Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

01/01/2010

Ch. 10 - Rome et Florence (l'après guerre)

 

 

 

Récit détaillé d’un long cheminement de recherche

d’une vérité sur la motivation d’exister

et la valeur de nos croyances

 

---------

 

 

Propos d’un octogénaire provenant

d’un milieu foncièrement chrétien,

élevé dans cette foi et en ayant bénéficié

de tous les avantages, mais subi les contraintes,

et qui a consacré les dix années

qui viennent de s’écouler à

s’interroger sur les motivations d’exister

et la valeur des croyances.

 

------

 

Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.

-----

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

Chap. 10 - ROME ET FLORENCE.

 

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {10.1} George m’entraîne dans l’aventure « impossible » de deux convalescents, même pas guéris, qui entreprennent un voyage d’un mois avec un billet de mille francs belges de l’époque, alors que l’Italie sort exsangue de l’aventure mussolinienne catastrophique - {10.2} La cathédrale de Milan sous l’envahissement colombin - {10.3} Florence et ses merveilles - {10.4 et 10.8} Michel-Ange, {10.5} Savonarole, {10.6 et 10.9} Botticelli -– {10.10} Léonard de Vinci et saut dans le temps à Clos Lucé, lors d’un voyage en France - {10.7} Rome et le Vatican - {10.11} George nous a obtenu des places « privilégiées » comme représentant du scoutisme à la Canonisation de Nicolas de Flue, premier saint suisse - {10.12} Les catacombes (exploration de couloirs inexplorés avec la complicité d’un « historien ).

______


{10.1} Pigeons volent… Plumes volent… Il y a des pigeons partout… Nous avons des ailes dans les yeux… Nous avons du soleil dans les yeux : il écrase nos épaules de son joug brûlant…

 

Nous sommes hébétés de fatigue, de chaleur et de l’inconfort d’un train bondé duquel nous venons de nous extirper difficilement.

 

Devant nous, « il duomo » de Milan, immense et ciselée cathédrale gothique avec à ses pieds, une place à sa démesure sur laquelle nous titubons dans le bruit et la chaleur.

 

Les pigeons volent… Ils sont partout : dans nos pieds, dans nos mains, sur nos épaules… Ils voguent en nuages bruyants qui nous atterrissent dessus en soulevant poussière et déchets plumeux blancs crottés.

 

Nous en avions tant parlé, de ce périple en Italie, un rêve impossible que George, l’homme des miracles, a quand même réalisé. Il faut remettre les choses dans leur contexte.

 

A l’époque (on était en 1947), on voyageait peu, c’était un luxe réservé à quelques bien nantis, les profiteurs enrichis du moment.

 

L’Italie sortait meurtrie, exsangue d’une guerre aux fortunes diverses avec révolution et chute de régime, combats longs et rudes dans les villes et les points stratégiques âprement disputés par les alliés aux forces de l’axe.

 

La population, misérable, vivait difficilement ; le marché noir régnait en maître et les maffias aussi.

 

Nous en avions tant rêvé de ce voyage, enfoncés dans nos oreillers et coussins, transposant en rêves notre besoin inassouvi de beau et d’art.

 

Souvent, en silence, les yeux sur de mauvaises reproductions, nous imaginions ce lointain merveilleux, de l’autre côté des Alpes, là-bas devant nous, par delà la vallée et qui devenait possible, accessible : Rome !

 

George, le rêveur qui réalise des rêves, tint le pari impossible d’une épopée de trente jours accomplie par deux convalescents pas bien guéris, en sursis de rechute et qui plus est, la faisait avec des moyens qui tenaient de la gageure.

En effet, nos finances étaient très réduites et nos familles avaient dû se priver pour payer notre séjour et nos soins. Aussi, George avait-il limité notre budget à un billet de mille francs belges (environ 25 euros).

 

Nous devions nous en tirer, pendant un mois, avec ce billet converti en francs suisses et troqué au marché noir en lires au fur et à mesure des besoins.

 

Sans égards pour les lettres affolées de nos parents inquiets, ni pour l’ultime tentative d’appel à la raison de l’oncle de Gentinnes qui me révélait les conditions financières dans lesquelles se débattaient les miens, nous tînmes bon, tant ce rêve dépassait pour nous toute autre considération.

 

George, comme un grand frère, avait tout préparé : je n’avais qu’à suivre comme un petit garçon que je restais toujours à cette époque.

 

Il avait tout prévu, sachant profiter au maximum de ses relations scoutes qui le mirent en rapport avec la fédération italienne. (Le scoutisme, interdit sous Mussolini, était balbutiant et quelques troupes fleurissaient çà et là, avides de contacts, ce qui faisait notre affaire.)

 

Les autorités spiritaines de la « Villa Notre-dame », quant à elles, contactèrent leur maison de Rome qui nous procura un logement chez eux pour une quinzaine de jours, à des conditions avantageuses.

 

Nous étions donc parés pour réaliser ce rêve fou de nos « vingt ans ».

 

Je crois que le lecteur de la génération actuelle des voyages démocratiques, ne réalisera jamais ce que c’était pour nous. Il faut se remettre dans un contexte d’époque.

 

Cette « expédition » était aussi incongrue et difficile que celle qui serait entreprise maintenant aux confins les plus reculés du monde avec des moyens financiers très réduits et dans un état physique déficient.


Pour nous, c’était surtout Rome, la ville des contrastes, la ville de notre histoire, la ville-berceau de notre civilisation, la ville tourmentée de son humanité trouble faite de vices et vertus…

 

C’était surtout Rome que nous voulions atteindre, Rome que nous voulions respirer, Rome que nous voulions aimer ou haïr tout à la fois.

 

Rome, dans nos fièvres,

Ville de nos cieux,

Cœur au bord des lèvres,

Fièvre dans nos yeux.

 

Nous tenons ton âme

Captive de ton feu.

Ta louve se couche

Sur ton marbre blanc.

 

Ta ville est de sang,

Ta ville est de joie,

Ta ville est de meurtre,

Ta ville est de rire.

 

Ton cœ ur est de crimes.

Ton cœur est de saints.

Ton cœur est de papes

Et de martyrs et de bourreaux.

 

Rome, perfide Rome,

Aux relents d’arènes,

De Titus et Néron,

D’Octave et Cléopâtre,

De Lucrèce, la diablesse

Et des Borgia goutteux.

 

Rome, grande Rome,

D’Auguste et César,

De Pierre et Paul,

De Michel-Ange et Botticelli,

Rome des belles martyres

Qui s’offrent à leur Dieu

Dans des arènes brûlantes

Du sang et du cri

Des agneaux saignés.

 

{10.2} A Milan, quand nous fûmes reposés et restaurés, nous nous prélassâmes, vautrés dans la fraîcheur de son immense cathédrale, pur joyau gothique, aussi impressionnante dedans que dehors, de son toit où nous flânâmes à l’ombre de ses tourelles et de ses nombreuses arches et arcs-boutants finement découpés mais « fienteux » que la gent colombine sans vergogne soulignait de son incessant roucoulement.


Ce premier contact avec une église italienne fut pour moi très déconcertant : c’était la première fois que je pénétrais dans un édifice religieux sans bancs ni chaises.


J’étais aspiré par ce vide, je me sentais minuscule, les colonnades m’écrasaient… On y parlait sans retenue comme sur la place publique : il perdait le caractère sacré que je connaissais chez nous.


Plus tard, au Vatican, je fus déconcerté et dérangé par cette ambiance de salle de gare, de même que je n’appréciais pas du tout les applaudissements, ovations et les « viva il Papa » hurlés par les fidèles dans la basilique Saint Pierre.


