notre espèce ; car Pit, dans sa trouée céleste, avait lâché sa lanterne qui, sur le flanc, commençait à se noircir dangereusement.

 

Jim, heureusement, la rattrapa en dégringolant, au risque d’une seconde atteinte à la virginité du ciel bleu, tandis que j’harponnais le frérot pour l’empêcher de descendre comme le Saint-Esprit sur l’autel.

Quand, plus tard, très adultes et hors de danger, nous avons raconté la chose au Tonton, il nous a regardés, incrédule, et je pense bien qu’il ne nous a jamais crus.

 

Vous en voulez une autre de « gredinerie » ? En voici une qui, moins lourde de conséquence, n’en était pas moins « rosse », dans l’intention en tous cas, car j’ai des doutes maintenant sur la valeur des résultats de la « recette ».

 

Je ne sais où j’avais lu ou entendu que la cendre de bouchon brûlé mêlée à la nourriture provoquait d’incroyables coliques que seul un dégagement par la voie intestinale la plus courte pouvait soulager qu’il soit malodorant, bruyant ou non.

 

Avec la complicité d’Yvonne, d’innocents bouchons qui avaient pavoisé au goulot de célèbres bouteilles pour la gloire des tables de l’oncle, furent transformés en infâmes résidus carbonisés, tout prêts à convertir les intestins de leurs hôtes en boyaux convulsés.

 

Nos victimes étaient toutes bien rangées autour d’une grande table dans la salle à manger que l’oncle n’ouvrait qu’aux grandes occasions.

 

Excusez du choix, c’était un grand jour. L’oncle et ses sœurs recevaient Monsieur le Baron et Madame la Baronne accompagnés de leur fils aîné et de son épouse, aussi baron et baronne qu’eux, par la grâce de la filiation et du mariage.

 

Le tonton et ses sœurs, très en affaires, le petit doigt relevé, pinçant lèvres et français, s’efforçaient de donner à la réception tout l’éclat que méritaient à leurs yeux de tels convives.

 

Nous n’en n’eûmes cure, que du contraire, plus le statut des victimes était élevé et plus l’action serait mémorable et digne de figurer dans nos meilleures annales (le calembour n’étant pas voulu).

 

Nous ne pûmes profiter des retombées de l’affaire tant les convives furent discrets sur leurs comportements intestinaux, à moins que les cendres de bouchon n’eurent pas l’effet gazéifiant espéré.

 

Vicieux jusqu’au bout, nous ne nous n’en tînmes pas qu’à cela. La maman de Jim qui se targuait de talents culinaires hors du commun, avait préparé un consommé qui devait laisser dans la mémoire des commensaux de l’oncle un souvenir impérissable. Et, je crois que ce fut ce qui arriva, mais pas du tout dans le sens attendu par la pauvre tante.

 

Très en verve, sans nous préoccuper du boycott inconscient de la réception et même de la malveillance irréfléchie de nos actes, nous profitâmes de l’absence d’Yvonne en plein service, pour vider toute une salière dans un consommé qui en perdit tant le nom que la réputation.

 

Il faut dire que, par la suite, réalisant l’ampleur de nos méfaits et leurs conséquences, nous nous tînmes cois et afin d’écarter tous soupçons, nous nous réfugiâmes dans le plus candide jeu de société, auréolés d’innocence et de sainteté tels des personnages de pieuses icônes.

 

Ô, Gouleyant potage,

Grand pardon de l’outrage

Que les mains peu chastes,

Autant qu’iconoclastes

De fripons garnements

Ont versé doucement,

Trahissant le cuistot

Qui n’en a pas dit mot.

 

Notre oncle, soucieux de renvoyer à la ville affamée ses neveux bien gavés et engraissés telles des oies périgourdines, nous imposait une sieste qui nous semblait si longue, si longue et si ennuyeuse.

 

Par beau temps, cette récupération pondérale par valorisation des fonctions digestives avait lieu dans la prairie bordant le flanc droit de l’église, le châtelain l’ayant donnée à la paroisse lorsqu’il fit construire la bibliothèque transformable en salle de réunion.

 

Il va sans dire que ce flanc droit de l’église et son toit d’ardoises que nous contemplions pendant la sieste, les yeux mi-clos, faussement fermés pour mieux donner le change, faisaient l’objet d’obsessionnels projets aussi farfelus que saugrenus qui n’attendaient pour leur réalisation qu’une défaillance de nos si confiants surveillants.

 

Ce qui ne tarda guère, l’oncle était loin et les sœurs papotaient au village. Nous repérâmes pendant nos digestions l’échelle du jardinier qui se prélassait langoureusement dans le verger, toute tentante et concupiscente.

C’était de trop pour nos si fragiles vertus qui succombèrent bien vite à pareille tentation. Relevée prestement et traînée à pied d’œuvre, la pauvre subit la pleine charge de nos six petites guiboles pressées d’escalader le versant du toit d’ardoises lesquelles étaient retenues par des pointes de cuivre repliées. (Cette précision est importante pour la suite de l’histoire et un fond de pantalon).

 

La grimpette sur le versant du transept était très amusante bien que périlleuse, certaines ardoises, interdites et scandalisées de pareils outrages, se défilaient sous nos pieds au risque de nous entraîner dans une dangereuse glissade de quoi nous rompre le cou.

 

Une fois de plus, ce fut l’inénarrable pétarade qui interrompit les dommages que subissait la pauvre toiture, précipitant les trois gredins après une incroyable dégringolade dans les bas côtés, heureusement matelassés d’un foin de ronces et d’orties dont le jardinier se débarrassait régulièrement.

 

C’est assez piteux et tremblants que réfugiés dans une de nos caches, nous fîmes un inventaire post-opérationem.

 

Nos bras et nos jambes étaient griffés de ronces et brûlants d’orties, c’était douloureux, mais pas trop grave pour la confrontation familiale que nous allions subir au repas du soir.

 

Mais ce qui l’était davantage c’est que Pit, dans la dégringolade effectuée sur le derrière, s’était arraché le fond du pantalon jusqu’aux fesses qu’il tentait maintenant de camoufler pudiquement.

 

Il nous sembla que la seule chose qui nous restait à faire était de réparer tant bien que mal les dégâts, au moins pour sauver l’honneur du frérot et lui éviter une apparition aussi indécente que ridicule.

 

Prévoyants, nous avions dans les trésors de nos caches fil et aiguilles prêts à secourir des vêtements agressés ou molestés au cours des violences endurées au contact de troncs rugueux et autres supports que nos bras et nos jambes étreignaient fougueusement.

 

Scène inoubliable digne du meilleur Goya : Pit avait les deux mains et les deux pieds plaqués au sol, le postérieur en arc de cercle, tandis que Jim, l’aiguille en l’air au bout d’un long fil, tentait l’impossible pour réparer les dégâts.

De concentration, il s’en mordait la langue tandis que je maintenais et tendais les morceaux de culotte afin d’en faciliter la restauration.

 

Ce soir-là, à table, la confrontation avec nos autorités fut dure d’autant plus que notre oncle était au courant de tout : le jardinier qui nous avait vus lui avait tout rapporté.

 

La sanction fut à la mesure du méfait : outre la torture des blessures et piqûres rongeant bras et jambes qu’il nous fallait endurer sans y toucher, nous fûmes condamnés à une après-midi de devoirs dans la bibliothèque sous la surveillance du Tonton qui lisait son bréviaire.

 

Gredins polissons

Pourtant si grands cœurs

Et âmes en fleurs,

D’astucieux garçons,

 

Pour un oncle aux abois,

Vous courez champs et bois.

 

Vous volez dans la tourmente

Comme de petits oiseaux preux

Et vos jambes sont tremblantes,

Vous avez les pieds en feu.

Allez donc dans vos alpages

Etreindre vos grands nuages

 

Qui s’étalent toujours tout blanc

Dans la montagne, dans ses flancs.

 

Les âmes des poissons tristes

Qui hantent vos nuits d’enfant

Se trouvent en scène ou en piste

Pour troubler vos firmaments.

 

Allez, pinsons moqueurs,

Qui chantez bruyamment

Leurs transes, leurs tourments.

Allez calmer leurs peurs !

 

°°°°°

{4.3} Après le décès de l’oncle en 1973, °voir page (25)-26-° son presbytère à Vonêche fut maltraité par ses successeurs et héritiers qui pour récupérer les meubles vidèrent sans vergogne leur contenu sur le sol, ce qui nous scandalisa au plus haut point, nous qui avions la plus grande considération pour ses écrits, son bureau, sa bibliothèque et ses disques de belle musique.

 

A genoux sur le sol de son bureau, nous avons récupéré ce qui pouvait encore l’être. Les livres avaient disparu, ses fardes, ses cahiers gisaient épars, souillés par l’irrespect d’on ne sait quels inconscients.

 

Outre les nombreux écrits de mon oncle et ses souvenirs, on foulait aux pieds scandaleusement l’histoire et les souvenirs souvent plus que centenaires de notre famille.

 

Les « neveux du curé », vedettes de ce chapitre, irrévérencieux et peu tendre envers le censeur de leurs gamineries, voudront par la voix de leur unique survivant, rétablir une vérité quant à la grandeur d’un personnage hors du commun.

 

Maintenant que nous nous sommes souvent penchés sur ces « archives », mon épouse qui lui a toujours voué une admiration sans borne ainsi que moi-même, voulons lui donner la place de choix qu’il mérite dans ce livre afin de révéler à nos lecteurs ce qu’il fut au travers d’une époque tellement dure pour ceux qui ont enduré deux guerres atroces et les crises qui s’en- suivirent.

 

En feuilletant son premier album de photos, nous l’avons découvert, jeune prêtre, ordonné à Tours où il s’était réfugié avec sa famille dès 1914 pour fuir l’invasion allemande.

