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08/01/2010

Ch. 12 - La mansarde

 

 

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

 

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Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

 

__

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } situés en début de chapitre.

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(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier)

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve. Il a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. Les faits sont scrupuleusement exacts et les nombreux témoins ou acteurs cités qui en ont pris connaissance, peuvent en témoigner s’ils sont encore en vie. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

 

(12) LA MANSARDE


TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {12.1}Mon coin de « paradis » dans une mansarde que nous avons louée à des voisins - Le monde des toits de ville que je contemple en sortant le cou de la « tabatière » - {12.2} Monseigneur Boone, le doyen de Bruxelles me dédouane de mon devoir de reconnaissance envers l’Église - {12.3} Le père de Jim me conseille de suivre des cours de comptabilité et de secrétariat ce qui m’amène à fréquenter l’institut Meysmans qui forme des sténodactylos, profession surtout féminine - Je tombe amoureux d’une blonde voisine et lui écrivis une lettre et un poème enflammés - {12.4} Un oncle, officier psychotechnicien me prend pour « cobaye » de ses tests, ce qui me sera bien utile plus tard - Autres comparses familiaux : {12.5} mon petit frère qui entrera dans la même société que moi, {12.6} une cousine germaine qui partageait mon goût pour le théâtre et{12.7} un oncle sculpteur chez lequel je passais des vacances.


{12.1} Un coin de ciel, dans une tabatière. Une lucarne étroite au milieu d’un toit de tuile.


Trouée sur des espaces infinis que j’imaginais en passant la tête : je m’agrippais à son cadre de zinc, en tendant le cou au travers comme le poussin qui sort de sa coquille.

 

Seule ouverture dans mon repaire, dans ce qui était devenu ma chambre, mon coin de travail, elle était mon champ d’évasion.

 

J’en réglais la fenêtre en poussant un fer plat percé de quelques trous destinés, suivant les besoins d’aération, à l’accrocher au clou enfoncé dans le cadre en bois qui l’entourait.

 

Mes parents avaient loué cette mansarde pour presque rien à un voisin qui n’en avait pas l’usage.

 

S’efforçant, tant bien que mal, de sortir de leur giron les trois garçons que le « ciel » leur avait octroyés, en tirant le meilleur parti du petit salaire que mon père déposait mensuellement dans l’escarcelle familiale, ils avaient été très heureux de trouver cette possibilité d’augmenter leur surface de logement.

 

Je m’étais bricolé une table de travail avec un ancien meuble-lavabo duquel j’avais raccourci les pieds et supprimé le grand miroir.

 

La tablette, supportant autrefois les habituels accessoires de toilette, était bien utile pour ranger stylos, crayons et autres ustensiles de bureau.

 

Ma petite portion de ciel, ce jour-là, était d’un bleu sublime à faire pâlir d’envie les plus belles plages océanes.

 

J’avais le cœur amoureux et devant moi, griffonnés fiévreusement, des vers passionnés que je destinais à une jolie personne voisine d’un cours de dactylographie que je m’étais imposé.

 

Elle m’avait lancé d’aguichantes œillades en me lorgnant de côté. Très débutant dans l’exercice, j’en rougissais de plaisir et de confusion. Cela devait lui plaire, car elle en rajoutait avec des yeux humides de pré en rosée.

 

Le cadre de cette idylle naissante était une rébarbative salle de cours de dactylographie de l’Institut Meysmans, réputé à l’époque comme champion de la formation de sténo-dactylographe en un temps record,  c’est-à-dire trois mois.

 

{12.2} Comment le petit séminariste en était-il arrivé là ? Envolés les scrupules, au panier les dettes de reconnaissance morale, disparues les contraintes du milieu !

 

Mais qu’était-il arrivé au petit jeune homme sage, consciencieux et timide qui maintenant courait la prétentaine au milieu de ce troupeau de filles ?

 

L’histoire mérite son développement. Torturé de contradictions intérieures, redoutant la solitude du célibat, insuffisamment enclin à l’abnégation et à l’altruisme pour y consacrer le reste de mon existence, je recherchais l’âme secourable qui m’aiderait à me dépêtrer de ce mauvais pas.

 

Ma mère, très sainte femme, déçue, entendit mes confidences et scrupuleusement inquiète de la responsabilité de ses conseils, en fit part à son frère, le sévère oncle-curé de Vonêche, lequel ne se trouva pas lui-même la compétence voulue pour m’aider.