Dès notre arrivée à Milan, notre uniforme scout fut le « sésame » qui nous ouvrit les portes des jeunes bourgeois de Milan, seuls privilégiés pouvant se permettre le « luxe » du scoutisme.


A peine sortis de la gare, nous fûmes accaparés par des jeunes gens, enchantés d’un contact avec des représentants belges. Il faut préciser qu’ils devaient tout reconstruire et tout apprendre.


Depuis plus de vingt ans, le régime fasciste totalitaire de Mussolini avait interdit tous les mouvements de jeunesse en dehors des « Chemises Brunes» ; aussi le mouvement embryonnaire était-il avide de contact avec des représentants de fédérations qui ne connurent pas de tels « ukases ».


Nous fûmes retenus quelques jours à Milan tant ces jeunes troupes étaient heureuses de nous rencontrer, de s’informer et de partager avec nous leur expérience naissante.


Mais notre ambition était surtout d’atteindre Rome, ce qui était, à l’époque une aventure. La guerre avait tout détruit et les moyens de communication s’étaient difficilement rétablis. Les voyages en chemin de fer étaient longs et pénibles.


Nos moyens limités nous forçaient à la promiscuité et l’inconfort de couloirs de train encombrés de clochards comme nous qui ne pouvions nous payer une place assise.


{10.3} Le plan de George était simple : après Milan, passage obligé en venant de Suisse, nous devions atteindre Rome avec la seule étape - mais combien prestigieuse et culturellement riche - de Florence, idéalement située à mi-chemin.


Ce fut donc cette ville mythique, le «cœur du monde », que nous atteignîmes, un jour de ciel et de lumière, un jour où l’univers et le temps n’étaient plus, un jour où le beau nous fouaillait la gorge, le cœur nous frappait aux tempes et nos yeux étaient avides de voir.


Cette émotion, nous l’avions préparée, lentement distillée dans notre repère de Montana pour mieux la savourer quand notre rêve serait éveillé. Nous en frissonnions d’excitation et c’est ivres de fatigue et de bonheur que nous avons longuement flâné à la fraîcheur naissante du soir dans les « via » avoisinant la cathédrale et le baptistère de Saint Jean Baptiste.


Nos nouveaux amis de Milan nous avaient ménagé des contacts avec des troupes de Florence qui nous procurèrent du logement dans des locaux scouts.


Nous étions donc parés pour l’enivrante aventure culturelle que nous nous promettions de vivre intensément.


Comme il se devait, ce fut l’ensemble des monuments situés non loin de la gare qui devait faire l’objet de notre premier émerveillement.


Je dois avouer que je fus d’abord écrasé par ces édifices religieux étouffants de proximité, de magnificence et de gigantisme : presque l’un contre l’autre étaient rassemblés le Baptistère de Saint Jean Baptiste, la cathédrale, le campanile de Giotto et la loge du Bigallo, sans parler de l’église Sainte Marie nouvelle à quelques centaines de mètres de là.


Cependant, passé ce sentiment, c’est gagné par l’enthousiasme et l’éclectisme de George que j’entrai en transe mystique et artistique.


Il faut dire qu’à dix-huit ans, j’avais tout à apprendre : une vraie terre vierge qui se devait d’être défrichée et cultivée. La documentation que nous avions consultée à Montana était minable et les rares reproductions noir et blanc de qualité médiocre.


C’est donc le cœur palpitant que nous entrâmes dans le Baptistère de Saint Jean Baptiste - Dante l’appelait « Mon beau Saint Jean » - comme nous le révélait un dépliant déniché à l’entrée.


Sa forme octogonale nous avait surpris de même que ses marbres extérieurs blancs et verts. Le dépliant nous recommandait la porte de l’est face à la cathédrale en nous signalant que Michel Ange l’appelait « La Porte du Paradis ».


Je me trouvai en pleine élévation mystique. Ma fameuse « vocation », objet de débats intérieurs inavoués, me parut alors vraiment réelle et d’autant plus rassurante que sa confirmation résolvait mes plus épineux problèmes.


La Porte du Paradis s’offrait à nos yeux, toute noire et ternie de dorures usées (on les a restaurées depuis). George qui s’était documenté m’expliqua que Lorenzo Ghiberti avait accompli ce chef-d’œuvre, représentant dix scènes bibliques de l’ancien testament, en vingt-sept ans, comme il réalisa pendant les vingt années précédentes la porte du nord qu’il réserva au Nouveau Testament.


J’étais ravi car je pensais que ce serait la meilleure entrée en matière pour ce pèlerinage mystique dont je venais d’échafauder le projet.


Bible sacrée, en lettres noires,

Gravée en bronze, perdant l’or,

Nos yeux, nos âmes guettent encor

La vraie raison de ton histoire.


Livre sacré d’Eve et d’Adam,

Du coupable péché des hommes

D’avoir déjà croqué la pomme

En condamnant leurs descendants.


Bible sacrée d’ Esaü,

Du fier Jacob et Rebecca,

Du vieux Noé qui a trop bu,

De Moïse devant ses lois.


Livre sacré de Josué

En conquête de Jéricho,

Clamant au ciel, à tous échos

La mort de ceux qu’il va tuer.


Livre sacré de notre enfance

Créant en nous le merveilleux,

Mais aussi rêves de souffrance

Au tendre cœur de petits gueux.


Livre sacré des saints de Dieu

Clamant leur foi à tous les cieux,

Chantant Sa gloire avec les anges

Tout en proclamant Ses louanges


Après cette entrée en matière recueillie, nous nous précipitâmes comme deux fous dans la cathédrale Santa Maria del fiore qui majestueusement gothique nous avala par ses grands portails béants.


Immense, grandiose et austère, elle nous écrasa de sa superbe ; aussi nous nous réfugiâmes comme des enfants apeurés dans l’ombre d’un de ses immenses pilastres, ce qui nous permit de mieux apprécier ses grandes voûtes ogivales.


{10.4} George, dans sa documentation, avait repéré qu’une Piéta inachevée de Michel-Ange qu’il destinait à son tombeau devait se trouver dans une des chapelles du transept.


Ce premier contact avec une œuvre du grand maître nous coupa le souffle. Nous étions sous le charme et ne demandions qu’à nous enivrer de beau, de pur et de marbre.


Cette matière des dieux, polie par l’amour patient d’un génie, se révélait chair vivante, paradoxalement chaude de sa vie minérale. Mes yeux se plaisaient à caresser ce corps d’un Dieu mort, aussi vibrant dans ses muscles détendus que le plus frémissant des éphèbes.


A Florence, comme à Rome, mes rendez-vous avec Michel-Ange furent nombreux, mais jamais autant que ce premier contact dans une petite chapelle légèrement obscure. Jamais plus je n’éprouverai une telle passion intérieure et un tel enchantement pour ce « monstre génial ».


Dehors, un peu ivre sous le soleil brûlant, nous nous regardâmes en silence, avec dans les yeux beaucoup de choses inexprimables.


Nous étions sur la place Saint-Jean, groggy de monuments grandioses : à notre droite, la cathédrale (il duomo) et le baptistère que nous venions de visiter, devant nous élancé et brillant, le campanile de Giotto et le gracieux petit palais du Bigallo. Le ciel d’un bleu lourd révélait l’élégance de l’un et le charme de l’autre.


Cette nuit-là, je n’arrivais pas à dormir sur mon sac de couchage, dans un local scout. George se mit alors à parler comme seul il savait le faire, du beau et de la poésie, du religieux et de l’art, de ce que nous avions vu et de ce que nous verrions encore.