 

Après son ordination en 1916, il fut brancardier à la 11ème compagnie du 18ème régiment de Ligne, après avoir rejoint l’étroit front belge de l’Yser et ses héroïques combattants.

 

A l’armistice, le 11 novembre 1918, au lieu de se réjouir et de fêter avec sa famille la fin de cette horrible guerre qui coûta la vie à plus de 9 millions de personnes et fit plus de 23 millions de blessés, il pleurait avec les siens la mort de son frère Joseph abattu quarante et un jours plus tôt par des balles allemandes sur la route de Zarren à Werkem à quelques kilomètres de Dixmude. Cet officier valeureux, réformé parce que borgne, avait pourtant obtenu de la reine Élisabeth la dispense nécessaire pour rejoindre le front où il y trouva la mort.

 

Dès la fin de la guerre, notre oncle fut vicaire à Ciney de 1915 à 1929. Il se dévoua beaucoup à l’organisation d’une amicale de gymnastique d’une centaine d’athlètes qui se produisaient régulièrement dans la région. Mon père et son frère en firent partie et c’est ainsi que mon père connut la sœur du vicaire et que leur idylle, qui aboutira au mariage, commença.

 

De 1929 à 1972, il assuma la charge de curé de Vonêche, un petit village aux portes des Ardennes, célèbre dans le passé par sa cristallerie, créée sous Napoléon 1er et fermée à la chute de l’Empire. Ses directeurs Kemelin et Lelièvre iront alors créer les réputées cristalleries du Val-Saint-Lambert à Seraing et un autre dirigeant, D’Artigues, fondera celle de Baccarat en France.

 

Le 1er août 1971, le village tout entier, mené par le Baron d’Huart, bourgmestre, châtelain, propriétaire du château et de la plupart des terres de la région, lui rendit un vibrant hommage pour ses 42 ans de dévouement et d’action auprès de tous. Nous détenons un superbe livre-souvenir, relié cuir, retraçant les principaux faits de sa carrière, signé par tout le village avec les photos des principales maisons.

 

{4.4} Du 29 novembre 1932 au 3 janvier 1933, il fut un témoin privilégié des apparitions de la Vierge à Beauraing, petite ville voisine de son village.

 

Cet événement marqua profondément la vie religieuse de la Belgique et même de certains pays voisins. Il s’inscrivait dans un contexte particulier de foi mariale (culte de la vierge Marie) qui s’était développé en France et dans les pays latins.

 

Avec l’honnêteté qui le caractérise, il rédigea dans un grand registre, ayant pour titre : « Les apparitions de Beauraing – Journal d’un témoin », un manuscrit de 35 pages relatant les faits dont il fut un témoin privilégié ainsi que le témoignage de diverses personnalités de la région dignes de foi.

 

En première page d’introduction, il avertit bien modestement ceci : « Que valent ces pages ? Je l’ignore. Elles n’ont d’autre prétention que d’être le témoignage sincère et aussi objectif que possible d’un prêtre qui depuis les événements de Beauraing n’a rien négligé pour chercher la vérité ».

 

Vonêche, le village de notre oncle-curé, n’est qu’à quelques kilomètre de Beauraing, le lieu des apparitions. Deux des voyants furent ses paroissiennes avant qu’elles n’y déménagent, en mai 1932, à la suite du décès de leur père quelques mois avant les faits.

 

Notre oncle connaissait plus particulièrement la plus grande, Andrée Degeimbre, à qui, dès son affectation à Vônèche, il avait enseigné le catéchisme préparatoire à la communion solennelle et à la confirmation (passage des chrétiens dans le monde des adultes croyants). Il trouvait cette petite paroissienne très sage, attentive et modeste, incapable de mentir. Il était formel, cette adolescente de 15 ans au moment des faits n’avait rien inventé, elle avait vu ce qu’elle racontait.

 

Sa sœur Gilberte qui avait 9 ans à cette époque, fit sa communion privée -première manducation, vers 6/7 ans, de l’hostie consacrée considérée comme étant le corps du Christ - dans la paroisse de notre oncle. Ce fut elle que celui-ci interrogea la première quelques jours après les faits et qui fit sur lui la meilleure impression, à tel point qu’il fut convaincu de sa sincérité et ne put s’empêcher d’en faire part à son supérieur, le Doyen.

 

Madame Degeimbre, la maman des deux enfants, était une fermière bien équilibrée qui mit beaucoup de temps à ajouter foi aux histoires de ses enfants. Elle fut même très dure avec eux, redoutant le ridicule et les punissant rudement avec interdiction d’aller au lieu des apparitions.

 

Les trois autres de la famille Voisin, Fernande âgée de 15 ans au moment des « visions », terme souvent employé par notre oncle, Gilberte, 13 ans alors et Albert, un garçon âgé de 11 ans à cette époque, eurent l’avantage d’être très vite crus par leurs parents.

 

Le papa Voisin, employé aux chemins de fer, allait habituellement rechercher sa fille au pensionnat. De garde ce soir-là, le 29 novembre 1932, vers 18 heures, il envoya ses deux enfants, Fernande et Albert, rechercher leur sœur Gilberte. Chemin faisant,, ils rencontrèrent les deux enfants Degeimbre, anciens voisins qu’ils connaissaient bien.

 

La joyeuse bande ne manqua pas quelques gredineries telle celle de sonner aux portes avant d’atteindre le pensionnat des sœurs. Ce fut le garçon de 11 ans qui, après avoir actionné la sonnette de la porte d’entrée du pensionnat et se retournant, aperçut dans la nuit une forme lumineuse qui se déplaçait sur le pont du chemin de fer bordant l’établissement.

Les autres, incrédules d’abord, voient aussi ce qu’ils prennent pour la Vierge de Lourdes dont la statue se trouve dans une grotte artificielle située juste en dessous et qui se serait déplacée.

 

Ils le signalent à la sœur qui est venue leur ouvrir, mais qui n’en croit rien tout en allant chercher la petite Gilberte qui, bien qu’ignorante de ce qui vient de se passer, aperçoit aussi une forme en mouvement sur le pont. Effrayés, les enfants se sauvent.

 

Dès le jeudi 1er décembre, sur les conseils de Madame Voisin, les enfants récitent des « ave Maria » (courte prière invoquant la Sainte Vierge) pendant toute la durée des « apparitions ». La dame reviendra les trois jours suivants ; cependant, ce ne sera qu’à partir du quatrième, le 2 décembre, qu’elle leur parlera.

 

La dame se montra 33 fois de fin novembre de 1929 à janvier 1930 en leur révélant qu’elle était la mère de Dieu, la reine des cieux.

 

A sa dernière apparition, le 3 janvier, elle eut une parole et un secret pour chacun en particulier. Notre oncle et son beau-frère, l’instituteur de Mesnil-Eglise, attendaient leur retour du lieu des apparitions chez la famille Degeimbre.

 

Ils reçurent des précisions sur ce que la « Dame » leur avait confié, mais aucun ne voulut leur révéler quoi que ce soit de ce qu’il leur avait été dit sous la forme du secret.

 

Les seuls éléments que mes oncles purent rapporter de cet entretien furent pour Andrée Degeimbre, que la « Dame » lui avait précisé qu’elle était la mère de Dieu, la reine des cieux, ainsi que cette recommandation : « Priez toujours » ; pour Gilberte Degeimbre : « Il y a entre nous deux un secret que vous ne pouvez pas dire, adieu » ; pour Gilberte Voisin : « Je convertirai les pécheurs », tandis qu’Albert Voisin confia qu’en dehors du secret il y avait autre chose qu’il ne pensait pas pouvoir révéler.

 

Enfin, Fernande Voisin l’aînée, bénéficiera d’une solennité plus grande de sa vision qui sera accompagnée d’un coup de tonnerre et d’une boule de feu de laquelle la dame surgira. Celle-ci lui demandera alors : « Aimez-vous mon fils ? » à sa réponse affirmative, elle continuera : « M’aimez-vous aussi ? », « oui », à la suite de quoi la vision ajoutera : « Sacrifiez-vous pour moi, adieu ».

De la relation écrite de l’oncle, j’ai relevé les choses troublantes suivantes :

 

- Les enfants (ils sont cinq) ont une vue simultanée de la vision. Tous les témoins sont unanimes à dire qu’ils tombent brutalement, sans blessures apparentes aux genoux, dès que l’événement se produit. Cependant, sur la fin des apparitions, il y aura quelques cas de non-simultanéité de la part de l’un ou l’autre voyant.

- Après quelques apparitions, on a séparé les enfants par des adultes de manière à ce qu’ils ne puissent communiquer entre eux.

- Ils racontent la même chose avec les mêmes détails (à peu de choses près). Ils parlent tous de rayons partant de la tête, de reflets bleus sur une robe blanche, d’un voile qui couvre la tête jusqu’aux épaules et du bas de la vision dans une sorte de petit nuage. Ils semblent satisfaits de la statue qui la reproduit suivant leur description.

- Les enfants (si on peut dire, n’oublions pas qu’il y a une adolescente de 15 ans et une autre de 14 et demi ) ne semblent nullement troublés par ces événements et l’importance que le public et les médias leur ont donnée. Ils restent très simples et ne cherchent pas à s’en glorifier.

- Des médecins ont constaté que les enfants ne réagissaient pas à la brûlure d’une allumette allumée sous leurs mains, ni à de légers coups de canif dans le visage. L’éblouissement d’une lampe de poche allumée dans leurs yeux ne les fait pas ciller.

- La vision ne semble pas intérieure. Lors des premières apparitions, Madame Degeimbre voulant fouiller les buissons a eu ce reproche d’un des enfants  : « Maman, tu marches dessus ».

- Les parents furent très durs dans les premiers temps. Principalement, Madame Degeimbre qui agira sévèrement avec son aînée jusqu’à la punir physiquement en la laissant dans le froid pour lui faire renoncer à « ses histoires ».