 

Je dois avouer que je n’avais pas osé raconter quelle était l’origine de ma « vocation » : l’incident ridicule de la voisine qui pour jouer devant les copains m’avait déclaré sa flamme, ce dont je m’étais défendu, en pleine panique et sans réfléchir, en prétendant que je me destinais au célibat du sacerdoce.

 

Ici encore, je tiens à rappeler et souligner le climat contraignant, très particulièrement scrupuleux, qui était celui des familles chrétiennes de l’époque. A vrai dire, qui s’embarrasserait maintenant de telles considérations ?

 

Il faut ajouter de plus que la contrainte des prescrits religieux pèse lourdement sur ceux qui les pratiquent et constitue une source de nombreux complexes et servitudes qui les pénalisent gravement aujourd’hui.

 

Un nécessaire et libératoire écrémage s’impose aux religions si elles veulent qu’il leur soit encore accordé quelque crédit.

 

Heureusement pour moi, mon oncle se déchargea de ses responsabilités et scrupules sur un petit homme merveilleux, adorablement gentil, tout simple et souriant, le doyen de Bruxelles, Monseigneur Boone, qui me reçut jovialement en copain grand frère.

 

Il avait été directeur de conscience (c’est ainsi que ça s’appelle) dans un séminaire. Dès les premières confidences, il ne s’embarrassa pas de vaines considérations pour me dédouaner de tout scrupule et me rendre la liberté.

 

Je ne lui avais, pourtant, pas plus qu’aux autres, avoué les origines historiques et peu sérieuses de ma « vocation ».

 

Libéré, libre comme l’air des alpages, un bonheur immense me soulevait. Je respirais profondément comme si soudain un poids énorme m’était enlevé. Je regardais le ciel, je regardais l’avenir, il me semblait que le monde était à moi, que j’allais réaliser les plus grandes choses…

 

Et pourtant, j’étais l’oiseau fragile, l’oiseau pour le chat comme on dit ; et qui sait, peut-être à la merci d’une rechute de tuberculose, ce qui arriva, voir chapitre 14 ...

 

J’abandonnais l’option sacerdotale qui m’aurait assuré la sécurité matérielle de sa structure solidaire.

 

Je devais à vingt ans me bâtir un avenir sur les bases fragiles et aléatoires d’une formation disparate et d’une santé chancelante.

 

{12.3} C’est alors qu’une fois de plus, mon oncle, le père de Jim, intervint, m’aida et me conseilla. Je me dois ici d’ouvrir une parenthèse pour manifester ma reconnaissance envers cet homme tenace, audacieux et courageux qui s’est toujours trouvé sur ma route au moment opportun et qui m’a toujours aidé.

 

Il avait le sens de la famille et la générosité discrète. C’est ainsi que j’appris beaucoup plus tard qu’il aida les miens, pendant mon séjour en Suisse, en intervenant financièrement tous les mois.

 

Quand je tentai de préparer le jury central en vue d’acquérir le diplôme des études secondaires, il me donna en même temps qu’à Jim des cours de mathématique (il était prof. de math. de formation universitaire).


Lorsque je lui fis part de mon changement d’orientation, il me conseilla et, spontanément, m’offrit de m’aider à me faire un métier dans le monde des affaires qu’il connaissait particulièrement bien : il était commerçant et importateur d’électroménager.

 

{12.4} Je travaillai à mi-temps avec lui et suivis ses conseils de me former en secrétariat, comptabilité et pratique commerciale des langues.

 

C’était pour me conformer à ce programme que je m’étais inscrit dans cette maison qui fabriquait des sténodactylos en un temps record.

 

Cela se pratiquait dans des locaux vétustes du centre de la ville, équipés de tables et sièges appropriés. Le clavier des archaïques et bruyantes machines en fonte était occulté par une boîte noire dans laquelle on devait se fourrer les mains et sentir les touches à tâtons.

 

Quant à la sténo, des classes d’une dizaine d’élèves étaient prévues où d’accortes monitrices nous dictaient des « Cher client, votre estimée du … a retenu toute notre attention… » ou « Messieurs, nous avons l’avantage de vous présenter notre toute nouvelle gamme … etc., etc. ».

 

Nous nous efforcions de reproduire tout ça en signes cabalistiques inventés par le fondateur de l’institut, qu’on devait, par la suite, traduire et convertir en missives commerciales honnêtement dactylographiées.

 

Je me dois de décrire l’ambiance unique d’une classe de ces futurs artistes du clavier de machines à écrire.