Je l’écoutais, les yeux au faîte du campanile, la tête flottant dans les arches de la cathédrale, tandis que les muscles et les drapés de la Piéta se mêlaient aux scènes alambiquées de la porte du Paradis.


Le lendemain, quelques scouts qui parlaient un peu le français, nous proposèrent un programme plus copieux encore que celui de la veille : la Place de la Seigneurie, le Vieux Palais, la Galerie des Offices et le Vieux Pont au-dessus de l’Arno ; tout ça quasi juxtaposés les uns aux autres.


C’était de trop pour un jour, aussi George tempéra les ardeurs de nos si gentils guides qui débitaient avec volubilité un mélange de français et d’italien, tuant à décoder. Aussi leur proposa-t-il une approche « guidée » de choses qu’ils estimeraient essentielles à notre toute neuve culture florentine.


Rien n’y fit et nous fûmes forcés de subir l’envahissante gentillesse de nos si dévoués mentors qui se disputaient l’honneur de nous dégrossir de notre évidente ignorance.


Ce soir-là je fus vidé, George, lui, avec une faculté d’adaptation qui lui est bien caractéristique, survolait tout ça, olympien mais peu disert, contrairement à son habitude.


Un passant, aux cheveux noir-jais bien gominés qui s’était approché, m’expliqua avec force gestes et dans un sabir épouvantable qu’à l’endroit où je me trouvais sur la place où nous nous étions donné rendez-vous, un bûcher avait grillé le pauvre Savonarole parce qu’un peu avant quinze cents il avait osé s’en prendre aux mœurs de l’époque.


{10.5} Je mis pas mal de temps à déchiffrer que c’était de lui qu’il s’agissait quand il roucoulait d’une traite « Girolamo Savonarola ». Heureux fut le hasard qui avait voulu qu’à Montana, je fus attiré par l’existence de ce moine dont la mine austère et rébarbative dominait une de nos documentations.


Pendant ce temps, les autres se disputaient George parmi les nombreuses et majestueuses statues situées devant le Vieux Palais, autour de la place et dans la loge de la Signoria (Seigneurie).


Avec un enthousiasme bien florentin, jacassant d’exubérance, ils nous traînèrent d’une statue à l’autre, nous autorisant au passage à apprécier « Judith et Holopherne » de Donatello, le « Persée » de Cellini et dans la loge de nombreuses et pathétiques statues évoquant des scènes de la mythologie grecque.


J’eus la bonne fortune, devant la copie du « Moïse » de Michel-Ange (l’original se trouvant à la Galerie de l’Académie) de perdre mon adorable guide, accaparé par un passant qui lui racontait beaucoup de choses importantes avec forces gestes et éclats de voix.


Cette deuxième confrontation avec le génial Florentin me déconcerta terriblement. Etait-ce le contexte perturbant de notre entourage ou l’aveuglant soleil qui assommait hommes et choses ?


Toujours est-il que je fus surpris de le trouver moins vivant que le corps mort que des disciples allaient ensevelir qui m’avait tant troublé la veille.


Le lendemain, nous consacrâmes un jour tout entier, que je n’oublierai jamais, à la visite de la Galerie des Offices, le long de l’Arno, juste avant le « Vieux pont ».


Ce musée contient la plus importante collection de peintures en Italie (avant les impressionnistes) et une des plus prestigieuses au monde.


Nous avons pu bénéficier d’un regroupement des plus diversifiés des œuvres de grands maîtres tels que  Giotto, Lorenzetti, Fra Filippo Lippi, Van der Weyden, Memling, Van der Goes, Verrocchio, della Francesca, Pérugin, Durer, Holbein, Le Corrège, Raphaël, del Sarto, Le Titien, Véronèse, le Tintoret, Rubens et bien sûr, L. de Vinci, Michel-Ange et Botticelli, ainsi que de nombreux autres.


Ce jour et ce lieu marquèrent mon existence car ils furent à l’origine d’une passion que j’éprouverai toujours pour l’art pictural.


C’est dans les salles de ce temple que George éveilla en moi mes premières réelles émotions esthétiques devant une oeuvre. Poète, il trouvait si bien les mots qui faisaient vibrer des cordes qu’ils avaient effleurées.


La symphonie des formes et des couleurs que les peintres exprimaient dans leurs œuvres complétait idéalement le chant poétique intérieur qui m’habitait, révélant des sentiments que je traduisais en vers colorés et chantants.


Mais à l’instar du peintre avec son pinceau et ses couleurs, je disposais les mots sur ma toile en les choisissant, épars, sur ma palette de vocabulaire : je jouais avec eux, je les écoutais chanter, j’appréciais leur sonorité, j’aimais leur graphisme, leur concision ou leur longueur.


En ce jour merveilleux grandit tout doucement en moi un sentiment très subtil de satisfaction esthétique difficile à décrire : un bonheur profond d’une qualité rare, résultant d’une mélodie intérieure que l’association des mots et des idées me révélait.


Cette Galerie des Offices restera d’autant plus ancrée dans mes souvenirs qu’elle suscita également une émotion nouvelle pour moi, subtile et sensuelle, me faisant entrevoir des horizons que j’avais jusqu’alors refusé d’approcher.


{10.6} Comme je le décrirai plus loin, ce fut, dans la salle dix, réservée au tendre Botticelli, devant sa délicieuse « Naissance de Vénus » que s’installa dans mon cœur d’innocent et chaste jeune homme la première image d’un corps de femme nue, pudiquement candide.


Nous passâmes deux semaines merveilleuses dans ce Florence qui se révélait à nous. Obnubilé par le prestige de Rome, nous ne nous attendions pas à ressentir un tel engouement, nous portant au septième ciel.


C’est animé de cette ferveur enthousiaste que nous visitâmes, les jours suivants, d’autres endroits prestigieux de la ville tels l’église et le musée de Saint Marc, l’église de l’Annonciation, la chapelle des Médicis et de l’autre côté du Vieux Pont, le Palais Pitti, la Galerie Palatine, les jardins de Boboli et de nombreuses et prestigieuses églises.


Nous alternions ces dures journées avec des périodes de repos, car nous étions fragiles et très fatigués. Ces arrêts nous permettaient des contacts avec des organisations de jeunes et notamment avec une troupe de scouts marins qui nous offrirent, dans leur grande barque, un agréable parcours sur l’Arno.


Epuisés, mais ravis, nous nous autorisâmes, en fin de séjour, un jour de détente dans un dortoir de collège que nos amis scouts, secourables, nous avaient procuré pour restaurer nos mines passablement défaites. C’était plus confortable que les paillasses (sacs de paille) des locaux de patrouille !


Etendus sur nos plumards, les membres engourdis de lassitude et le dos cassé, nous nous mîmes à parler et rêver de Rome, l’inaccessible Rome qui nous avait parut toujours aussi lointaine qu’Uranus ou Jupiter.


Rome, maintenant à notre portée ; Rome, le cœur de notre civilisation chrétienne et le siège de son chef et meneur spirituel : le Pape.


George voulait me faire partager sa foi enthousiasmante, mais j’étais déchiré par le débat contradictoire qui me torturait. Je restais obsédés par les corps de femmes que les peintres m’avaient révélés : Le Titien, Tintoret et surtout Botticelli et sa « Naissance de Vénus ».


Ce tableau et ce peintre s’installèrent dans mon subconscient et n’en ressortirent que lorsque je pus me libérer du poids d’une contrainte morale déjà évoquée.