- Avec le recul d’à peu près trois-quarts de siècle qui nous sépare des faits, nous connaissons le passé des voyants qui n’a cependant pas été marqué par une vie religieuse exceptionnelle. Ils ont tous fondé un foyer, exercé une profession modeste bien qu’honorable et n’ont tiré aucun avantage matériel de l’événement.

 

Ces événements eurent un retentissement énorme dans le pays, des foules considérables se pressèrent dans la petite bourgade, jusqu’à 25 à 30.000 le dernier jour. Le clergé belge, en la personne de Monseigneur Charue, Évêque de Namur, autorisera le culte le 2 février 1943 et reconnaîtra l’authenticité des faits le 2 juillet 1949. Deux guérisons ont été admises comme miraculeuses par des médecins, aucune explication scientifique n’ayant pu être avancée.

 

Je suis convaincu de l’honnêteté scrupuleuse de l’oncle de Vonêche, ce qui est écrit dans son grand registre est l’exacte relation de ce qu’il a vu et entendu. Il a pris avis des personnages les plus autorisés qu’il a pu fréquenter, qu’ils soient croyants ou agnostiques, qu’ils appartiennent au monde médical ou de la science.

 

Quant à moi, étant donné le très grand respect et l’admiration que j’ai pour sa foi, son existence exemplaire de prêtre et sa grande intelligence, je réserve mes commentaires sur cet événement pour les pages 16 et suivantes du chapitre 25 de mon livre intitulé : « Richesse et pouvoir du milieu ». J’y renvoie le lecteur intéressé par le problème.

 

Mais je tiens surtout à révéler avec la plus délicate discrétion possible la richesse du cœur et de l’esprit que nous avons découverte à la lecture des écrits littéraires et du livre d’heures de cet homme profond qui marqua notre vie.

 

C’est avec la plus grande considération que nous avons religieusement tourné les pages de son livre d’heures, celui que j’ai toujours vu sur son bureau ou sur sa table de chevet, qui contenait pour chaque jour de courtes oraisons et sujets de méditations.

 

Nous en avons relevé quelques passages, particulièrement mis en exergue par lui, révélateur de sa grande âme et de son noble cœur. En voici quelques-uns des plus édifiants :

 

- Savoir se taire, c’est savoir exister…

- Parfois, on est tellement préoccupé de développer dans les âmes la peur du mal qu’on oublie de développer le culte des merveilles de notre foi.

- Les prêtres sont des hommes entourés d’obstacles…

- Assurer la pureté du cœur, quel magnifique résultat…

- L’élévation surnaturelle n’est pas une doctrine en passant, un dogme à côté de plusieurs autres, c’est le point central autour duquel tout vient cristalliser…

- Il faut que la considération des vérités devienne l’occupation habituelle, et donc qu’une certaine pratique du recueillement soit passée en habitude…

- C’est une responsabilité formidable : des âmes sont accrochées à ma personne, à ma parole…

- Réfléchis à l’effroyable malheur d’une déchéance sacerdotale….

- C’est sur ce Maître du silence (Dieu) que ma parole doit s’appuyer… Être d’abord quelqu’un de silencieux pour être ensuite persuasif… convaincant…

- Gémir… inutile, Agir, et me changer, moi tout le premier…

- Pour faire du bien, avant tout ne pas faire du mal…

 

C’était aussi un authentique poète, nous gardons sous la main son carnet-recueil de poésie pour le consulter de temps à autre.

 

Le poème qui suit fut écrit le 17 juin 1941, après un an de guerre, de misères, d’angoisse et de doute quant à l’avenir de notre civilisation. Agrippé à sa foi, il écoute la cloche pleurer les morts et se tourne vers son Dieu qu’il appelle en réconfort de sa solitude.

 

A L’OMBRE DE MON CLOCHER.

 

Dans le ciel resplendit un beau soleil de juin

Qui dilate le cœur et égare la nature.

Sous la brise d’ouest frissonnent les ramures,

On entend les oiseaux qui ramagent sans fin.

 

Dans le parc du château, la machine faucheuse

Fait grincer sous l’herbe sa lame d’acier,

Bientôt dans un cadre rustique et printanier

On verra des faneurs la bande tapageuse.

 

Voici que tinte au loin la cloche au son d’argent,

Elle sonne le glas car sa voix est plaintive,

Pour l’office des morts, puisque l’heure est tardive :

Elle invite au silence et au recueillement,

 

Tandis que mon église en sa verte parure

Majestueusement émerge du coteau

Et semble par sa tour où nichent les oiseaux

Montrer d’un doigt géant l’Auteur de la nature.

Soyez béni, Seigneur, d’apporter à notre âme

Au milieu des ennuis et des cruels tourments

Suscités par la guerre et par les errements

Des hommes, vrais suppôts, d’un Lucifer infâme

 

Quelque joie profonde qu’on ne trouve qu’en vous

Et dans vos œuvres qui proclament aux humains

Et la splendeur et la puissance de vos mains

Comme aussi vos bontés, vos tendresses pour nous

 

Que notre âme quittant l’humaine servitude,

Où la retient le corps et l’entravent les sens,

S’élève vers son Dieu avec de purs accents :

Doux écho de la Foi et de la Solitude.

 

°°°°°

Bon vivant pourtant, il aimait les bons plats et les vins fins et se plaisait à composer des acrostiches qu’il récitait en fin de repas au grand amusement de ses convives.

 

REMERCIEMENTS AU BARON THIERRY d’HUART

Avril 1950

 

Béni soit l’adroit chasseur

Et très heureux fut le pasteur

Car, une fois en sa vie

A sa table fut servie

Sur un plat bien garni :

Sauce et six croûtons exquis,

Elle…., la dive bécasse.

 

 

Dans le livre-souvenir que la commune de Vonèche lui remit lors de la journée festive qui devait célébrer ses quarante-deux ans de curé de la paroisse, figurait en bonne place un très beau poème sur Botassart, coin des bois où il aimait se détendre et se recueillir, surplombant une petite vallée, surnommée « Le Tombeau du Géant ».

 

BOTASSART

 

Dans la brume du soir, la vallée s’endort.

Le tombeau du géant comme un grand champ de morts

Découvre à mes regards ses ombres vaporeuses

Qu’enlace la Semois d’ondes silencieuses.

 

Dans les fermes du Val, le bétail est rentré ;

Seul passe près de moi un vieux coq attardé.

Le vent ne souffle pas, la nature est muette

Le moindre passereau nulle part ne volette.

 

Je regarde, charmé, les bois au ton vermeil

Que baise, en se couchant, un rayon de soleil.

Du clocher du hameau en pieuses cadences

Le chant de l’angélus dans l’espace s’élance.

Dans ce calme si pur qu’il me fait presque mal,

Je sens vibrer en moi les accents du métal

Et du fond de mon cœur, je prie la madone

D’y graver pour toujours, cette image d’automne.

 

Vonêche, le 21 octobre 1950.

 

 

°°°°°°

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

04/12/2009

Ch. 3 - La rue non dénomée

&

 

 

PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES,

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

 

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

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Chapitre 3 -  LA RUE NON DENOMMEE.

Repères { } du chapitre 3 :  {3.1 et 3.3} De cinq à dix ans, l’école primaire à l’époque de l’ostracisme philosophique et social qui opposait l’enseignement « confessionnel » et l’officiel - {3.2} Les Six Cents Franchimontois - {3.4} Découverte de la cruauté indifférente des adultes - {3.5} Mon cousin Jim, compagnon des fredaines - {3.6} Les aventures épiques dans un tas de sable - {7} Je deviens l’enfant souffrant du foie mis à un régime sévère.

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

 

{3.1} Notre rue n’avait pas de nom : une fantaisie urbanistique sans doute ! Nous habitions dans une entité nouvelle qui s’appelait : Nouvelle percée Xhovémont. Un peu futuriste, notre adresse était : rue Non dénommée – Nouvelle percée Xhovémont - Liège (sic).

 

Mon père avait perdu son emploi avec la crise de 1934 et en avait retrouvé un autre, grâce à une amie de ma mère, comme représentant en savons et produits de lessive.

 

Après avoir vanté les mérites des carburants Shell, il s’efforçait de convaincre les détaillants de tous genres de la qualité incomparable des produits de la firme « Lever frères », mondialement connue.

 

La maison qu’il avait dénichée pour nous loger tous, était située sur une hauteur qui dominait la ville.

 

{3.2} Je m’imaginais dans mon petit crâne de dix ans que c’était de là que les six cents Franchimontois étaient descendus pour étriller les Français de Louis XI et les Bourguignons de Charles le Téméraire, en 1468, mais qui malheureusement, par la suite, s’étaient fait tailler en pièces et massacrer avec femmes et enfants par les armées du Duc et du Roi. (La ville de Liège et le pays de Franchimont furent à trois reprises, brûlés et détruits en représailles, seules les églises étaient préservées.)

 

Cette histoire que notre instituteur, Monsieur Bebronne, nous avait lue, tirée des mémoires de Philippe de Comines, m’avait bouleversé tellement la dureté des deux princes me scandalisait.

 

Voilà, en substance, ce qu’en disait le chroniqueur : « Avant que le duc ne quittât la cité, il fit noyer un grand nombre de pauvres prisonniers qui avaient été trouvés dans les maisons au moment où la cité avait été prise. En outre, il décida de faire brûler cette cité qui avait été de tout temps fort peuplée. Il ordonna qu’on la brûlerait à trois reprises, et commit, pour exécuter cette sentence ainsi que pour protéger les églises, trois à quatre mille hommes de pied de Limbourg, qui étaient voisins des Liégeois et qui avaient mêmes vêtements et même langage ».

 

Je fus surtout outré d’apprendre que ce furent des voisins, les Limbourgeois qui effectuèrent cette sale besogne. (Etait-ce déjà prémonitoire, des dissensions entre Fouronnais, partisans du rattachement à Liège opposés aux Limbourgeois qui les « occupent » ?).