 

Imaginez un grand local occupant tout le dernier étage du bâtiment, dans lequel crépitent les marteaux d’une cinquantaine de machines, avec en bruit de fond et sans accords, le gémissement des chariots violentant brutalement leurs crémaillères, à chaque retour de ligne.

 

Humez avec délectation le parfum âcre des aisselles trempées de la sueur angoissée de ces dames au paroxysme de l’énervement ; mais, surtout, ne vous laissez pas engourdir par cette atmosphère moite et sucrée qui règne tellement que les fenêtres n’en peuvent plus de suer.

 

Eh ben oui, c’est dans ce cadre hautement idyllique que s’est développé mon premier emportement amoureux d’homme libre.


Henriette Berkelbaum qu’elle s’appelait. Elle était très jolie et se trouvait une rangée devant moi, sur ma gauche.

 

J’apercevais son dos et sa belle chevelure blonde de blé se vautrant dans un coucher de soleil.

 

C’est elle qui avait commencé en penchant la tête et en m’envoyant, au travers de deux longues mèches qui s’écoulaient en un flot de soie vieil or, un regard à faire éclater le cœur du plus indifférent des jeunes mâles.

 

Aussi cette première approche me transforma-t-elle en chaudière écarlate, prête à exploser.

 

Je dois dire qu’avec le recul du temps, je me rends compte que la pauvre n’avait pas grand choix, nous n’étions que trois à représenter la gent masculine et les deux autres étaient de toute évidence hors concours tellement ils étaient vieux d’apparence et moches.

 

Les jours suivants, j’eus le cœur envahi et l’esprit dans un nuage rose. Je n’avais qu’une hâte : la retrouver dans l’atmosphère fétide et surchauffée de notre salle de torture.

 

Un jour, à la sortie, elle m’attendit et surmontant ma timidité, je fis de mon mieux pour tenir une conversation enjouée et intelligente.

 

Elle devait faire quelques emplettes dans un grand magasin tout proche ; je lui proposai de l’accompagner, ce qu’elle accepta en riant beaucoup, car elle se rendait dans un département tellement féminin que j’eus bien du mal à cacher mon embarras. Très amusée, elle me lorgnait en coin avec un sourire sublimement coquin.

 

J’étais follement amoureux et ce soir-là, dans ma tanière sous les toits, je lisais et relisais les vers passionnés que je venais d’écrire et que je confie à mon livre en espérant qu’il en fera bon usage.

 

SOIR D’EAU

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Je me souviens d’un soir,

D’un soir que frangeait doucement la lune.

 

L’eau plissait, calme

Et les feuilles berçaient

Des fragments de jour.

 

Tes yeux cherchaient l’infini

D’une nuit sans étoile,

Les miens suivaient les caprices

D’une mèche dans le vent.

 

Mon âme vivait ton bonheur

Mon cœur battait

Son solo d’amour.

 

Dans mon délire

J’étais tout :

J’étais la brise

Qui caressait tes cheveux,

La terre qui portait

Ton corps souple et chaud,

La vague qui baisait

Ton pied de marbre fin.

 

Je rêvais, oui ma mie,

Aux horizons sans fin.

Je rêvais que nos corps

Roulaient dans l’eau

Noire et profonde.

Que nous courions les abîmes

Sous les flots,

Comme du blé sous le vent.

Que, tourbillonnant dans les gouffres,

Nos corps, comme des pantins,

Bondissaient sur les pierres,

Polies, noires et chaudes.

 

 

Je rêvais que nous flottions

Comme des corps flous

Dans les branches,

Au gré d’une brise mouvante

Qui toujours berce et enlace,

Et qu’ensuite, courbé sur nos reins

Nous glissions

Sur l’échine hurlante de l’eau

Qui s’écroule dans les vallées,

Et qu’enfin, couverts d’écume

Nous n’étions plus rien

Que deux âmes

Etroitement unies.

 

Je rêvais de tout,

De douceur et de calme,

D’un paradis pour nous deux,

D’une oasis

Que chanterait son ruisseau,

Où de fleurs,

Je garnirais ton corsage,

Où je te suivrais dans l’herbe

Avec du soleil plein les cheveux,

Où j’aimerais

Ton chant aux oiseaux,

D’une oasis,

Qui d’azur au-dessus,

D’herbe tendre en dessous,

De rose tout autour

Ecouterait battre follement

Nos deux vies.

 

L’eau brune suçait

Des rives pendantes.

La nuit pleurait doucement

Dans les arbres.

