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24/12/2009

Vézoron l'âne de Noël

CONTE DE NOËL

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VÉZORON, L'ÂNE DE NOËL.

 

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ÉCRIT PAR UN OCTOGÉNAIRE POUR SES

 

PETITS-ENFANTS.

 

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Il y avait sur les chemins de ce pays-là un fourmillement incomparable d’hommes, de femmes, d’enfants, de véhicules... A croire que tout ce qui vivait, roulait, se déplaçait, s’était rassemblé sur les petites pistes caillouteuses et étroites de la contrée : tout cela criait, pestait, se bousculait, s’invectivait ou se pressait.

 

Il parait que dans ce petit pays de mon histoire, l’empereur avait décidé de recenser ses sujets... Et chacun devait se rendre au lieu où il était né pour s’y faire recenser et enregistrer dans les grands livres de la nation.

 

Aussi les routes, les petits chemins, les moindres sentiers de ce petit pays se voyaient piétinés dans tous les sens par les habitants qui, abandonnant leurs demeures, retournaient au lieu de leur origine.

 

Le long de l’un de ces chemins, disons-le pour une histoire de Noël, bordés de fiers sapins verts et de houx parsemés de fruits rouges..., au bord donc d’un de ces chemins était une vieille masure de pauvres gens, si pauvres qu’ils en étaient devenus méchants.

 

Et dans cette vieille masure vivait aussi un malheureux petit âne ..., malheureux parce qu’il était vieux, tellement vieux que sa peau s’usait de partout, qu’elle se craquelait et que son cuir luisait sans presque plus de poil.

 

Malheureux aussi parce qu’il ne pouvait presque plus travailler tant il souffrait dans tous ses membres. Et ses maîtres constatant qu’ils avaient beau le battre, qu’il n’en avançait pas plus, avaient décidé de le tuer.

 

L’homme lui avait passé un licou et le traînait à travers la foule pour aller l’abattre sur son petit champ.

 

L’homme jurait et le vieil âne gémissait, se traînant derrière lui pour retarder sa dernière heure. Les gens, insensibles, le frappaient au passage parce qu’il s’accrochait à eux, implorant leur aide. Mais on les bousculait lui et son maître, on les injuriait parce qu’ils gênaient tout le monde. Le maître, énervé, frappait l’âne à tour de bras partout, sur le museau, sur les pattes, sur le ventre : la pauvre bête n’en pouvait plus.

 

Au milieu de cette foule indifférente au sort de ce pauvre âne, une voix de femme s’est élevée, très douce et pleine de bonté : « Pourquoi frappe-t-on cette bête qui semble si malade et si épuisée ? ». La femme qui avait parlé était très belle et son visage fatigué et aminci, sans doute par un long voyage, rayonnait d’une beauté merveilleuse et infinie. Elle s’appuyait lourdement sur le bras d’un homme grand et fort, au visage encadré d’une belle barbe soigneusement taillée. Deux lèvres fines et deux yeux francs et droits lui donnaient une majesté de prince.

 

Ils s’étaient approchés du groupe formé par l’âne et son maître. Celui-ci, intimidé, avait balbutié : « La bête est trop vieille pour travailler, alors je vais la tuer, je l’emmène dans mon champ qui n’est pas bien loin d’ici, comme ça je pourrai l’enterrer sur place tout de suite » La douce dame regardait le pauvre animal avec une grande tendresse et l’homme qui paraissait être son mari, avançant sa bourse, demanda : « Combien pour l’âne ? ».

 

Ceux qui s’étaient arrêtés se mirent à rire. N’avait-on jamais vu pareille chose : acheter un âne qui est sur le point de mourir ! Son propriétaire, tout heureux d’une pareille aubaine, fixa au hasard un prix, prêt déjà à marchander, tablant sur la commisération qu’il sentait à la base du marché. Mais l’homme à la barbe douce, très hautain, vida sa bourse dans la main du misérable sans même lui jeter un regard. Il prit le licou de l’âne et continua son chemin, sous les quolibets de la foule.

 

Vézoron, parce que c’est ainsi qu’on appelait l’âne, regardait ses nouveaux maîtres avec extase. Comme ils étaient beaux malgré la fatigue et la poussière ! La dame semblait bien fatiguée, alourdie par il ne savait trop quel précieux fardeau.

 

Souvent, malgré une évidente douleur qui semblait lui venir du ventre, elle lui souriait avec une telle douceur et une telle bonté que c’était comme un grand baume que l’on versait sur ses plaies et sur ses membres meurtris. L’homme bon à la barbe bouclée soutenait la belle dame du mieux qu’il pouvait, attentif à tous ses pas, semblant chercher les meilleurs endroits du chemin, évitant les grosses pierres.

 

Ils étaient fort chargés, aussi avançaient-ils tous trois très péniblement et les gens qui les dépassaient, voyant l’homme écrasé par sa charge, la femme si malade et l’âne à leur côté sans un seul fardeau, s’étonnaient et se moquaient d’eux. On n’avait jamais vu cela : un âne sans son bât.

 

Dans ce pays-là, les ânes ont leurs frêles pattes prêtes à craquer tant on accumule de poids sur leur dos et le maître n’hésite pas à s’y ajouter par-dessus.

 

Vézoron, dans sa cervelle d’âne ressentait lui aussi l’anormal de la situation, et avait pitié de la pauvre dame qui visiblement ne pouvait plus avancer. Aussi s’approcha-t-il d’eux, ploya les pattes et glissant le dos contre elle, fit en sorte qu’elle vint s’asseoir presque inconsciemment.