Mes yeux, alors, se plurent à caresser ces corps légers que le peintre révélait avec une troublante fausse pudeur.


George n’était-il pas lui aussi torturé par un même débat intérieur, qu’il n’avait garde de me révéler ? Certainement ! J’y pense souvent depuis.


J’idéalisais George. C’était mon « Grand Meaulnes » qui n’avait rien à voir avec celui d’Alain-Fournier. Il était ma personnalisation d’une amitié éthérée, humainement impossible.


Alain-Fournier avait transposé son idéal irréalisable sur le personnage principal de son livre qu’il entraînait dans des aventures féeriques, romanesques, aux rebondissements contradictoires.


Comme le Grand Meaulnes dans ses déchirements amoureux, nos débats intérieurs de vocation religieuse ou de spiritualité dont nous ne parlions jamais et qu’inconsciemment nous rejetions, étaient des sentiments équivoques que nous aurions peut-être pu, comme Alain-Fournier, confier à la confidentialité d’un carnet intime.


Je comprends l’étonnement et peut-être l’incompréhension d’un jeune lecteur qui réalisera avec difficulté le déchirement que de telles situations, en apparence anodines, pouvaient créer chez nous, leurs aînés.


Il demeure cependant dramatiquement important que certains milieux chrétiens restés farouchement traditionalistes comprennent qu’ils commettent les mêmes erreurs en exposant les jeunes qu’ils éduquent à ce genre de dilemme douloureux : prendre du recul par rapport aux traditions philosophiques et religieuses de son milieu et s’exposer à sa réprobation et même à son courroux ou s’aligner passivement et hypocritement sur la démarche spirituelle de son environnement en contradiction avec ses propres aspirations intérieures.


{10.7} C’est donc dans un état d’esprit ambigu et troublé que j’abordai Rome aux côtés de George, tiraillé par divers sentiments : l’admiration sans borne que j’éprouvais toujours pour lui et une inextinguible soif d’indépendance intellectuelle que je n’osais exprimer, ni avouer.


J’avais tort, bien sûr, et l’état de soumission dans lequel je me trouvais ne pouvait qu’étouffer ma personnalité naissante.


Rome était devant nous, grandiose, majestueuse, chaude de soleil et de population grouillante et volubile. Rome, rien que prononcer son nom donnait le vertige, nous faisait les yeux tout grands, remplissait nos crânes de réminiscences tumultueuses et nous mettait le cœur dans la gorge.


Nous nous rendîmes à la maison des Spiritains qui avaient accepté de nous héberger pendant quinze jours.


Grand luxe pour nous qui n’avions connu que locaux scouts et dortoirs d’école, nous disposions, ô confort suprême, d’une chambrette austère de couvent à la dure et inconfortable couchette des moines.


Gratitude éternelle en soit exprimée au Père Martin, disert économe qui nous invita souvent à sa table, ce qui nous permit d’apprécier sa bonne humeur et sa qualité d’agréable commensal.


Idéalement situé, l’établissement des confrères de mon oncle était quasi central par rapport au Vatican et aux choses intéressantes à voir à Rome.


Le Père Martin nous conseilla, clin d’œil et sourire amusé à l’appui, de débuter notre visite par la Fontaine de Trèves, à deux pas de là, pour y jeter la traditionnelle pièce de monnaie assurant, suivant la tradition, un autre séjour à Rome.


Ce fut fait dans une populeuse ambiance de canicule, de cascades bruyantes et de cris d’irrévérencieux pataugeurs. Cette pittoresque entrée en matière nous donna l’entrain voulu pour nous lancer à l’assaut de la « ville éternelle » et de ses trésors.


Me remémorant tout ça, plus de soixante ans après, j’en ressens toujours les mêmes sentiments contradictoires, difficiles à décrire : un mélange d’enthousiasme délirant sur fond de fatigue immense, de joie étouffée par la chaleur difficilement endurée, d’éveil intellectuel dans l’avidité de son terreau vierge, d’angoisse de ne rien perdre et de tout garder et aussi et surtout des déchirements philosophiques et religieux intérieurs provoqués par l’ambiguïté de l’histoire du berceau de notre civilisation au passé de turpitude et de sainteté.


Aussi dans les lignes qui vont suivre, je vais tenter de restituer ces sentiments et de les décrire avec le plus de fidélité possible.


Utilisant mes facultés ubiquitaires de dédoublement, je vais voguer dans mon passé pour rencontrer œuvres et maîtres que j’ai installés dans un musée de ciels et nuages.


Ce musée s’étend dans un monde de rêve et de pensée bleue dans lequel les œuvres et leurs auteurs dialoguent avec l’esthétisme subconscient que mon imaginaire s’est construit au fil de ma vie.


{10.8} A tout seigneur, tout honneur, ce songe d’initiation se devait au géant de l’art florentin et romain : Michel-Ange.


Ce premier « choc-découverte » dans le « paradis » de l’art, on s’en souvient, avait été la Piéta de Florence, triomphante, tellement humaine, se dressant dans l’ambiance feutrée de sa chapelle claire-obscure.


Dans cette œuvre dramatique de fin de vie, le puissant Florentin, aurait pris la place spirituelle de Joseph d’Arimathie (ou Nicodème) qui, suivant les évangiles, avait aidé les « Saintes Femmes » à ensevelir Jésus.


- Je me suis installé dans ta mémoire et tu seras toujours troublé par ce Dieu mort plein de vie, me souffla doucement Michel-Ange.


- Mais toi, ai-je rétorqué, tu t’es substitué à Joseph d’Arimathie pour soutenir le crucifié avec Marie-Madeleine et dans ton regard attendri posé sur le couple, le fils, la tête tendrement abandonnée sur celle de sa mère, je ressens toute l’ampleur de ton interrogation métaphysique : tu refuses la mort de l’un et la douleur de l’autre.


- J’ai toujours refusé la mort et le sang et la torture, me répondit le grand homme, je les vois assez dans les caves de dissection, aussi je magnifie la vie jusqu’à son paroxysme qu’est l’amour.


Une fenêtre s’ouvrit dans mon imaginaire et, somptueuse, apparut la Piéta de Saint Pierre au Vatican.


Le marbre luisant appelait la lumière, le corps du supplicié abandonné dans les drapés du linceul et les vêtements de la Vierge, semblait reposer, détendu dans une attitude de décontraction suprême.


- Ce que j’ai longuement poli ce corps pour lui donner la vie ! Ce que j’ai amoureusement caressé le visage de la Vierge pour la rendre plus pure, pour la rendre plus jeune, reprit Michel-Ange !


Son visage de Madone, ce n’est plus seulement celui de la mère, mais aussi celui de la sœur ou de l’amante spirituelle que j’ai tenté de révéler !


Et les drapés, que de fois mes doigts se sont perdus dans leur tiédeur troublante ! Et ces mains combien de fois je les ai tenues dans mes grosses pattes de tailleur de pierre.


Ces divines mains abandonnées du Dieu mort : je les ai voulues si vivantes qu’elles paraissent en caresser les plis. Pendant quatre ans, j’ai taillé, poli, pendant des jours et des nuits, ce marbre que je réchauffais de passion et de fièvre.


- Dans un geste d’appel de la main gauche, la Vierge semble nous inviter à contempler ton chef d’œuvre, ai-je interrompu, comme pour dire : voyez comme il est vivant ce cadavre de supplicié qui ne porte aucune trace de ses tortures.


- Mon trouble mystique n’a pas pu trouver la conclusion que je recherchais, continua-t-il, ma Piéta de Milan que j’ai si souvent travaillée et interrogée reste ébauchée, sans réponse, fatiguée des retouches et coups de burin qui n’ont cessé de l’émacier.