 

La sérénité des choses endormies

Remplissait tout de silence.

A part nos palpitantes vies,

Tout était simple et calme.

Pourtant, dans cette pâle nuit

Vint la peur !

La peur qui fait frissonner,

La peur de la souffrance,

Celle des hommes.

La peur de leur longue misère

Qui gémit sa douleur,

Qui réclame son bonheur,

Qui guette notre amour,

Qui mendie notre union.

 

Cruel appel,

Plainte déchirante !

Je la serrais contre moi.

Non, ma mie,

Ne les écoute pas.

Entends plutôt chanter

Nos âmes.

N’écoute que le vent.

Laisse, au loin, grincer l’usine,

Laisse la charrue dans son champ.

 

Mon cœur était lourd,

Grondant de nuits d’orage.

Leur plainte était pressante,

Une haleine, froide et montante,

Glaçait nos âmes.

 

C’était la souffrance et la misère,

C’était le cri du vieillard

Qui sent la tombe,

Le cri de la plaie qui saigne,

Le cri de la faim qui fouaille,

Le cri de la bête égorgée.

 

Non, ma mie, repose-toi.

Ne les écoute pas.

Le jour est loin encore.

Profitons des débris du silence,

Gardons des lambeaux de solitude.

 

Mais le jour vint,

Fort d’une nouvelle ardeur.

Et la nature sans pudeur

Releva son voile de nuit.

Nue et cruelle,

Elle blessait nos yeux,

Troublait nos âmes.

Un frisson de vie

Passa sans enthousiasme.

 

Nous nous sommes quittés,

A la croisée des chemins.

Chacun confia sa peine

A la sente joyeuse

Comme au raidillon caillouteux.

Le soleil brillait sans âme

Et la terre buvait la nuit.

 

Après l’emportement lyrique, j’ai réalisé qu’il y avait loin de la coupe aux lèvres, que la belle Henriette serait un mythe et que j’étais bien novice et passablement naïf dans ce genre de confrontation : de là, la fin réaliste de mon poème.

 

Je me remémorais l’humiliation du magasin et des ridicules dessous féminins. Je me revoyais, rubicond, avec de faux airs narquois, tentant de la faire rire en palpant les étoffes soyeuses. Mais je voyais bien dans ses yeux délicieusement moqueurs que mon désarroi l’amusait beaucoup.

 

Pour le jeune coq que j’étais, c’était l’humiliation suprême que je devrais ranger dans le tiroir de mes déconvenues. Je dois avouer que la séduction était un domaine où je me sentais très peu flambard.

 

En me remémorant la confusion dans laquelle m’avait laissée l’Henriette de Montana, je me dis que, décidément, je n’avais aucune chance avec celles qui se prénommaient ainsi.

 

J’étais blessé et reconstituant la scène, j’imaginais d’autres scénarios où je sauverais mieux la face.

 

Je jetai la lettre au fond d’un tiroir et ce soir-là je me trouvai bien seul dans ma toute petite chambrette perdue au milieu des toits. Dans la lucarne, la lune, goguenarde, se payait ma tête.

 

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{12.4} Cette période de néophyte dans l’existence « civile » me poussa à chercher mes marques, ambitionnant surtout de m’insérer dans le tissu déconcertant, rébarbatif mais rassurant des grandes sociétés à l’instar de mon père et de beaucoup de personnes de mon entourage familial.

 

Aussi je m’informais auprès de ceux qui pouvaient le mieux m’aider et j’avais la chance de disposer d’un l’interlocuteur très averti en la personne d’un oncle, officier supérieur psychotechnicien, qui dirigeait un service social d’orientation professionnelle créé par l’armée pour assister les jeunes au sortir du service militaire à se frayer un chemin dans la jungle compliquée du monde du travail.

 

Il m’avait pris en sympathie, m’encourageant et m’aidant de ses conseils. Nos deux familles proches l’une de l’autre se voyaient pratiquement tous les dimanches après-midi, ce qui me donnait l’occasion de m’entretenir avec cet homme de grande culture sur de nombreux sujets que je découvrais avec ravissement.

 

Il appréciait ma soif de connaissance et m’utilisait beaucoup comme cobaye de tests qu’il expérimentait ou créait. Les heures que j’ai passées à bavarder avec lui dans la chaude atmosphère de nos réunions restent un bon souvenir de quiétude familiale, mes cousins et mes frères, plus jeunes tout à leurs jeux et badinages, alors que mes parents et ma tante devisaient gentiment.