 

Universelle aragne

Et toi Téméraire :

 

Bon peuple égorgé,

Soudards assoiffés

De fer et de bière,

De guerre aux notables.

 

Vous plierez le cou

Dans mon sable

Pour un pardon à genou.

 

Ce récit m’amena à introduire dans mon monde un nouveau personnage, cité dans les mémoires : Madoulet, un des chefs franchimontois qui fut torturé et exécuté.

 

Monsieur Bebronne prononçait son nom, sourdement, avec une pause de la voix sur : dou-ou-let, en ouvrant de grands yeux évocateurs et en avançant la bouche en « ou-ou-ou … ».

 

Nous étions pendus aux lèvres de notre instituteur qui racontait si bien les histoires et qui se plut, à cette occasion, de lui imaginer un haut fait d’armes qu’il décrivit avec forces gestes et éclats de voix.

Dans mon imaginaire à moi, Madoulet était tout autre, très drôle, dégingandé, un rien Don Quichotte. Mes histoires se devaient d’être amusantes et de faire rire : désopilantes, elles me protégeaient de la peur, car j’étais très peureux et craintif.

 

Fragile et timide, je me faisais facilement battre à l’école par les durs de la classe : on est cruel et lâche à dix ans. Terrorisé, je me faisais petit dans la cour de récréation pour échapper aux bandes d’agresseurs.

 

Je n’échappai pourtant pas à ces tortionnaires d’enfants timides, un jour, que je rentrais de classe en prenant un raccourci qui me faisait passer par une rue sans issue. (Rue Fond Pirettes – rue du fond des petites pierres).

 

Le bout de cette rue mourait devant une grande colline dans laquelle des habitants du quartier s’étaient taillé des étroits potagers et construits grossièrement des cabanes à outils et clapiers à lapins.

 

Un sentier serpentait et grimpait dans tout ça, permettant un accès rapide au quartier Xhovémont, situé au-dessus.

 

{3} La rue Fond Pirette était pour nous, élèves fréquentant l’école catholique, mal famée par une bande de gamin de l’école communale. (Les enfants « bien » fréquentaient de préférence l’enseignement catholique et les autres, l’enseignement communal.)

 

A l’époque, une guerre impitoyable sévissait entre les deux écoles. Pour éviter les problèmes de confrontation dans les rues, les pouvoirs organisateurs de nos enseignements s’arrangèrent pour que les sorties de classes se fassent à des heures différentes.

 

Un jour, cependant, je ne pus éviter la bande du quartier qui me repéra tout de suite tellement Maman m’habillait avec distinction.

 

Ce fut ma fête : jeté à terre, je fus souillé, déchiré, mon cartable détérioré, mes livres et cahiers expédiés aux quatre coins de la rue et je ne parlerai pas des coups que je pris un peu partout.

 

Dans mon désarroi, j’appelai mes amis des rêves et surtout Madoulet, le héros de Monsieur Bebronne, qui me semblait le mieux convenir à la situation. Bien entendu, il ne put se dégager de son monde pour venir à la rescousse.

 

J’échappai quand même à mes agresseurs et m’enfuis par le petit sentier grimpant où je pleurai de douleur et d’abandon derrière une cabane disjointe perdue dans des plantations jardinières disparates.

 

Madoulet fut le premier à mes côtés, bientôt suivi par les autres : Rigolard le carabe, Gentille la guêpe, Men ipt src="http://www.blogs.lalibre.be/admin/javascript/tinymce/themes/advanced/langs/fr.js?20090525" type="text/javascript"> tor alias Belle des Cloaques, Affable le feu follet et d’autres que j’avais créés depuis mes cinq ans.

 

Tout ce monde s’ingénia à me réconforter et à proférer les plus redoutables menaces à l’adresse de mes agresseurs :

 

- Je les pourfendrai et les estoquerai vociférait Madoulet.

- Je les empalerai, criait Gentille, la guêpe, de sa voix aigrelette.

- Je les liquéfierai, susurrait Mentor, l’araignée, en bavant de plaisir.

- Je les convertirai, concluait sentencieusement Affable, le feu follet, qui ne perdait jamais une occasion de relever le débat.

 

Les autres, tous ensemble, manifestaient soutien et approbation en faisant le plus grand tapage.

 

Ce fut donc entouré de ce bruyant et pittoresque cortège que je regagnai mon logis, réconforté mais blessé tant au corps qu’à l’âme.

 

Maman, très en affaire, me soigna, me pansa, me cajola tout en s’enquérant des détails de l’aventure. Outrés, mon père et elle, se promirent d’en parler à l’école et que : « les choses n’en resteraient pas là. »

 

Je commençai alors à prendre conscience de mon importance et de la place que j’allais occuper dans la guerre des écoles.

 

Réconforté, je retrouvai un privilège de mes jeunes années en me faisant border et embrasser dans mon lit. Mon corps était brûlant de coups et blessures et je contemplais en pleurnichant une mascarade à la teinture d’iode que révélaient sur mes bras et mes jambes, les rayons de la lune se glissant au travers du rideau.

 

Dès que je fus seul, mes amis s’empressèrent de me rejoindre pour établir un plan de représailles. Madoulet avait repéré le chef de la bande et nous proposa une expédition punitive, ce qui fut accepté à l’unanimité, moins un : Affable, bien sûr.

 

Nos talents ubiquitaires nous permirent de réaliser nos projets vindicatifs et notre curieuse troupe se retrouva en un clin d’œil au chevet du prétendu chef de bande.

 

Il était roux avec un nez en trompette et des dents pointues : une vraie tête de garnement. Il dormait comme un ange, peu préoccupé de ses méfaits, bien étalé, les bras derrière la nuque et un pied hors du lit.

 

- Par où on commence, demanda Madoulet, devenu chef du groupe ?

- Par le nez, glissa la guêpe qui se réjouissait déjà à l’idée d’un raid aérien bourdonnant autour d’un appendice aux orifices béants.

- Je me réserve le pied, dit notre Belle des cloaques, en se proposant un petit jogging à huit pattes avec freinage en catastrophe sur les crochets des mandibules en pleine plante d’un pied chatouilleux.

- Quant à moi, surenchérit Madoulet, je vais peupler ses rêves de cauchemars avec quartiers incendiés, soldatesque enragée et gibets menaçants.

 

Affable, feu follet condescendant, les regardait en haussant les épaules à l’écoute de propos aussi horribles que méchants.

 

La terrible bande se mit à l’ouvrage et notre rouquin passa une nuit cauchemardesque avec guêpes, frelons et autres abeilles lui bourdonnant autour du nez, araignées de tous genres lui courant sur et sous les pieds et enfin, pour échapper à tout ça, une fuite effrénée dans une ville en feu poursuivi par des soudards beuglants dans un décor dantesque de gibets sanguinolents.

 

Le lendemain, je me sentis vengé et apaisé. Une journée de congé me fut accordée pour panser mes plaies et me remettre de l’aventure.

 

Et c’est en héros de la guerre des écoles que je fus accueilli, le surlendemain, à Saint Remi (patron de mon école).

 

Dès mon entrée dans la cour de récréation, je devins la vedette et tous les regards se tournèrent vers moi. J’étais évidemment spectaculaire à souhait : œil au beurre noir, pansements autour de la tête, bras et jambes emballés, claudiquant un peu, un bras en écharpe (Maman en avait rajouté un peu pour mieux dramatiser l’affaire !).

 

Le scandale se lisait dans tous les yeux des mères venues conduire leur rejeton. En héros du jour, très à mon affaire, je traversai tout ça en victime à confier à la vindicte paroissiale.

 

Insigne honneur, le directeur de l’école me reçut pour m’entendre conter l’aventure. Il hochait la tête d’un air très réprobateur et m’emmena ensuite dans toutes les classes où, tout à mon avantage sur l’estrade, je racontais mon histoire avec force détails imaginés ou non.

 

Monsieur Bebronne me réservait l’apothéose : roulant les yeux et les « rrr », il me fit détailler ma « terrrrrible » aventure. De plus en plus sûr de moi, mon imagination débordante en rajouta, en rajouta, avec détails pitoyables, à faire pâlir de jalousie la Comtesse de Ségur, elle-même.

 

Cette gloire fut éphémère : quelques jours. Je rentrai bien vite dans l’anonymat réservé au petit garçon insignifiant et timide que j’étais alors et retrouvai mes personnages qui me consolèrent de l’indifférence humaine en me choisissant une place bien en vue dans leurs aventures pour m’y confier le rôle le plus important.

 

Ces histoires merveilleuses eurent pour cocon la maison douillette de la cité qui nous abritait, bien rangée comme les autres dans une rue à peine pavée (tout semblait provisoire dans la rue non dénommée).

 

Il y avait du sable partout : un beau sable pâle de paveur qui glissait entre les doigts. Ce sable enchanta nos dix ans.

 

Le cocon se prolongeait d’un petit jardin avec, dans un carré d’herbes rases, une balançoire accrochée à un tube d’acier qui s’appuyait d’un côté sur le seul arbre qui s’y trouvait et de l’autre sur un support en croix de saint- André.

 

Comme par miracle pour nous, les quelques mètres du fond étaient de sable gras d’un jaune profond qui, mélangé avec celui des paveurs, permettait des compositions des plus colorées.

 

Cette surface magique connut nos plus belles épopées. Avec mon frère Pierre et plus tard, le cousin Jean-Marie, nous creusions des galeries et bâtissions des châteaux que nous peuplions de personnages fantastiques.

 

Feu de genets d’or,

Sable, sable encor,

Soleil et nuages

Dans de fausses plages

Et des pieds tout blanc

Tout blanc de preux pages

De preux pages sages

Aux rois du printemps.

 

{4} Nous connûmes, un jour, mon frère Pierre et moi, la terrible et parfois inconsciente cruauté des hommes.