C’est un Christ redressé, inexprimable, débarrassé de son enveloppe charnelle que Marie, debout, soutient de ses bras tremblants.


Michel-Ange se tourna alors vers son immense David, il Gigante, qui m’avait tant déconcerté dans l’étouffoir de la place du dôme de Florence.


Il se dressait non loin de moi sur un fond de ciel dur, bel éphèbe, immense et puissant, anatomie idéale que le sculpteur mangeait des yeux avec une évidente délectation. Ce fut comme un coup à l’estomac et je ne pus m’empêcher de m’écrier :


- Ce corps est parfait, mais je ne sais pourquoi il m’indispose tant. Peut-être suis-je troublé par son évidente masculinité dont mon éducation pudibonde rejette durement la représentation.


Outré, Michel-Ange, me saisissant à la nuque, me traîna alors en pleine chapelle sixtine et me tordant la tête pour mieux en voir le plafond, s’emporta :


- Puceau, vautre-toi dans ces corps que j’ai livrés aux regards scandalisés ou complices des révoltés de la Renaissance, contemporains débauchés des Borgia ou esthètes avertis que les papes de l’époque protégeaient.


Ces murs et ces plafonds ne sont que corps et vie de chairs nues lumineuses de leur propre lumière. Que tes yeux vertueux ne s’affolent surtout pas, quand je ne serai plus là, le pape Paul IV y fit peindre des « cache-sexe » par Daniele da Voltera «Le Braghettone » comme l’ont surnommé ses contemporains.


Ensuite le bouillant Florentin m’entraînant dans la « nouvelle sacristie » attenante à la chapelle des Médicis à Florence m’abandonna pour aller de ses mains dures et calleuses, caresser les chairs plantureuses, lascives et provocantes des couples de la nuit et du jour, de l’aurore et du crépuscule couchés sur les tombeaux des ducs de Médicis.


- Viens toucher ces corps généreux, viens te réchauffer à la chaleur du jour brûlant, viens caresser les ombres de la nuit, t’enivrer des senteurs brutales de l’aurore et t’engourdir de la lascivité du crépuscule.


Et soudain, dans une perspective immense, Moïse apparut, biblique et majestueux, vieillard puissant, taillé du fond des âges, entouré de la majesté architecturale du dôme de Saint Pierre et de la chapelle des Médicis en passant par les merveilleuses trouvailles du vestibule et de l’escalier de la bibliothèque laurentienne.


Très grand Michel-Ange,

Puissant dans les cieux,

De glaise et de fange

Tu feras des dieux.


Tes doigts noueux ont caressé

Des corps de pierre et de lumière,

Qui étaient perdus dans la terre

Dont tes bras s’étaient enlacés.


Fier géant sorti de l’Olympe,

Tordant les bras du Laocoon,

Te dures mains de ciel se nimbent

Faisant fi des ignares abscons.


Tes Christs et tes belles Madones

Sont des songes que tu nous donnes

Quand nous contemplons, à genoux

Leurs sereins visages si doux.


Ô, Divin Michel-Ange,

Bien plus haut que les anges

Tu atteins tous les cieux,

Grand génie des dieux.


°°°°°


{10.9} Dans un décor d’un rouge très pâle, presque rose, un beau jeune homme, aux yeux complices, me souriait en posant une main chaude sur mon épaule. Je ne sais pour quelle raison, je l’ai reconnu tout de suite : Botticelli.


- Je t’ai ouvert les yeux sur la beauté des corps de femme, me dit-il en me serrant l’épaule.


Devant ma « Naissance de Vénus » tu as osé regarder un ventre satiné sans rougir et tes yeux se sont attardés sur le galbe d’un sein blanc. J’ai vu la fièvre monter dans tes yeux !


- Quelle émotion j’ai ressentie alors : le sang m’en battait les tempes, une poigne me tordait le ventre, ai-je confirmé.


George, lui, ne s’y attarda longtemps et je le suivis à contre-cœur. Mais je profitai de la conversation qu’il entamait avec un petit homme bedonnant pour revenir devant le tableau voisin en me donnant l’air du connaisseur qui se pâme devant : je voulais surtout zieuter ce corps merveilleux en me tordant les yeux de côté.


C’était le premier « coup de canif » au contrat tacite que je pensais devoir respecter pour être en accord avec les impératifs rigoristes de mon éducation et de ma destinée de futur « curé ».


- Et pourtant ce qu’elle est pure et chaste ma « Vénus » avec son visage aux fins traits allongés de céleste madone. Comment a-t-elle bien pu te troubler à ce point ? me confia Botticelli.

 

Je la revois toujours et je ressens le même émoi en écrivant ces lignes, mes yeux et mon âme se perdent dans le lointain de mon passé à la recherche de cette émotion physique, sexuellement humaine, si élevée, si douce, si riche dans sa candeur.


Je ne regretterai jamais le parcours laborieux que sera l’évolution de ma sexualité. Cette progression difficile et lente contribuera a lui donner une qualité incomparable et une profondeur de jouissance mentale et charnelle dont je me réjouis.


Le poème qui va suivre m’est sorti du cœur et des sens et je le dédie à la Vénus de mes dix-huit ans et à son chantre.

 

J’ai caressé tes cheveux roux,

J’ai mis mon front sur ton cœur

Et affolé de nacre

J’ai baisé tes genoux.

 

Pensant t’y trouver.

J’ai remué toute la terre,

En secret, jamais apaisé.

J’ai craché sur mes yeux ;

J’avais des mains de sorcière

Qui ne pouvaient plus te toucher

Et j’ai pleuré de rage.

 

J’ai arraché ton voile

Pour mieux te regarder,

Mais j’ai pleuré de rage

De ne pas te voir

De ne pas te trouver.

 

Ta torture est si douce

Que je ne peux plus m’en passer.

Mon angoisse est si chaude

Qu’elle brûle mon corps de fièvre,

Tandis que mon âme se réclame

D’anciens jours de calme.

 

Je reste penché sur mon texte et rêveur, je revis mes souvenirs et revois cette salle dix de la Galerie des Offices à Florence dans laquelle flamboyait cette peinture et ce corps de femme que je porterai toujours au fond de moi-même.


{10.10} Plus tard, en parcourant un ouvrage sur ce prestigieux musée, je m’arrêtai devant la page qui traitait de la merveilleuse « Annonciation » de Léonard de Vinci. Je me laissai, alors, emporter dans un rêve étrange dû à mes facultés ubiquistes dans l’espace et le temps. Ma mémoire en a fait un tout que je vais tenter de restituer fidèlement.


Je me retrouvai plus loin dans le temps, près de trente ans après, plongé dans les réminiscences vaporeuses d’un voyage culturel entrepris avec ma famille, au manoir de Clos Lucé à Amboise.


C’est là que ce prodigieux génie, phare de la Renaissance, avait passé les dernières années de sa vie. Il était assis dans un petit fauteuil, menton sur le pouce et front sur l’index, dans une position de réflexion intense. Il parlait d’une voix blanche, déjà envahi par l’histoire pour mieux s’y confondre.


- Pourquoi ma « Mona Lisa » a-t-elle suscité tant de passion et de déséquilibre ? Pendant quatre ans, je venais me réfugier auprès d’elle pour la voir, pour la sentir palpiter sous mon pinceau comme un petit oiseau que j’aurais trop serré dans ma main.


Elle était toute simple, toute gentille…  Pourquoi la postérité a-t-elle fait d‘elle un monstre sacré protégé des agressions de déséquilibrés par une outrageante vitre épaisse ?