 

A l’époque, aux alentour des années 1948, les périodes de loisir se limitaient aux dimanches après-midi qui se passaient en famille avec la radio et son programme de musique sérieuse, seule distraction pour ceux qui fréquentaient peu les cinémas.

 

Le matin était réservé aux obligations religieuses (la messe basse pour communier et la grand-messe pour une célébration solennelle chantée) et travaux scolaires avec le père tandis que les épouses préparaient le repas plus festif de ce jour « du Seigneur ».

 

La retrouvaille post méridienne de détente se précédait de la même interrogation, les habitations étant en contre-bas l’une de l’autre : «Dimanche prochain,  c’est vous qui montez, ou c’est nous qui descendons ».

 

On se voyait donc beaucoup et pour les jeunes, j’étais le grand cousin ou le grand frère moralisateur, fort sérieux qu’on n’aimait pas trop et à qui les parents confiaient parfois la surveillance des quatre plus jeunes.

 

C’est ainsi que je connus une des plus grandes inquiétudes de mon existence de jeune homme, quand je crus devenir l’aîné responsable de quatre orphelins.

 

Au décès de ma grand-mère paternelle qui était survenu chez sa fille aînée à Winterslag (en Campine limbourgeoise) où elle résidait généralement, les quatre Bruxellois de la famille s’y étaient rendus dans la petite « Skoda » de l’oncle, modeste produit tchécoslovaque de « l’Est », cependant avantage automobile suffisant pour se retrouver parmi les privilégiés de l’époque.

 

On m’avait confié la garde des jeunes pour la journée avec retour prévu de l’expédition en soirée, car il s’agissait bien à l’époque d’une « expédition », les routes directes pour ce coin de Campine n’existant pas encore.

 

Comment, au retour, nos voyageurs se sont-ils retrouvés culbutés dans le fossé d’une route très secondaire du Brabant wallon avec une direction brisée, je ne me sens pas capable de l’expliquer avec une carte routière actuelle, car s’il y a bien un trajet qui ne peut s’effectuer qu’en territoire flamand, c’est bien celui-là !

 

Tous, assez choqués par ce versement qui avait flanqué leur véhicule les quatre roues en l’air en contre-bas de la route,… s’en étaient extirpés mutuellement et ayant repéré une sorte de masure, seule habitation du coin, s’y rendirent pour demander réconfort et secours.

 

C’était la bicoque de deux vieux minables frileusement « collés » à un poêle en fonte noirci, rougeoyant par endroit. La vieille s’empressa, leur offrant le peu qu’elle avait pour s’asseoir : un banc usé et deux chaises dépareillées.

 

A ma mère et à ma tante, pâles et grelottantes, elle tendit une tasse en faïence fêlée et tachée de vétusté qu’elle avait remplie de l’eau froide puisée d’un seau émaillé qu’on entrevoyait sous un évier de pierre bleue dans l’appentis glacé appuyé à la bâtisse : « Buvez d’el friss ewe c’est bon po l’si qu’a yu sogne » ce qui voulait dire : « buvez de l’eau froide, c’est bon pour celui qui a eu peur ». Frigorifiées, les deux femmes durent se contenter de cet original remontant.

 

Les deux hommes, mon père et mon oncle, se relayèrent sur la route pour guetter le secours d’une automobile qui pourrait les ramener à Bruxelles.

 

Cela dura longtemps, tellement à l’époque la circulation en pleine nuit et sur des voies secondaires était rare. Ils ont finalement grimpé tous les quatre à côtés d’un camionneur (les épouses sur les genoux de leur mari) qui leur a trouvé un taxi, quand ils eurent atteint la ville.

 

A cette époque, le téléphone était encore un luxe réservé aux seuls professionnels et à cette heure de la nuit, il était difficile de trouver un appareil disponible : c’est surprenant maintenant qu’on dispose de gsm, d’Internet, de communications par satellite et autres facilités de transmission.

 

Pendant ce temps, je me rongeais les poings dans l’appréhension des pires choses que j’imaginais, le ventre tordu d’une angoisse que je camouflais aux autres dont je sentais l’inquiétude gagner leurs petites têtes.

 

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{12.5} Luc, mon plus jeune frère, le dernier des trois, fut surprotégé par ma mère, échaudée par les avatars médicaux qui avaient handicapé gravement ses deux aînés dont l’un d’ailleurs en décédera à trente-cinq ans.

 

C’est la raison pour laquelle, dès qu’il eut le moindre problème de croissance, elle l’envoya à la campagne chez les toujours secourables oncles de Mesnil et Vonêche.