 

C’était bientôt Pâques et notre mère nous avait chargés de ramener un lapin qui devait figurer au menu du jour. A cette époque le lapin était un luxe qu’on servait aux grandes fêtes.

 

Elle l’avait acheté à un vieil homme qui cultivait son petit lopin de terre sur le raidillon qui séparait la rue Fonds Pirette de notre quartier. L’homme élevait aussi quelques lapins qu’il vendait volontiers aux habitants du coin.

 

Quand nous nous présentâmes, mon frère et moi, pour prendre livraison de l’animal, il n’était toujours pas tué : effarés, nous assistâmes au sacrifice. Le malheureux, n’ayant à portée de main aucun outil valable, utilisa un petit morceau de bûche coupé, un de ceux dont on se sert pour allumer le feu .

 

Il dut s’y reprendre à plusieurs reprises pour abattre l’animal qui criait et se débattait ; il finit par l’écarteler en étirant la nuque par les oreilles.

 

Ce fut la première fois que je réalisai la mort et la souffrance des suppliciés et l’insolente, impitoyable et inconsciente cruauté des hommes.

 

Des gibets partout,

Ils pendent tête en bas,

Les yeux grands ouverts

C’est l’infini du néant

Qui demande raison.

 

Ils frôlent leur ombre

Pour entrer dedans.

Ils sont tristes, et si tristes

De leurs yeux grands ouverts.

 

 

Dans ma vie d’adulte, j’ai aussi tué des animaux que j’élevais pour les consommer et j’ai aussi abattu des bêtes blessées pour leur épargner la souffrance de l’agonie.

 

Je n’aimais pas ça du tout, mais je ne voulais laisser cette nécessité à personne tellement j’avais la plus grande considération pour la souffrance des êtres vivants et que je gardais le souvenir de la maladresse et de la cruauté du vieux bonhomme.

 

Quand il m’arrivait de le faire, je me concentrais pour que l’acte fût bref et fatal. J’ai finalement supprimé beaucoup d’animaux à sang chaud dans mon existence : du plus petit comme l’oisillon blessé jusqu’aux porcs et moutons élevés par mon voisin de campagne : je voulais leur éviter la torture qui fut infligée au pauvre lapin de Pâques de mon enfance.

 

{5} Je dois introduire, maintenant, un personnage qui a compté beaucoup pour moi : un cousin espiègle et grand cœur qui fit partie de quasiment toutes mes aventures d’enfant et d’adolescent.

 

Il entra dans ma vie quand j’avais une dizaine d’années. Ses parents qui avaient liquidé leur commerce et loué leur maison de Namur, étaient venus tenter leur chance à Bruxelles.

 

Ma mère avait proposé à sa sœur de s’installer chez nous, à Liège, pendant environ un trimestre, le temps de déménager et relancer un nouveau commerce, l’autre n’étant plus rentable.

 

Mon cousin se prénommait  Jean-Marie ( Jammy pour sa mère, Jim pour mon frère et moi). Très primesautier, imaginatif, il adorait nous entraîner dans des expéditions folles que nous entreprenions avec un cœur vaillant de conquistador.

 

L’arme sur l’épaule, déhanché, la marche conquérante, nous avancions en file indienne, Jim en tête, moi ensuite et le petit Pierre (surnommé Pit) derrière. Quelle allure ! Et quel chant de guerre !

 

Flique – Pitte – Jimme

Flique – Pitte – Jimme, etc.…, etc.…

 

En martelant bien le « que » de Flique, le « te » de Pitte et le « me » de Jimme.

 

{6} Notre joyeuse bande créait dans notre trou à sable les plus imprenables forteresses, les plus incroyables défilés dans les plus hautes montagnes avec cols et chemins escarpés ou encore des souterrains mystérieux avec salles pour réunions obscures.


Pas belliqueux du tout, aucun des trois n’imaginait de combats. Nous nous contentions d’organiser la vie des occupants de nos constructions, notre souci majeur étant de créer ou d’aménager des espaces qu’exploitaient nos personnages selon notre bon vouloir.

 

Cri de guerre, cri de paix.

Cri de flamme et cri du chant,

Rengaine des remparts.

 

Des yeux d’infini et de soie,

Sourcils dorés et nez en rousseur,

 

Nez de soie et yeux dorés,

Rire en cascade

D’eau de source en joie.

 

Un jour, je me réveillai couvert de taches rouges des pieds à la tête, déguisé en sioux bon teint.

 

Ma mère, assez inquiète, appela un spécialiste des maladies d’enfants qui affola tout le monde en déclarant péremptoirement que j’avais la scarlatine et que je devais être mis en quarantaine.

 

Quelle histoire ce fut ! Grand branle-bas de combat : les deux sœurs (ma mère et ma tante) réorganisant la maisonnée pour protéger les autres de la contagion.

 

Je fus isolé dans une chambrette, très dépité de l’aventure mais me promettant d’appeler à la rescousse mes alliés habituels, imaginaires ou en chair et en os.

 

Jim, le premier parvint à sauter le cordon sanitaire et le cou dans l’entrebâillement de la porte, m’assura de son soutien et me promit pour la nuit une escapade nocturne dans les sous-sols.

 

J’appris par la suite que le pauvre s’était fait pincer et paya durement son acte de solidarité, condamné qu’il fut à copier quelques pages de conjugaisons.

 

Finalement, il s’avéra que le médecin (pédiatre, pourtant) s’était grossièrement trompé, si bien que la prétendue scarlatine, cause de l’ostracisme dont j’étais victime, devint un empoisonnement du foie provoqué par l’administration quelques jours plus tôt d’un vermifuge. (De marque « lune » afin qu’on ne se méprit pas sur l’endroit où sévissaient les ignobles petites bêtes que le médicament était censé exterminer). C’était du moins ce que prétendait notre généraliste, appelé en renfort.

 

Par prudence et ne sachant plus à quel médecin se « vouer », les deux sœurs décidèrent de continuer la quarantaine, si bien que je fus abandonné quelques jours à mon triste sort, le temps que la disparition des rougeurs, ne donne finalement raison à notre médecin de  famille.

 

Cette retraite forcée me permit de donner libre cours à une imagination qui n’avait pas besoin de ça pour se débrider. J’appelai mes personnages qui s’empressèrent de me rejoindre dès le premier appel.

 

Entrèrent en scène également, Pit et Jim, mes compagnons de jeu qui piaffaient d’impatience pour m’épauler dans mes folles entreprises.

 

Jim et l’incomparable Mentor, Belle des cloaques, furent vite inséparables, mon aventureux cousin la chevauchant en s’agrippant à son dos velu. Le frérot copinait avec la guêpe quant à moi, je préférais les facéties de Rigolard, le carabe doré.

 

Madoulet se tenait les côtes de rire en contemplant l’étonnant équipage que constituaient Jim et Mentor, l’un à califourchon sur l’autre tel Don Quichotte sur Rossinante.

 

Il faut que je raconte ici l’incroyable aventure qui arriva à notre bande que j’avais conduite au sommet des remparts de notre château de sable.

 

Madoulet en avant précédait le reste de la troupe, la rapière pendante et le chapeau de guingois sur l’oreille.

 

Le chemin de ronde était tortueux à souhait et la terrible bande avait fort à faire pour ne pas dégringoler dans le ravin qui séparait la fortification d’un plateau qui était censé servir de base d’attaque à d’éventuels assaillants.

 

Soudain, un cri étrange s’éleva du fond du ravin :

 

- Gabougnia, gabounia, kwack, kwack kekseksa jétrobouffé jivacrevé…(Gabougnia, gabougnia, kwack, kwack, qu’est-ce que c’est que ça, j’ai trop bouffé, je vais crever..)

 

Jim, n’écoutant que son courage, dégringola avec sa monture à huit pattes pour répondre à l’angoissant cri de détresse.

 

Bien mal lui en prit car il disparut avec sa Belle des cloaques dans un souterrain qui s’était ouvert sous ses pieds. Les autres en haut, pas inquiets pour autant – n’oublions pas que dans une histoire dirigée rien de fâcheux ne peut arriver à personne – tenaient conseil de guerre pour porter secours aux deux infortunés.

 

- Rassurez-vous, il n’est pas en danger, affirmai-je, connaissant bien la suite que j’allais donner à l’histoire.

- Si nous creusions une galerie souterraine pour les secourir, suggéra Gentille en bourdonnant.

- On y va tout de suite, lança Madoulet en se précipitant dans le vide.

 

Il faut rappeler que nous avions la faculté ubiquitaire de nous déplacer instantanément selon notre bon vouloir si bien qu’en peu de temps nous nous trouvâmes à pied d’œuvre.

 

C’est alors que, venant du sol, nous entendîmes Jim échanger des propos bizarres avec un interlocuteur de plus en plus étrange.

 

- Jétrobouffé, jivacrever gémissait une voix métallique qui sourdait du sol. (J’ai trop bouffé, je vais crever,)

- Quektabouffé ? (Qu’est-ce que t’as bouffé ?) répondait Jim soudain polyglotte.

- Ducimenmortié, jivacrevé, (Du mortier de ciment, je vais crever) implorait la voix dans un bruit de ferraille.

- Tivapacrevé, jivasoigné, ouvtonfour, (Tu ne vas pas crever, je vais te soigner, ouvre ton four) reprit Jim.

 

On entendit alors un gargouillis innommable s’élever sous nos pieds. Nous étions de plus en plus ébahis mais avions réalisé que, comme les apôtres à la Pentecôte, nous comprenions toutes les langues, en tous cas, celle baragouinée par la « machine ».

 

- Tutsenmieu ? (Tu te sens mieux) continuait mon cousin, improvisé infirmier.

- Bleuf – blouf - Popssst – Reu eu eu psss – Bloufpss – çadessan – çavamieu – çapass – (Bleuf–blouf-popssst- reu eu eu psss-bloufpss-ça descend-ça va mieux- ça passe) rassurait la voix.