- Pourtant son regard tendre apaise, son sourire à peine révélé accueille. Pourquoi cette passion malade l’entoure-t-elle ? Toi le génial sorcier, lui as-tu jeté un sort ? L’aurais-tu envoûtée ? Lui ai-je demandé.


- S’il y a envoûtement, ce n’est que celui dans lequel je me suis complu, obsédé par la recherche de la vie dans une bouche et dans des yeux.


Nous nous tûmes, chacun les yeux dans un lointain vague. Pourquoi l’histoire d’un tel génie est-elle si brumeuse ? Comment se fait-il qu’à part la Joconde, on manque de certitude quant à la paternité de la plupart de ses peintures qui seraient peut-être de la main de ses élèves ?


Sa personnalité équivoque et sa vie affective m’interpellaient : aussi ai-je évoqué avec beaucoup de doigté ce que j’avais appris plus tard concernant ses mœurs homosexuelles avec des jeunes garçons.


Visiblement le maître souffrait de ces atteintes à la splendeur de son histoire aussi me répondit-il avec beaucoup d’irritation :


- Pourquoi ce jugement moral ridicule sur mes relations affectives ? On m’accuse de pédérastie et de sodomie ! C’est mon affaire, tes contemporains m’attribuent des qualités de visionnaire, ne le suis-je pas également dans un domaine où je ne fais qu’anticiper les époques !


Effrayé par ces propos, je me hâtai de détourner la conversation.


- En tous cas, notre époque s’émerveille de tes géniales anticipations de découvertes que d’astucieux techniciens ont reproduites dans ta maison de Clos Lucé.


En me promenant dans ton beau manoir, je reste interpellé par l’équivoque de ton personnage déconcertant, profond dans ses écrits, prodigieux dans sa science de philosophe-technicien et merveilleux poète et artiste.


A la suite de ces propos, une mélopée troublante m’enveloppa d’un chant étrange.

 

Je crains tes yeux, je crains tes mains

Je suis ton antre.

J’ai le cœur odieux, l’âme triste

Suis-je ton chantre ?

 

Mes violons longs tout au fond

De mon lac aux larmes s’en vont.

Je les vois toujours au coucher du soir

S’endormir au bord de mes étangs noirs.

 

Tout au loin sonne le cor :

J’ai des arbres dans le corps

Et un faux cœur qui respire

Dans mon bois des faux soupirs.

 

Mona Lisa, ma si douce Joconde

Écarte de moi toute la faconde

De ces ignares bavards aux yeux mous

Qui sur toi soutiennent des propos fous.

 

La vague creuse ses flots aguichés

Par la caresse de tes chauds rivages,

Bordant la mer de ta Vierge aux rochers

En se perdant tout au long de tes plages.

 

Ô savant ermite de Clos Lucé,

Ecrivain, poète et ingénieur,

De la Renaissance, tu es seigneur

Et très grande figure du passé.

 

J’ai essayé d’exprimer dans ce poème toute la complexité des sentiments qui m’ont toujours perturbé. Quand j’avais dix-huit ans, à Rome comme à Florence, j’étais dépassé par le personnage de Léonard de Vinci dont on parlait beaucoup comme d’un génie inégalé, mais dont on voyait peu les œuvres, qui, à l’époque, était tant discutées et leur authenticité souvent contestée.


Aussi ma découverte picturale se cantonnait-elle à des maîtres comme Michel-Ange et Raphaël. Quant à ce dernier qui m’avait ébloui, j’étais étonné que George n’y attachât que peu d’importance, mais il m’expliqua que la peinture comme la sculpture avait subi les mêmes bouleversements de valeur que ceux qui se sont produits dans d’autres disciplines et que Raphaël devait être rangé aux côtés des Géricault, Millet, et autres David.


J’ai pu réaliser combien les tableaux de ce peintre des Madones qu’était Raphaël, étaient parfaits dans leur composition, de vrais chromos, une perfection dans la technique de la reproduction, mais où il manquait l’atmosphère, la chaleur, la vie.


Je ne remercierai jamais assez George de m’avoir patiemment ouvert cet univers subtil de l’éclectisme et du raffinement dans la culture. Plus tard quand je fus davantage versé dans ces domaines, je réalisai combien cette différenciation était utile et m’autorisait à porter sur ceux-ci un jugement valable.


------------------


{10.11} Pendant notre séjour à Rome, nous eûmes la grande chance d’assister à un événement intéressant, haut en couleur et très spectaculaire : la canonisation de Nicolas de Flue, premier saint suisse canonisé.


George avait déniché un employé du Vatican, scout comme nous, qui nous procura des places de choix pour assister à l’événement. Ce fut donc dans une ambiance très helvétique que nous nous rendîmes à la place Saint Pierre, toute la Suisse chrétienne s’y étant donné rendez-vous.


A l’intérieur du grandiose édifice coiffé de son prestigieux dôme, produit du génie conjugué de Bramante et Michel-Ange, nous fûmes conduits par des gardes suisses aux places privilégiées dont nous bénéficiions.


Impossible de décrire cette ambiance très particulière : un important et long murmure entrecoupé du bruit des bottes de la garde noble (service assuré gracieusement aux grandes occasions par la noblesse de Rome, apparat abandonné depuis Paul VI) somptueux dans leurs beaux uniformes.


Soudain ce fut, grandissant au loin, venant de la place Saint Pierre, une longue et lente mélopée qui montait par vague, ovation lancinante qui semblait ne pas vouloir finir, envahissant dans un tumulte incroyable et incongru l’immense vaisseau de la basilique dont la perfection de l’acoustique magnifiait l’ampleur.


Formule incantatoire du peuple chrétien de Rome et des pèlerins, le « viva il Papa » ondulait, scandé par une foule proche du délire. On tendait les bras, on brandissait ou lançait en l’air livrets, chapelets ou autres objets de dévotion.


Précédé de grands officiers de la garde noble, superbe et majestueux dans leurs grands uniformes, Eugénio Pacelli, le digne et austère Pie XII, apparut sur la « sedia gestatoria », siège porté sur les épaules de hauts dignitaires qui est, depuis l’antiquité romaine, un honneur réservé à l’autorité suprême. (Cette manifestation d’apparat a été abandonnée par Jean XXIII qui lui a succédé en 1958).


Le cortège s’avança solennellement, remontant toute l’allée centrale jusque sous le dôme pour amener Pie XII, glacial derrière de sévères lunettes, à l’autel surmonté du grandiose baldaquin en bronze du Bernin, réservé aux cérémonies papales.


Pie XII commença alors les cérémonies de la canonisation qui est l’acte par lequel une personne est proclamée officiellement et péremptoirement « sainte », c’est-à-dire arrivée à l’union parfaite avec le Christ.


L’église primitive avait déclaré d’office « saints » - c’est à dire, si on se réfère à sa traduction latine sacré, divin, auguste, vénérable (dans le sens de celui qu’on vénère) - la Vierge Marie, les apôtres et Jean Baptiste.


La jeune Eglise chrétienne de Rome, persécutée, y assimila les martyrs, ceux qui sont morts sous la torture.


Par la suite, les papes et hauts dignitaires de l’Eglise reconnurent cette qualité, avant Jean-Paul II, à un peu moins de trois cents personnes jugées avoir vécu d’une manière exemplaire.