 

Aussi ses études furent difficiles, mais contrairement à ses deux aînés, c’était un travailleur acharné. Revenu de Suisse, je l’aidais du mieux que je pouvais, ce qui me permit d’ailleurs de parfaire mes connaissances disparates ou incomplètes d’autodidacte fantaisiste.

 

J’avais l’avantage d’être son aîné de six ans, et de disposer de beaucoup de temps pour investiguer dans les bouquins et préparer le travail.


J’admirais son courage, car il n’était pas très doué en math et il comprenait lentement. C’était bon pour moi car je fus forcé d’approfondir la matière pour mieux lui faire comprendre les tenants et aboutissants de ce qui lui paraissait incompréhensible.

 

En fait, son intelligence, plus intuitive que réflexive, devait mettre en place des mécanismes de réflexion : il fallait constamment établir des « ponts » ou des « relais » entre les grandes bases du raisonnement mathématique, ce que négligeaient les maîtres de l’époque. Pour eux, on avait la bosse des maths ou on ne l’avait pas.

 

Plus tard, j’ai rencontré le même problème chez un ami qui suivait avec moi un cours de mathématique actuarielle et d’algèbre financière dans le cadre de notre formation d’expert-comptable et que les maths rebutaient également.

 

Je l’ai beaucoup aidé, d’abord par amitié, mais ensuite comme pour mon frère, parce que j’y trouvais l’avantage d’être forcé de bien approfondir une matière, évitant un travers atavique de nonchalance intellectuelle que je ne cesserai d’ailleurs de combattre par la suite.

 

Mon petit frère, lui, était bien courageux. Je nous vois encore, tard le soir, accrochés à nos manuels pour faire entrer lentement une matière rébarbative pour qui n’est pas « matheux ».

 

Il finira par triompher de tout cela en réussissant des études d’agronomie coloniale (comme on disait à l’époque) et se serait retrouvé en terre congolaise si les événements des années 1960, qui bouleversèrent l’Afrique centrale ne l’avaient forcé à renoncer à cette carrière.

 

Recommandé par l’oncle de Vonêche, il trouvera d’abord un emploi de commis chez un négociant en vins de Bordeaux, puis par une amie de notre mère un boulot aux mutuelles chrétiennes jusqu’à ce qu’une opportunité se présenta dans notre centre de recherches pour y trouver une fonction de laborantin en analyse géologique, plus en rapport avec sa formation agronomique.

 

Il épousera en premières noces une adorable et primesautière jeune personne et comme leur union était infructueuse, ils adoptèrent deux petites indiennes, Natacha et Kamla, deux mignonnes nièces pour nous et ravissantes cousines et compagnes de jeu pour nos enfants quand elles nous retrouveront à la maison de campagne que nous acquerrons plus tard dans le Namurois.

 

Au prénom « royal » de Régine, notre belle-sœur est grande, féline, vive et joyeuse. Artiste peintre, elle réalise des paysages d’une profondeur et d’une grande douceur paisible et des portraits romantiques. Nous avons acquis une de ses plus belles pièces, premier prix d’un salon de Paris, un plan d’eau serti langoureusement dans un parc japonais.

 

Quelques carpes coï s’y estompent en légères évocations rougeâtres dans la projection du feuillage sombre des arbres dont on imagine le modelé des tailles. A l’avant, bordant la pièce d’eau, de hautes fleurs blanches entr’ouvertes surgissent entre de larges feuilles étalées comme celles des nénuphars. Dans le coin gauche en bas du tableau, un peu d’un garde-fou rouge vif s’est introduit, intrus incongru, rival arrogant mais complice d’une nature sauvage cependant domptée.

 

Leur couple ne fut pas une réussite, ils avaient beaucoup de sympathie l’un pour l’autre, s’estimaient mais, après une dizaine d’années, ne se trouvant plus assez d’attaches sentimentales, très amicalement et sans fracas, ils décidèrent de reprendre leur liberté et de séparer leur destinée, tout en se préoccupant de celle de leurs filles.

 

Ils se remarièrent tous les deux et eux qui semblaient stériles eurent chacun un fils avec leur nouveau conjoint. Nous n’aurons pas beaucoup l’occasion de rencontrer ces nouveaux alliés de nos familles car, assez curieusement, leur union ne tint pas très longtemps.

 

Chacun de leur côté, ils trouvèrent quelqu’un qui apporta sans doute ce que les autres n’avaient pu leur donner : la sérénité et la complémentarité.