 

Rassemblant tout son courage, il se redressa. Seigneur, qu’elle était lourde et quelle intolérable souffrance lui prit les membres quand il se mit à marcher. Toute charge lui était pénible et le faisait souffrir. Les jointures de ses pattes étaient gonflées et malades et les fardeaux ne faisaient qu’accroître une douleur lancinante et insoutenable ; c’était pour cela qu’il refusait tout travail et préférait les coups de bâton qui lui semblaient plus supportables que cette atroce déchirure de ses pattes.

 

Aussi vous vous imaginez quel fut pour la pauvre bête, ce long calvaire jusqu’à la ville. Et là, quand il espérait qu’enfin on allait s’arrêter et qu’il aurait un peu de paille pour étendre ses membres tremblants, quel ne fut pas son abattement quand il vit tour à tour les portes se refermer devant la bourse vide de son nouveau maître.

 

Il comprit alors que c’était à cause de lui que ses maîtres ne trouvaient pas à se loger. Réalisant que c’était le prix versé à son ancien bourreau, que c’était le prix de sa vie qui les laissait dehors, fatigués et malades, par cette nuit froide et longue, Vézoron réunit ce qui lui restait d’énergie, avançant comme par miracle, sans gémir, stoïque, merveilleux, les paupières à demi fermées pour qu’on ne voit pas dans ses yeux l’immense détresse de sa souffrance.

 

Cependant, les portes se refermaient les unes après les autres et la douce dame de plus en plus malade s’alourdissait toujours davantage. Son compagnon, très fatigué, lui aussi, inclinait la tête, malheureux de son impuissance à leur donner l’abri dont ils avaient tant besoin.

 

Vézoron, dans sa cervelle d’âne, obscurcie pourtant par ses souffrances, cherchait un moyen de les aider. Il était venu quelquefois dans cette ville avec son maître pour y amener au marché les produits du maigre champ et il se rappela que son maître et lui trouvait parfois refuge dans une petite étable perdue dans la campagne.

 

Aussi rassemblant tout ce qui lui restait de vie, Vézoron se mit à trotter plus vivement, entraînant dans les champs ses nouveaux maîtres épuisés.

 

Le froid se faisait plus intense et la neige se mit à tomber. Le ciel pourtant restait pur, d’un beau bleu noir, piqueté d’étoiles. Il y en avait une, énorme, et Vézoron attiré par elle marchait, marchait, prêt à chaque pas de s’écrouler, tendu vers un seul but : trouver l’étable pour y déposer son précieux fardeau à l’abri du froid, de la bise et de la neige et lui pour y mourir, car il sentait que son cœur ne tiendrait plus longtemps.

 

Leur calvaire fut long, mais enfin ils atteignirent cette petite cabane, perdue au milieu des champs. Il y avait de la paille et un bon bœuf s’y était aussi réfugié dés que la neige s’était mise à tomber. Il les regarda entrer d’un air bienveillant, comme pour dire : « Venez, vous êtes chez vous, c’est pas grand mais on se serrera un peu. »

 

Vézoron s’écroula au côté du bœuf dont la chaleur lui fit du bien, mais il se sentait si mal qu’il pensa mourir. Ses yeux se refermèrent et il s’effondra.

 

Peu de temps après, il sentit descendre sur ses membres et sur son corps comme une douce fraîcheur, comme un baume qui effaçait toute douleur. Vézoron se crut au paradis des ânes et il ouvrit les yeux...

 

Dans l’étable une lumière douce, venant d’on ne sait où rendait tout irréel. La vieille étable était devenue un palais. Même les toiles d’araignée étaient comme un tissu de joyaux précieux, la paille comme le plus riche tapis, le bœuf, majestueux comme un majordome, redressait fièrement le col sur lequel un peu de rosée, en collier, lui mettait des perles.

 

Une mélodie douce comme un chant d’ange descendait venant du ciel. La belle dame, rayonnante et plus belle encore, reposée et souriante inclinait la tête vers la mangeoire richement garnie d’un peu de paille dorée et fraîche, plus somptueuse que le plus riche coussin brodé d’or des rois.

 

Dans cette mangeoire, et Vézoron ressentit à cette vision le plus intense bonheur, la plus profonde joie, reposait un petit enfant divinement beau. La grande lumière et la douce paix qui émanaient de lui transformait cette étable en temple accueillant et recueilli.

 

L’homme à la barbe douce, à genoux, semblait perdu en une profonde adoration et la belle dame en prière contemplait l’enfant, ses deux longues mains croisées sur son cœur.

 

Vézoron, incroyablement heureux, avança timidement son vieux museau pelé tout près de l’enfant et la petite menotte du bébé vint se poser sur son front ridé et sale. Fermant les yeux, Vézoron crut entendre l’enfant lui dire :

 

« Vézoron, tu es maintenant mon âne. Tu resteras dans cette étable avec des anges pour te soigner jusqu’au jour où je ferai mon entrée triomphale dans la grande ville en roi des hommes et des choses. Mes anges t’amèneront à moi et c’est sur ton dos que je veux traverser la multitude. Tu marcheras sur les manteaux qu’ils étendront sous tes pas. Ils chanteront leur joie en agitant des rameaux. Et toi, mon âne, tu seras de tous les animaux, celui à qui de tous les temps on aura fait le plus d’honneur. »

 

 

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Commentaires

Joli conte qui rend à l'âne la douceur de son regard.
Joyeux Noël... de la Cité des ânes.
Bonjour à toute la famille & à bientôt.

Écrit par : Tania | 25/12/2009

Ce conte m'a beaucoup touchée Doulidelle.
Dans ces temps où la jeunesse et la santé sont érigées en qualités et non en privilèges, vous apportez tant de douceur, de générosité. Merci.

Écrit par : colo | 28/12/2009

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