Jean-Paul II, se préoccupant peu de l’inflation du titre, en créa autant, en doublant leur nombre ainsi qu’en « béatifiant » (stade précédant la canonisation) un petit millier d’élus qui devraient après étude de leur dossier les rejoindre dans la communauté officielle des « Saints »


Une bonne définition de la sainteté est celle donnée par Hachette : personne qui, ayant porté à un degré exemplaire la pratique héroïque de toutes les vertus chrétiennes, a été reconnue par l’Eglise, après sa mort, comme digne d’un culte et dont l’officialisation est la canonisation. Personne n’ignore que c’est une importante pierre d’achoppement à la réunion des Eglises.


Nicolas de Flue qui allait, post mortem, bénéficier de cette consécration suprême est né en 1417 et a vécu soixante-dix ans. C’était un diplomate suisse, bourgeois notable, juge et conseiller, père de dix enfants.


A cinquante ans, dégoûté par les mesquineries de la politique, il renonce à toutes ses fonctions, se retire du monde et de sa famille. Après quelques péripéties en Alsace et dans le massif du Melchtal où on le découvre dans un grand état de faiblesse, il s’installe en ermite dans les gorges du Ranft.


Il y vit en ascète, se privant de nourriture et recevant un nombre croissant de pèlerins.


Appelé « Bruder Klaus » par ses contemporains, son influence et son savoir politique seront déterminants à un moment crucial pour l’unité de la Suisse. Il fut déclaré « Père de la Patrie » par ses concitoyens.


Pendant que se déroulait la cérémonie, assez longue, mon esprit se mit à voguer, en pensée, dans ce haut lieu du christianisme.


Ma jeune « philosophie » cherchait ses marques, s’y confrontait en joutes cruelles, opposant une foi transmise aux doutes suscités par une logique naissante qui s’insinuait et s’installait insidieusement. Ces fameux « doutes » que ma mère et mes confesseurs qualifiaient de «manquements à la foi »


Mon débat intérieur devenait douloureux, je me sentais coupable et désorienté. Pie XII, censeur froid et cruel, me fixait derrière ses austères lunettes de fer, tout en brandissant des deux mains l’auréole lumineuse qui est censée entourer la tête des saints dans l’imagerie populaire.


Je me sentais coupable d’être l’homme de peu de foi de l’évangile et indigne du royaume des cieux.


Je me dédoublai pour me rassurer. C’est alors, pour la seconde fois, qu’intervint ce personnage mystérieux qui ne se révélera qu’à la fin de mon existence en même temps que l’équilibre de la sérénité.


C’était une présence que je ne voyais pas, mais dont je devinais la transparence. Mes yeux trouaient un vide en quête d’une image à un point tel qu’ils m’en sortaient de la tête douloureusement. Je lui donnai le nom qui lui convenait : Diaphane.


Ce personnage s’identifia à moi, devint omniprésent au détriment d’un pouvoir absolu qui enchantait mon enfance. Il m’irritait, me contrariait mais il avait toujours raison.


Il me dominait d’une autorité étrange à laquelle je devais me soumettre. Je ne cessai jamais de tenter de le matérialiser et de le représenter mais maître de mes pensées, il m’imposait ses images… Peut-être que c’est ça qu’on appelle « subconscient » !


Aussi, à ma grande confusion, comme à mon grand trouble, Diaphane se manifesta sous les traits austères et majestueux du Moïse de Michel-Ange avec sur le front deux faisceaux de lumière et dans les mains les tables de la loi, comme pour me rappeler mes devoirs de croyant. Impressionné et repentant, je m’efforçai de suivre la cérémonie avec dévotion.

 

Au plus haut de Saint-Pierre

Les trompettes ont sonné

Le grand chant des mystères

De préceptes donnés.

 

Ce vaisseau des martyrs,

Des apôtres et des saints

S’abîmera en vain

En mer des souvenirs.

 

Sur Moïse, protecteur de l’arche,

Guide éclairé de son peuple en marche,

Se sont penchées les ailes blanches

Des vierges du ciel que sont les anges.

 

Mon âme est sous le fer

De tes si dures lois

Dont mon cœur n’a que faire

Tant il est en émoi.

 

Tous les âges ont transmis

Ces premières croyances

A tous les cœurs soumis

En crainte des offenses.

 

------------

 

{10.12} Un des projets que nous voulions réaliser et qui nous tenait très à cœur était la visite des catacombes.


Le père Martin, toujours lui, nous mit en rapport avec un de ses confrères, spécialiste en la matière, qui avait accès à tous les endroits interdits au public.


C’est donc accompagné et guidé par ce connaisseur enthousiaste que nous pénétrâmes dans ces hauts lieux du christianisme naissant.


Je crois que je resterai toujours marqué par ces quelques moments passés dans des couloirs sombres éclairés par la seule lanterne de notre guide dans des endroits réservés aux seuls spécialistes.


Ce privilège m’impressionnait et je ressentais une émotion intense de découvreur d’autant plus que le confrère du Père Martin nous signala à un certain moment que nous foulions un sol inexploré par des contemporains, du moins à sa connaissance.


Cet homme savant nous expliqua qu’avant le christianisme, les catacombes étaient des extensions de cimetière trop encombré en surface qui se développèrent surtout aux quatrième et cinquième siècles après la libéralisation du christianisme par l’empereur Constantin.


Ce fut à ces époques que furent creusés dans les tufs volcaniques des kilomètres de galeries autour des sépultures des martyrs.


Les chrétiens de l’époque voulaient se faire enterrer le plus près possible des saints. Des zones de galeries furent creusées, parfois superposées, portant le nom de « apud sanctos » (auprès des saints) pour les zones privilégiées et « retro sanctos » (derrière les saints) pour les autres.


Rome devint le centre de pèlerinage obligé pour tous les chrétiens et en 366 le pape Damase fit le recensement des martyrs romains et aménager leurs sépultures, afin de promouvoir et faciliter leur culte.


Les pèlerins affluèrent et Rome demeura le centre du monde, la civilisation chrétienne succédant doucement à la prestigieuse civilisation greco-romaine.


A partir du sixième siècle, les bien nantis et les « Grands », abandonnant les catacombes, se réservèrent des places privilégiées dans ou sous les églises, dans d’autres lieux de culte ou dans des cimetières ornés de riches monuments funéraires.


J’étais surpris de toutes ces explications de notre précieux guide, très en contradiction avec nos « profs » de religion qui nous contaient l’histoire romanesque des premiers chrétiens qui échappaient aux soldats romains en les égarant dans les dédales des catacombes pour pouvoir célébrer leurs offices dans une relative sécurité, ce qui est faux puisqu’ils n’étaient plus persécutés depuis Constantin.


Les catacombes de Domitille qui allaient s’offrir à notre ravissement et à notre « ébahissement » était une des plus prestigieuses, le deuxième cimetière chrétien de Rome.


Situées le long de la voie Adréatine, elles dataient du troisième siècle ; longues de quinze kilomètres, elles étaient composées de sept souterrains (hypogées) distincts.


Précédés de notre mentor, nous parcourûmes rapidement quelques endroits ouverts au public avec commentaires passionnants et éclairés à l’appui.


Ensuite, il nous amena devant une grille qu’il ouvrit avec une grande clé qu’il avait choisie dans un gros trousseau. C’était mystérieux à souhait !


Passionnément excités, lanterne en avant, nous progressâmes dans des couloirs encombrés de restes et déchets fossilisés de toutes natures.


Le plus impressionnant pour nous, c’étaient surtout les amoncellements de crânes et d’os débordant de creux ou niches taillés dans le calcaire.