 

A « Fina Research » mon frère réalisa une belle carrière de technicien chimiste, se distinguant surtout quand il fut envoyé en Angola, pendant plusieurs années, pour faire fonctionner un laboratoire d’analyse des carottes de forage suivant un procédé qui avait été trouvé et mis au point dans son service et pour lequel il s’était beaucoup investi, contribuant à sa réussite.

 

Pensionné maintenant, il a acquis un chalet original dans les Ardennes, non loin de nos lieux d’origine, où il coule avec sa compagne des jours très heureux.

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{12.6} Le cousin de Winterslag qui s’étiolait avec moi au collège de Gentinnes avait une sœur en pension à Bruxelles, pendant qu’elle y terminait ses études.

 

Elle était fiancée à un beau garçon, très masculin, avec un profil à la Jean Marais qui travaillait au Congo et avec qui elle se marierait dès qu’elle aurait obtenu son diplôme.

 

Nous nous entendions très bien, nous enthousiasmant sur tout. Très lyriques, nous partagions les mêmes goûts et ouvrions des yeux émerveillés sur tout ce qui concernait les arts, le théâtre et la poésie. Nous assistions ensemble à des spectacles produits sur les meilleures scènes de Bruxelles.

 

Notre emballement juvénile devait être beau à voir. A cette époque, les cinémas de quartier remplaçaient la télévision qui n’existait pas. Cependant, dans les bonnes familles, on évitait cette distraction jugée pernicieuse.

 

Pas encore blasés, nous étions donc tous les deux des terrains vierges propices aux emballements émerveillés que pouvaient susciter en nous les beaux spectacles.

 

Ce que nous en bavâmes, goûtant au bord de l’extase aux joies subtiles distillées dans nos âmes pures de jeunes naïfs, terres en friche qui ne demandaient qu’à être travaillées et amendées !

 

De Racine et Corneille à Shakespeare en passant par Claudel, Anouilh… et tant d’autres, nous nous abreuvâmes aux sources cristallines de l’art et de la poésie lyrique, enthousiasmés de beau et exaltés de sublime.

 

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{12.7} Le plus jeune frère de mon père, l’oncle Raf (diminutif de Raphaël) était un homme amusant que tous ses neveux adoraient tant il était plein de trouvailles originales.

 

C’était un artiste qui vivra de son art, la sculpture.

 

A la drôle de guerre qui dura 10 jours, il fut mobilisé dans l’armée belge, blessé à la cuisse par un éclat d’obus et fait prisonnier. Son beau-frère, ingénieur des mines de Winterslag, parvint à le faire libérer et le rapatria chez lui.

 

Rétabli, il rendit quelques services et fit apprécier son art par les bourgeois de la région. Avec le temps, il développa son talent, pour devenir un des bons sculpteurs de la Campine et ses œuvres se retrouvèrent bientôt dans les parcs, les places et les églises.

 

Au collège de Gentinnes, son frère, l’éclectique, débrouillard et infatigable oncle Paul, parvint à obtenir des hautes instances du pays qu’un mémorial-chapelle international fut élevé à la mémoire de tous les martyrs du Congo et lui confia la réalisation des trois magnifiques statues qui la personnalisent :   devant l’édifice religieux, le monumental missionnaire, à genoux , les mains ouvertes dans une position de sublime acceptation, et dans l’édifice religieux, une Vierge à l’enfant et un Christ, d’une sobre beauté, qui se détachent avec bonheur de la brique nue, unique et dépouillée décoration intérieure.

 

Il créa également à Genk, importante ville de la Campine flamande, une académie avec cours dans les différentes disciplines.

 

S’étant épris d’une de ses élèves, compagne et voisine de mes cousines, il l’épousa, ce qui en fit une tante à peine plus âgée que moi.

 

Quelques mois après mon retour de Suisse, tout jeunes mariés, ils m’accueillirent chez eux, ce qui me permit de découvrir la région campinoise, aride et sablonneuse, ses fleurs et ses insectes. Mais surtout de passer de longues et agréables heures dans son atelier.

 

Je pus ainsi assister, émerveillé et ensorcelé, à la métamorphose d’une masse d’argile que mon oncle avait montée sur une armature de ferraille et qui devint sous ses doigts une ravissante vierge, élancée et pure, telle que les fidèles aiment se l’imaginer.