 

Madoulet, les mains en porte-voix, hurlait, penché vers le sol :

 

- Mais, sacrebleu ! Où êtes-vous ? Qu’est-ce que vous m’foutez ?

 

Jim, qui nous avait entendus, criait :

 

Dégagez sous vos pieds, j’arrive.

 

Fébrilement, nous creusâmes le sable, découvrant une gigantesque boîte de conserve éventrée par l’orifice de laquelle notre courageux cousin, toujours à califourchon sur sa monture octopode, plastronnait, soutenant des deux bras une curieuse machine.

 

Très excités, nous fîmes en sorte que l’engin soit dégagé et ramené à la surface avec son découvreur convaincu de son importance.

 

Il déposa la « machine » à ses pieds – elle était pitoyable à voir :

Assez rouillée, avec des trous un peu partout, elle semblait très vieille et devait avoir séjourné longtemps dans le sable humide.

 

Elle roulait deux gros yeux effrayés qui brinquebalaient au bout de deux vieux ressorts étirés.

 

Un tuyau lui faisait un long nez et, par une sorte d’entonnoir qui lui servait de bouche, sortait des sons gargouillés de carter qui se vide. L’objet avait dû servir de pièce de moteur du temps de sa splendeur.

 

Jim, se rengorgeant, assura, péremptoire, que sa trouvaille nous serait d’une très grande utilité, affirmant que l’objet de ses attentions était capable de creuser des galeries ou des salles souterraines en absorbant tout ce qui se trouvait sur son passage.

 

Le sachant expert en imaginaire, nous ne doutâmes pas un seul instant du sérieux de ses affirmations.

 

- Comment y s’appelle ton truc ? lui demanda Madoulet, nonchalamment appuyé sur sa rapière.

- Dégueuloir à roulette ironisa Rigolard.

- Faudrait qu’il en ait des roulettes, précisa Gentille.

- Jeséouhihan-na (Je sais où y en a) dit la « machine », assez intéressée.

- Dinou-ouhihan-na ? (Dis-nous où y en a) insista Rigolard

- Danltroudouonvihin (Dans le trou d’où on vient) répondit la machine

 

Retournés dans le « trou » et après avoir creusé, nous ramenâmes au jour pas mal d’objets hétéroclites dont quatre poulies que nous montâmes sous la « machine » en les accouplant avec des essieux de fortune, improvisés à partir de bouts de bois.

 

Complètement transformée et rajeunie par un bon bichonnage, et de plus douée de mobilité, notre nouvelle collaboratrice, ragaillardie et volubile ne cessait de jacasser :

 

- Jemsenpréatoubouffé, jélestomadanlaipouliii

j’veutoubouffé, donnaimoiaboufféparpitiééé

j’boufflater, j’boufflefer, j’boufflapierr, j’boufftou,

j’suilbouftou, j’suilbouftou… (Je me sens prêt à tout

bouffer, j’ai l’estomac dans les poulies, je veux tout

bouffer, donnez-moi à bouffer par pitié, je bouffe la terre

Je bouffe le fer, je bouffe la pierre, je bouffe tout, je suis

Le bouffe tout, je suis le bouffe tout)

 

Ne voulant pas décevoir pareille fringale, nous poussâmes la « machine », illico, devant un mur de sable et de cailloux qu’elle s’empressa d’avaler sans respirer, en y creusant un trou profond.

 

Médusés par une telle démonstration, nous fûmes forcés de tenir un conseil pour discuter de ses opportunités d’utilisation.

 

- C’est un engin dangereux, il désintègre tout ce qu’il veut, disait assez réticent, Affable, le feu follet.

- Quelle arme ! Jubilait Madoulet, en bon soudard.

- Faudrait pouvoir le transporter quand on devient invisible faisait remarquer avec à propos mon frère Pit.

 

Je répondis à cela, usant, abusant même de mon pouvoir d’auteur de l’histoire que l’ « ubiquité » s’étendait aux objets utilisés dans leurs déplacements par les voyageurs de l’ « invisible » et convînmes que ce serait Pit qui serait affecté au poste de « chargé de la machine ». Mon frère en fut ravi car il adorait la mécanique et les moteurs.

 

Impatiente de tester tout ça, la bande au grand complet se lança dans l’« invisible » avec armes et bagages, prête à affronter les monstres les plus horribles.

 

Et ce fut bien ce qui arriva :

Nos amis, très flambards s’avançaient : Pit en avant avec la « machine » flanqué de Jim sur sa monture horrible et Madoulet, rapière au poing  ; les autres, prudents, faisaient bloc derrière.

 

Un dragon crachant le feu se présenta : Pit avec la « machine » le goba ; un autre le suivait, à faire frémir, il vomissait de la lave fumante et rougeoyante : la « machine » l’engloutit avec un gros « beurfpff » de digestion.

 

Mais, ce n’était pas tout : derrière ce beau monde une chose horrible, innommable, visqueuse, glaciale et putréfiée à souhait s’avançait vers nous, immense, déferlante, engloutissant tout devant elle.

 

La « machine », dégoûtée, ne voulant pas de ce truc dégueulasse, notre courageuse troupe dut battre en retraite. La seule solution devint alors un retour en catastrophe par la grâce de notre fameuse faculté « ubiquitaire », action d’ailleurs qui tomba à pic, l’heure du repas du soir venant de sonner.

 

Je n’osais raconter mes aventures de « dédoublement » à personne, tellement la plupart des autres sont absents des rêves merveilleux et des histoires fantastiques ; mais ce n’était heureusement pas le cas de mes deux compagnons de jeux qui, eux, ne demandaient qu’à partager et développer mon univers de l’imaginaire.

 

Ce soir-là, à table, nous tînmes de grands et longs conciliabules pendant lesquels nous établîmes des projets d’utilisation invraisemblable de la « machine »   sous l’œil souvent inquiet et interrogateur de nos mamans qui fronçaient un sourcil alarmé lorsque des bribes et morceaux leur parvenaient aux oreilles.

 

C’est d’ailleurs, à cette occasion que nous introduisîmes « kiki » dans notre histoire, convaincus qu’il nous serait d’un grand secours dans nos combats contre les dragons.

 

Kiki était le chien bâtard de notre oncle Louis. Il accompagnait tous les jours son maître, gendarme retraité, qui passait nous saluer lors de sa promenade vespérale.

 

Nous aimions beaucoup cette visite qui était un moment fort de la journée : notre oncle, menuisier amateur, nous bricolait des jouets de bois très ingénieux, nous apprenait toutes sortes de tours et trucs et nous laissait jouer avec son chien.

 

Un jour, Jim projetant d’utiliser celui-ci contre les dragons et autres monstres, voulut tester ses qualités combatives. Armé d’une petite règle, il excita l’animal à un point tel qu’il fut mordu, mais pas très gravement.

 

Ah ! Quelle affaire ! Ire générale des adultes présents : le pauvre Jim, n’en fut quitte qu’avec quelques pages de conjugaisons à copier sur-le-champ dans sa chambre.

 

{7} La fausse scarlatine, devenue empoisonnement du foie, ébranla ma santé de jeune garçon. J’étais souvent nauséeux de crises hépatiques. C’est alors que mon père me fut d’un grand secours et que j’appréciai sa tendresse et son affection.

 

Malgré la fatigue de ses journées harassantes, il passait de nombreuses nuits, assis à mes côtés, sa main chaude me massant doucement le foie, tandis qu’il me rassurait d’une voix tendrement affectueuse.

 

Mon statut d’enfant malade me valut cependant d’autres privilèges comme celui (Oh ! combien envié par mes frères et cousins) de bénéficier d’orangeade (c’était un luxe à l’époque) au repas pour compenser les désagréments du régime sévère imposé par mon état (Pas de sauce et tout cuit à l’eau.)

 

Heureusement, quand j’avais trop mal je retrouvais mes personnages que j’entraînais en de si belles aventures dans des décors fantastiques et j’étais heureux, si heureux…

 

Ô, folles chevauchées !

Blancs nuages tout blancs,

Prés verts d’herbes fauchées,

Etoiles au bout du vent.

 

Je suis encor tout frêle gt;

Tel un bouquet de prèle

Avec le cœur qui flâne

Chez mes trop lointains mânes

 

J’ai des prés verts dans l’âme,

Des myosotis bleus

Et des roses de feu,

Qu’ensemble nous semâmes

Dans mes si longs prés chauves,

Brûlés de soleil mauve.

 

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Ch. 2 - Le jardin des tombes

 

 

 

 

PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES,

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

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Ch. 2   LE JARDIN DES TOMBES.

Repères { } du chapitre 2 : {2.1} Enfance en face d’un cimetière plein de soleil et d’insectes - {2.2} La maman des fleurs - {2.3} Les insectes et ma première souffrance - {2.4} L’imaginaire et les rêves d’un enfant qui cherche l’amitié des insectes, des guêpes et des araignées.

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

 

{2.1}  En voulant ranimer mes origines, j’y ai découvert un songe d’enfant, un vrai rêve éveillé, celui qu’on garde dans sa mémoire et qu’on retrouve toujours quand on veut rechercher  ses lointaines racines en quête de son premier souvenir.

 

Dans ce songe, je n’ai pas retrouvé la chaleur et la douce lumière diffuse dans un ventre gravide.

 

Je n’ai pas retrouvé les tétées de lait chaud,  tendrement  chaud, ni la  tiédeur veloutée d’un sein de mère.

 

Je n’ai pas retrouvé mon premier sourire, ni mon premier rire, suscités par des beaux yeux et des dents de perle.

 

Je n’ai pas retrouvé l’enivrement de mes premiers pas, ni le roulis dans des bras fermés.

 

J’aurais aimé retrouver dans ma mémoire la première image révélée par le premier mot.