Ce soir-là, tandis que mon cerveau éclatait d’images folles et de rêves mythiques, je ne pus m’empêcher de reconstituer tous ces êtres datant du premier millénaire et de les imaginer par dédoublement interposé. Voilà, à ma grande surprise, ce que mon subconscient imagina.


Nous nous trouvions dans une vaste salle formée de plusieurs voûtes grossièrement taillées dans le tuf.


Autour d’une grande table étaient disposés comme dans la cène de Léonard de Vinci, au centre les apôtres Pierre et Paul, appuyés sur un coude et le menton dans la paume, et de chaque côté, assis ou debout, des disciples vêtus d’amples tuniques.


Au-dessus, planait en transparence, Diaphane qui cette fois avait pris les traits du père Paul, mon oncle de Gentinnes. Sa position était celle du penseur de Rodin comme pour les deux apôtres assis à la table. Il avait ce regard sévère que je ne lui aimais pas du tout. Une fois de plus, je me sentis trahi par ce personnage flou aux multiples faces qui m’imposait des scénarios inquiétants.


Intimidés, nous nous approchâmes de ce troublant aréopage qui semblait nous attendre pour prononcer Dieu sait quelle redoutable sentence.


Impressionné, je me sentais particulièrement visé et coupable de trahison. Je serais bien rentré sous terre. Heureusement, George était à mes côtés, nullement décontenancé, il les toisait avec son habituelle superbe :


- Que lui reprochez-vous ? Son cœur et sa foi sont troublés par les aveux de l’histoire. Vous êtes là en censeurs. Pourquoi n’avez-vous pas protégé votre Eglise ? Pourquoi l’avez-vous abandonnée aux aléas du temps ? Pourquoi les Borgia, pourquoi les papes impies, pourquoi les évêques félons, pourquoi les inquisiteurs cruels ? Pourquoi ? … Pourquoi ?


L’apôtre Paul se leva et par une étonnante alchimie d’image fut transformé en Diaphane « oncle Paul » qui, les deux poings sur la table, nous fixa longuement, comme il avait coutume de le faire quand il allait prendre la parole.


Adoucissant ses yeux sévères de préfet de discipline, il me regarda gentiment avec au coin des lèvres un sourire affectueux qu’on devinait à peine et les yeux dans le vague, il m’a avoué :


- J’ai souffert comme toi des contradictions et de la lourde charge du passé et des turpitudes du peuple de Dieu.


J’ai maudit et honni ces trahisons et j’ai aussi douté et imploré mon Dieu de ne pas m’abandonner. Au confessionnal et dans mes classes, j’ai dû trouver des justifications et défendre ces contradictions.


Mais je n’ai jamais cessé de le faire, douloureusement certes, avec opiniâtreté et courage, jusqu’à ce que la flamme de la foi renaisse dans des yeux désemparés.


Mais j’étais, je te l’avoue, souvent vidé spirituellement et bien seul dans ma grande et inhumaine chambre de religieux.


Nous nous retrouvâmes seuls, les autres avaient disparu comme avalés par le gouffre sombre et nébuleux de l’histoire.


Mon cher oncle avait passé le bras autour de mes épaules comme il aimait tant le faire pour manifester son affection.


Tous les deux nous contemplâmes, en silence, longuement, le mur de calcaire jauni sur lequel les mains malhabiles des premiers croyants avaient gravé un poisson. (Signe de reconnaissance des premiers chrétiens - poisson en grec = ichthus, premières lettres des mots de la phrase grecque : Iésous CHristos THeou Uios Soter = Jésus Christ, fils du Dieu Sauveur).


En écrivant ces lignes, une lourde angoisse me prend en réalisant l’immense souffrance et le désarroi de ces premiers chrétiens, inutilement persécutés, inutilement torturés, inutilement martyrisés pour une mort atroce. Je n’ai pu m’empêcher d’y associer tous ceux qui depuis se sont sacrifiés pour défendre leur idéal religieux, patriotique ou d’idée. Quel gâchis de vies écourtées, de souffrances, d’héroïsme provoqué par la cruauté et l’inconscience des autres ! Il est heureux que nos civilisations actuelles en prennent conscience et cherchent enfin à bâtir un monde moins cruel.


Ô sombres catacombes,

Il y a dans vos tombes

Le lourd passé fuyard

Des vils regards hagards,

D’éperviers très cruels,

Bien trop gorgés de fiel

Et avides du sang,

De ceux qui sont absents.

 

Il y a dans la craie

Les tristes chairs perdues

Des âmes torturées

En leur foi éperdue

Gravée au grand fronton

Des temples de la mort,

Enfouis dans le fond

Du lent passé des corps.

 

Il y a dans la nuit

La folle nuit qui fuit

La voix des oubliés

Et les chants tant criés

Des cœurs cherchant toujours

Le chemin de l'amour.

 

-----

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Très beau récit de voyage en Italie, inouï pour l'époque... et comme vos découvertes culturelles sont intenses, quelle profondeur dans vos réflexions !
Bonne Année Doulidelle et merci pour vos "propos d'un jeune homme".

Écrit par : claire | 01/01/2010

Merci Claire de votre si gentille appréciation de ma réminiscence italienne. Ce fut merveilleux. Personne n'imaginera jamais ces moments intenses de ferveur éclectique que je dois à un ami qui est mort l'année dernière. Ce fut une grosse perte pour moi, surtout que ses proches m'ont rejeté à cause de mes convictions philosophiques. Vous sensibilité est remarquable ... Je vous rencontre souvent dans les commentaires qui orbitent autour de Tania ... Bonne année "culturelle". Affectueusement. Doulidelle

Écrit par : doulidelle | 02/01/2010

J'ai profité d'un éveil avant l'aube dominicale pour vous lire en toute quiétude. Un récit italien profond, plein d'émotions et de réflexions.
Un monde moins cruel, souhaitons-le vivement.
Belle Année à vous Doulidelle et merci pour ces souvenirs.

Écrit par : colo | 03/01/2010

Bonjour,
Venant de chez Tania que je lis régulièrement, je suis arrivée chez vous.
J'ai passé un long moment à vous lire. Le chapitre 10 de votre histoire... que de choses à en dire...
Intéressée mais plus que cela, EMUE , TRES...
Il faut du temps pour vous lire, vos chapitres sont longs. Mais je suis bien décidée à reprendre tout depuis le début...
Ce genre de témoignage me passionne: il s'agit d'une personne (vous en l'occurrence) qui raconte, ce ne sont pas des mots impersonnels, j'allais dire sans âme...
Et le passé raconté de cette manière, forcément vu sous un angle subjectif... oui ça me passionne
(comme m'a passionnée le récit de Tania autour de son oncle résistant mort durant la guerre)
Je reviendrai, peut-être silencieusement (ou pas) mais j'entamerai la lecture de votre ouvrage
Merci déjà..

Écrit par : Coumarine | 03/01/2010

@ colo : Merci colo pour vos voeux que je vous réciproque. Vos réflexions me comblent. C'est un bonheur pour moi de partager ma vision enthousiasmante de la beauté de nos valeurs "judéo-chrétiennes" de la Rome cruelle faite de vices et vertus ... affectueusement ... Doulidelle

@ Coumarine : Merci de votre intervention qui me touche et de votre agréable intention de me lire complètement. J'espère ne pas vous décevoir ... Les 850 pages de mon travail sont parfois plus "techniques" mais intellectuellement très intéressantes. Je n'ai cessé d'écrire depuis mon adolescence et depuis 10 ans, je me suis efforcé d'en faire la synthèse et la conclusion philosophique ... affectueusement ... Doulidelle

Écrit par : doulidelle | 03/01/2010

Les commentaires sont fermés.