 

Je fus interdit et très surpris quand par la magie de ses mains en sortit d’abord une belle femme nue qu’il se plut à transformer, à torturer, à gifler et caresser jusqu’à ce qu’il lui trouva la pose qu’il imaginait ou recherchait.

 

Ces manipulations intimes, à mes yeux, impies, me troublèrent beaucoup pendant que mon oncle, assez amusé, me lorgnait, gouailleur.


Ensuite, comme les grands couturiers, il l’habilla, la déshabilla, à la recherche des plus purs plis du vêtement, de l’idéale position.

 

La glaise roulait sous ses doigts, luisante, possédée, vivante. J’étais éperdu devant mon Michel-Ange, transporté dans l’univers somptueux de la création.

 

Des doigts de magiciens œuvraient divinement pour donner aux hommes la meilleure représentation de celle que leurs yeux vont implorer, adorer, aimer. Quel pouvoir merveilleux ont ces hommes de l’art pour donner ainsi corps au rêve !

 

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HYMNE AUX ARTISTES.

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Vos doigts sont des étoiles,

Vos mains sont grandes d’horizon,

Vos yeux sont les portes du rêve.

 

Amants des formes,

Jouisseurs de la glaise,

Voyeurs des couleurs,

Vous êtes fous de rage,

En manque

D’âme et de vie.

 

Vos enfants de pierre,

De bois ou de terre,

Vos enfants de toile,

Sous la caresse du pinceau

Renaissent au cœur de l’être

Pour toujours crier

Votre rage et votre impuissance.

 

Des oiseaux de mer

Ont survolé les marines,

Des muscles d’éphèbes

Ont jailli des poitrines

Et des corps de femmes

Ont chanté leur beauté.

 

Vos mains ont la froide chaleur des marbres

Et aussi la vigueur des tout grands arbres.

Vous êtes devenus les yeux des hommes,

Et les poètes du plus beau des formes

Qui couvrez nos grands lacs aux devenirs

Des images douces de souvenirs.

 

 

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Commentaires

Je vous lis, je vous lis...votre texte est si touffu (mais clair) que je me contenterai de vous dire que j'aime beaucoup vos poèmes. Bonne journée Doulidelle.

Écrit par : colo | 12/01/2010

Merci beaucoup colo, je me sens un peu seul sur mon blog ... à part vous ... Je crois qu'on manque de temps ... mes textes sont longs parce que j'aborde beaucoup de sujets, cependant c'est indispensable pour comprendre le contexte vécu qui a déclenché un processus qui m'a amené aux conclusions philosophiques que j'ai été acculé à prendre ... Bien à vous ...

Écrit par : doulidelle | 12/01/2010

Si cela peut t'aider à te sentir moins seul, je lis mais je ne commente pas (ce qui est le cas, je pense, d'un grand nombre de lecteurs) ; je te donnerai mon humble opinion (très favorable, évidemment !) quand j'aurai "absorbé" les 12 chapitres, mais cela prends du temps :)

Écrit par : Thomas Castel | 13/01/2010

Cher Thomas, tes gentilles interventions me comblent … Si j’ai mis un certain retard à intervenir, c’est que je suis très occupé avec les (pré)clôtures comptables de fin d’année … Je comprends très bien que ma « brique » n’est pas facile à « digérer » … Ceci étant dit, tu ne peux t’imaginer, comme j’éprouve une intense satisfaction à retrouver parmi mes lecteurs attentifs un jeune et son enthousiasme … ces soixante ans qui devraient nous séparer nous rapprochent tellement … Quant à l’authenticité des faits, quoi que peuvent en penser certains, les faits que je relate sont très exacts et proviennent de notes que je n’ai cessé d’écrire tout au long de mon existence … et (c’est connu) avec le « grand » âge on retourne dans le passé et on le restitue bien …

Écrit par : doulidelle | 14/01/2010

Sympathique site, je vous remercie pour vos conseils et je partage moi aussi complètement votre opinion... Hum voilà tout est dit, votre article est vraiment excellent, il me faut maintenant découvrir de toute urgence le reste de votre site... NB : C'est mon tout 1er commentaire ici et je reviendrai régulièrement sur votre blog !

Écrit par : ramoneur | 19/04/2010

Merci "ramoneur" de votre gentille appréciation ... je crains seulement que vous ne soyez "découragé" par le "gigantisme" de la tâche ... Pour faciliter la consultation, j'ai créé un site de dossiers qui reprend les sujets importants avec un simple clic sur le dossier ... (voir colonne de droite)

Écrit par : doulidelle | 19/04/2010

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