 

J’aurais aimé retrouver la  première caresse dans les cheveux, la première chaleur d’une bouche qui embrasse, le confort des bras qui enlacent, les premiers chants d’oiseaux, la découverte du premier printemps, la tiédeur d’un premier été, les couleurs du premier automne, la blancheur des premières neiges et la  première sensation du confort douillet d’une famille blottie autour du feu de bois.

 

Ce que j’ai retrouvé dans mon rêve éveillé, c’est un cimetière….

Oh ! mais pas n’importe quel cimetière, le mien était très beau,  tout blanc, très gai avec beaucoup de jaune et de rouge : des renoncules et des coquelicots dans le soleil.

 

Mon cimetière n’était pas bien entretenu, mais on y entendait bourdonner les insectes et psalmodier les pinsons.

 

Il y faisait toujours chaud comme en été et l’air tremblait au-dessus des tombes :  il y faisait si bon vivre !

 

Joyeuses sont tes pierres blanches

Qui se penchent en souriant,

Joyeux sont tes rires,

Coquelicots et fleurs d’or.

 

Tu as des rives de mirage

Dans tes palettes de soleil,

Palpitant est ton air

De petit oiseau fou.

 

Tu as fermé ta grille

Sur tes yeux de cimetière.

Dors dans ta lumière,

Pataude dans tes cailloux.

 

Tu frémis et tu trembles

Dans ton ciel toujours bleu

Et tes mosaïques blanches

De soleil sont toutes chaudes

Dans ta longue fièvre d’été.

 

 

Une grande maison blanche, haute et étroite, avec un toit très pointu, toute seule, se trouvait devant, séparée de la grille par une large route de pierraille.

 

Mon père l’avait louée dans la petite bourgade de Florennes pour y loger sa famille quand il avait été affecté à la représentation des produits de sa firme dans la région des Ardennes.

 

Il nous quittait tous les jours dans une grande et sinistre voiture noire de représentant qui  s’éloignait sur la route dans une auréole de poussière tandis qu’il restait en nous une angoisse d’abandon.

 

Je revois cet engin, triste comme un corbillard, de la marque belge Impéria qu’il fallait faire chauffer et qui ne voulait pas toujours « se mettre en route ». Alors ma mère, au volant, actionnait l’accélérateur pendant que mon père tournait la grande manivelle qu’il avait enfoncée profondément dans « le gosier de l’animal » qui alors gémissait et hoquetait pour démarrer en nous enfumant tous.


Capricieux, il lui arrivait de n'en rien vouloir, alors ma mère poussait le véhicule avec mon père aux commandes.  Elle en perdit le bébé qu'elle attendait.  Elle a toujours prétendu que c'était la fille qu'elle espérait après ses deux garçons.

 

Quand son courageux conjoint revenait le soir, fatigué, avec une odeur d’essence et de tabac mêlé, il disait souvent, les épaules écrasées : « je n’ai pas encore fait mon chiffre ! ». Ce fameux chiffre qu’il n’atteignait pas, nous a toujours laissé un sentiment, inexplicable pour nous, d’insécurité.

 

{2.2} Ma mère s’occupait du jardin et y mettait beaucoup de fleurs, surtout des cosmos de toutes couleurs qu’elle semait à la volée.  C’était la magicienne des fleurs qui embrassait le soleil en l’étreignant de ses bras dorés et qui faisait se redresser les roses quand elle les caressait de ses longs doigts effilés en les dégageant des broussailles stupides.

 

Quand elle passait dans les sentiers, les fleurs la frôlaient en un long murmure reconnaissant de feuillage.

 

Il y avait des poules et un coq derrière les fleurs.  Mon petit frère et moi leur donnions à manger derrière la clôture en treillis.  Nous avions très peur du coq qui était méchant, mais les poules nous connaissaient bien quand nous leur donnions des graines à travers le treillage.

 

L’air était bruissant d’insectes qui chantaient le soleil et les fleurs : une mélodie douce et lancinante  rejoignait  le ciel.  J’aimais beaucoup les insectes qui  m’ont toujours fasciné.

 

{2.3} C’est pourtant une abeille qui m’initia à la première souffrance de l’humain.  Je ne me souviens pas des autres, elles se sont sans doute perdues dans les brumes lointaines de la mémoire inconsciente.

 

La piqûre de l’insecte me fit cruellement souffrir. Je me souviens d’une intolérable douleur que je ressens encore à travers le temps : une brûlure au fer rouge qui s’enfonce dans le doigt et qui fait les yeux écarquillés, bouche grande ouverte.

 

Je ne leur en voulus pas aux insectes et même, plus tard, je leur fus reconnaissant de cette initiation  à la souffrance physique des vivants.

 

Maman me soigna et, assis à la fenêtre, je regardais les tombes à travers la grille.  Je me sentis bien : la douleur au doigt était bienfaisante.  J’étais dans un état second et ce fut la première fois que je me dédoublai.

 

{2.4} Cette faculté était dans mes gènes comme elle l’était dans celles de mon père ou de mon fils (Faut croire qu’elle est transmissible).  Je provoque cet état de transe en fixant mon regard sur mes doigts qui s’agitent concentriquement en signes cabalistiques.

 

Cet état second m’ouvrit le monde des insectes pour la première fois, ce qui me permit d’être un des leurs.

Je vécus beaucoup d’aventures avec mes personnages en entrant dans un univers dont je devenais le maître absolu.  Je dictais leur destin selon mon bon vouloir et ils se soumettaient à mon histoire.  J’étais en quelque sorte devenu leur dieu avec droit total sur leur existence.

 

Les insectes du cimetière m’y guettaient et je pris plaisir à les entraîner dans des aventures les plus abracadabrantes.  Je leur créais des univers nouveaux et fantastiques.

 

Cette faculté, rudimentaire au départ, s’est perfectionnée pour devenir très développée avec l’âge.  La transposition se produit maintenant avec une telle rigueur de détail et une telle véracité que je participe de plus en plus à l’histoire soit en tant qu’acteur, soit en tant que témoin.

 

Ce phénomène n’est pas facile à expliquer : c’est un rêve éveillé qui me permet de voyager dans l’imaginaire, de me substituer à tous mes personnages, de vivre leur action et d’y participer.

 

Je crée le décor et m’y intègre : c’est un univers dans lequel je peux évoluer en le modifiant à ma guise.  Je joue avec le temps, revenant en arrière pour en modifier le cours et les événements. C’est devenu un jeu passionnant et même parfois utile car il m’arrive de m’en servir pour résoudre certains problèmes pratiques.

 

Je peux en analyser les diverses solutions en les expérimentant en tant qu’acteur ou réalisateur et en utilisant le subconscient qui, avec l’âge, se manifeste avec acuité.

 

Cependant, quand j’interroge ma mémoire pour restaurer des séquences du passé, je les trouve transposées dans un langage plus mature et plus évolué que celui de l’enfant de cinq ans que je devais être alors. L’action elle-même a évolué avec le temps et s’est alignée.

 

Reprenons mon histoire :

 

Ma mère m’avait soigné et assis à la fenêtre, je regardais les tombes à travers la grille.  Je me sentais bien : la douleur au doigt était bienfaisante.   Dans un état second, je me dédoublai pour la première fois : Entré dans leur monde, j’étais l’un des leurs.

 

Où êtes-vous mes personnages,

Piteux de manteaux raglan ?

 

Où êtes-vous fières images,

Bigarrées, insoutenablement ?

 

J’aime vos ciels et vos nuages,

Vos fleurs, vos longues plages

Qui hantez mes nuits fébrilement

Toujours en dehors du temps.

 

Aussi, je ne fus nullement surpris quand l’ombre d’un carabe doré s’approcha de moi et me dit, en rangeant ses élytres :

 

- Tu veux que je te présente aux OMC (ombres majeures des carabes). Ce sont ceux qui travaillent dans les mousses autour des tombes.

 

Je répondis que je voulais bien et que je le suivrais au bout du monde.

 

Les OMC (ombres majeures des carabes) étaient de joyeux drilles qui  m’accueillirent avec jovialité.  L’un d’entre eux que je surnommai Rigolard, me nargua : «On dirait que tu as pris un coup de lune dans les mandibules ».  J’étais sans doute trop pâle à son goût.

 

Il me plut tout de suite et je sentis que j’en ferais un ami.  Je lui tapai sur l’épaule en lui disant :

 

- Comment t’appelles-tu ?

- GB-OMC (Grand blagueur de la tribu des ombres majeures des carabes)  et toi ?

 

Un peu surpris, je lui répondis :

 

- Flic (c’est un diminutif de mon prénom Philippe).  Que faites-vous dans les mousses ?

- Nous recherchons la goutte tombale

- La goutte tombale, c’est quoi ça ?

- C’est celle qui rend invisible comme l’ombre de l’ombre.

 

Il m’avait dit ça avec sérieux et un brin de crainte dans les yeux. Je repris, très intéressé :

 

- J’aimerais aussi devenir invisible comme l’ombre de l’ombre. Ca doit être amusant !

- Nous n’avons pas encore trouvé la formule.  Toi peut-être : tu es un petit d’homme qui a des pouvoirs.

- Que dois-je faire pour cela ?

- Te concentrer et le vouloir, comme tu as fait pour nous rejoindre.

 

Je réalisai alors tout l’intérêt d’une faculté dont je commençais à apprécier les avantages. Je me concentrai avec la volonté de disparaître.  Aussitôt, GB-OMC s’écria :

 

- Ca y est : tu as réussi, je ne te vois plus.  Tu es devenu ombre de l’ombre !

- Viens me rejoindre, je le veux !

 

lui  répondis-je, certain de l’étendue de mon pouvoir.

 

Rigolard pas plus étonné que ça, fut à mes côtés.  Il était devenu en quelque sorte le fantôme de GB-OMC  (Grand blagueur de la tribu des ombres majeures des carabes).

 

Très excités tous les deux, nous expérimentâmes mon pouvoir : je pouvais à souhait me déplacer instantanément où je le décidais et apparaître ou disparaître à ma seule fantaisie.  De plus en plus énervés, nous nous mîmes à explorer mon petit univers de cinq ans ; fort réduit, il se limitait à mon environnement immédiat.

 

Il y avait la chambre mystérieuse des parents avec une odeur très particulière de savon de toilette et de benzine.  Il y avait aussi la chambre de mon petit frère que je n’aimais pas beaucoup parce qu’il m’avait fait perdre par sa naissance des privilèges d’enfant unique auxquels je tenais beaucoup.

 

Il y avait aussi la chambre aux pommes qui pouvait servir de dortoir supplémentaire et dans laquelle notre mère venait religieusement choisir des fruits qu’elle faisait briller en les frottant doucement.

 

C’était un rite : les pommes étaient à l’époque avec les poires, les seuls fruits consommés en hiver.  Quand elle descendait, les bras chargés, en chantant, c’était comme si elle les avait cueillies au ciel.

 

« Pomme de reinette

Et pomme d’api,

Pomme d’api douce. »

 

Chante, chante, jolie maman

Pomme jaune dans tes mains,

Soleil du matin.

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Il y avait aussi le grenier, très pointu, mystérieux, sombre, craquant et gémissant.  Il me semblait que de grandes araignées y régnaient, velues et poilues, mangeuses d’enfants et que des essaims de guêpes n’attendaient que l’ouverture de la trappe pour se précipiter sur nous.

 

Mais il y avait surtout la cave, froide et humide comme toutes les caves de cette époque.  Les cris d’agonie des animaux pris aux pièges à souris me tordaient le ventre et bouleversaient mes nuits de cauchemars.

 

Mon père, courageux, y descendait tous les jours pour y remplir le seau à charbon.  La porte criait comme dans les châteaux hantés.

 

Gémissements et catacombes

Noires de cafards.

Peuple des tombes,

Chevaux naseaux hagards.

 

Gargouilles désenchantées.

Tripes au soleil

En misère éventrée.

 

C’est alors que je décidai d’utiliser mon pouvoir pour tout changer.  Je voulais avec Rigolard affronter tous les dangers.

 

Nous allions explorer en les transposant des mondes imaginaires : celui surchauffé et  bourdonnant du grenier et le froid vase clos grinçant de la cave.

 

Notre première aventure eut pour décor le grenier.  Je me dédoublai et nous nous trouvâmes devant la grande entrée du nid de guêpes.

 

Il faisait très chaud et tout le monde somnolait.  Une guêpe de garde nous  regarda, assez intriguée :

 

- D’où venez-vous et que voulez-vous ?

- C’est votre maison ?

- Si vous voulez.  Nous, nous appelons ça un nid.

- Peut-on entrer ?

 

La guêpe-gardienne très affable et accueillante se fit remplacer et nous fit visiter le nid.  Il y avait des guêpes partout, ça grouillait et nous eûmes beaucoup de peine à nous déplacer.

 

Les guêpes rouspétaient beaucoup, mais se rendormaient aussitôt. Notre nouvelle amie  s’appelait gdges/omg (gardienne des guêpes en sieste de la tribu des ombres mineures des guêpes)  Rigolard qui était lui Ombre Majeure ne pouvait s’empêcher de la regarder de haut.

 

Comme j’aimais faire simple et que ma langue se prenait les pieds en épelant les lettres de son nom, je surnommai  notre nouvelle amie :  Gentille.

 

Ca lui allait comme un coup de poing dans la figure, mais ça amusait Rigolard qui susurrait « Gentille » du bout des mandibules en oviducte. (Traduction pour les humains : bouche en cul de poule)

 

Après la visite, Gentille nous trouva au fond du nid une chambrette abandonnée où nous nous  installâmes pour dormir comme les autres.

 

Arrivé à ce stade de mon dédoublement, je décidai de changer de décor et d’aller voir ailleurs : la cave me tentait.

 

J’entamai le processus habituel de transformation et d’invisibilité et me retrouvai avec Rigolard devant le tas de charbon que mon père taquinait chaque jour du bout de son seau à charbon.

 

Devant nous, une montagne noire et brillante ; le spectacle était grandiose (nous étions à l’échelle de Rigolard qui debout ne mesurait pas plus de trois centimètres).

Le soupirail par ses ouvertures que l’on apercevait au loin dessinait sur la mer noire de gaillettes de gigantesques arabesques de soleil.  Nous étions confondus devant un tel spectacle et retenions notre souffle.

 

La montagne commençait à nos pieds.  Les gros morceaux de charbon nous paraissaient énormes. Irisé, celui qui se trouvait devant nous, offrait un spectacle de kaléidoscope.

 

- Il est beau celui-là, mais il y en a beaucoup comme ça dans le tas !

 

Celui ou plutôt celle qui venait de parler, était une grosse araignée velue et poilue à faire peur avec une tête aux yeux fixes et perçants et des chélicères et pédipalpes en lippes pendantes.

 

Malgré tout, nous la trouvâmes sympathique et fîmes rapidement connaissance.  Elle nous signala qu’elle habitait les lieux depuis peu et qu’elle était venue par les égouts.  Elle était de passage, comme elle disait.

 

Notre abominable compagne, très bavarde, nous montra les lieux avec moult explications.  Nous apprîmes que les hommes n’aimaient pas les souris et qu’ils les faisaient mourir dans des pièges à torture.

 

Elle nous montra aussi ce qu’elle appelait la vallée des cloaques en nous signalant que c’était par là qu’elle était venue et que c’était sa porte ouverte sur le monde.  Il s’agissait d’une partie d’égout découverte par où s’écoulaient les eaux usées.

 

J’avais surnommé notre guide Mentor à cause de sa manière précieuse et doctorale de présenter les choses (je n’ai jamais pu retenir son nom véritable, tellement il est long et compliqué.  Du genre : Belle des cloaques, ombre des ombres du cinquième collecteur, lui-même descendant du deuxième grand collecteur provenant du sixième dans lequel s’écoulait le troisième provenant lui-même du douzième… etc.… etc.…)

 

Mentor donc nous ramena à la montagne de charbon où elle nous fit entrer dans son abri provisoire. (Une cache dans l’anfractuosité d’une énorme gaillette).

 

Là, elle voulut absolument nous faire goûter sa spécialité : du ragoût d’estomac de mouche à la bave de cancrelat.  Ce fut bien sûr du bout des lèvres que j’ingurgitai l’infâme préparation ; Rigolard, lui, s’en régalait.

Nauséeux, je pris congé de notre hôte qui, de plus en plus loquace, voulait étaler ses connaissances culinaires et nous  décrire ses plus ragoûtantes recettes.

 

Malade, j’abandonnai Rigolard et m’empressai de revenir sur terre.  Maman nous appelait justement pour le repas du soir où vaseux, je me fis gronder, soupçonné  d’abus de friandises.

 

Cette nuit-là, je fus malheureux.  J’appelai Rigolard qui me consola tout de suite en me proposant d’aller au cimetière faire la connaissance des feux follets.

 

Il faisait une nuit d’épouvante, noire d’encre dans un ciel d’écharpes brûlantes avec des appels nocturnes d’animaux en détresse couverts par le crissement incessant des sauterelles et le coassement des grenouilles et autres crapauds.

 

Très peu flambards, nous nous  trouvâmes  en plein cimetière, plongés dans un monde surréaliste de phosphorescence et de couleurs éthérées.

 

Et c’est ainsi que Rigolard m’introduisit dans le monde merveilleux de l’irréel et du fantastique, monde subtil de l’immatériel où la fantaisie et le rêve avoisinent.

 

Des feux follets nous entouraient en nous regardant avec sympathie. Ils étaient tous pareils :  la forme d’une flamme bleue avec des petits yeux rouges et une bouche rouge. Ils se déplaçaient en sautillant sur la  base en pointe.

 

Rigolard s’approcha de l’un d’eux qu’il semblait connaître :

 

- Je te présente un petit d’homme qui habite la maison blanche.

 

Le feu follet vint vers moi. Ses petits yeux en forme de bouton de bottine étaient incroyablement intelligents et profonds.

 

Impressionné et très intimidé, je n’osais presque pas le regarder ni lui parler.  Rigolard vint à mon secours :

 

- Il s’appelle : concept de la page vingt-huit du tome sept

du livre des connaissances.

J’appris par la suite que ce concept était celui de l’affabilité et je l’appelai, bien sûr, Affable.

 

Les boutons de bottine d’Affable me regardaient avec gentillesse et un curieux dialogue s’installa entre nous, tous les échanges se faisant en pensée. Ce qui donna à peu près ceci :

 

- Je vais te conduire dans les prairies bleues des algotes là où les fleurs sont des étoiles et où les chevaux sont des nuages blancs.

 

J’acceptai avec enthousiasme et me retrouvai à mi-corps dans un beau cumulus blanc neige qui avançait somptueusement dans un ciel bleu nuit piqueté d’étoiles.

 

Nous nous  approchâmes de l’une d’elles qui  me dit à peu près ceci :

 

- Mon nom est candeur du firmament, énième étoile du

même nom.  Tu as cinq ans, tu es des nôtres, viens jouer

aux étoiles filantes.

 

Je la suivis avec bonheur et nous nous enivrâmes d’espace azuré, en dérangeant de gigantesques flocons d’ouate éthérée.

 

Mon rêve fut beau et paisible.  J’avais retrouvé le bonheur chaud de mon petit lit et j’entendais le balancier de l’horloge qui scandait lentement sa lancinante mélopée dans le majestueux silence de la nuit.

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Je n’avais que cinq ans,

De petits yeux qui brillent,

Un besoin de maman,

Et des doigts qui frétillent.

 

Je n’avais que cinq ans,

Et des songes de peurs,

Mais des yeux souriants

Aux abeilles et aux fleurs.


Je n’avais que cinq ans,

Une âme de poète,

Des rêves de printemps

Et un cœur à la fête.

 

-o-o-o-o-