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15/12/2009

Ch. 6 - La libération par les Alliés

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES.

 

°°°°°

 

PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.


Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.


 

 

AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

REPÉRES DU CHAPITRE 6. {6.1} Fin 1944, suite au débarquement des alliés, nous sommes renvoyés chez nous, jusqu’à la libération, en juin - Bruxelles est laissé aux débordements des lâches (les autres sont encore au combat) qui cherchent à se dédouaner en traquant les soi-disant « collaborateurs » (qui eux se sont enfuis) avec des armes « de grenier » - Mes voisines feront partie de leurs victimes - {6.2} Rapprochement de situation avec mes condisciples de Kongolo laissé aussi aux débordements des lâches - {6.3} Le scoutisme intégral {6.4} Épopée valeureuse du seul survivant de Kongolo, mon ancien chef scout, à travers la brousse et qui retournera, seul missionnaire chez les bourreaux de ses camarades. {6.5} La vie au collège (anecdotes)

 

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier) du blog.

 

{6.1} Le 6 juin 1944, est un jour comme les autres, encore légèrement couvert, qui fleure cependant l’été et la joie de vivre.

 

Eisenhower, commandant en chef des forces alliées, qui a guetté une amélioration du temps, lance sur les côtes de Normandie une opération incroyable de débarquement avec des moyens techniques et logistiques qui resteront peut-être uniques dans l’histoire de l’humanité.

 

Des barges de débarquement spécialement conçues déversent sur les plages des troupes bien entraînées, supérieurement équipées et bien soutenues par l’environnement matériel le plus sophistiqué et le plus gigantesque qui soit.

 

Malgré une résistance allemande acharnée, les Alliés consolident leur tête de pont en Normandie, débarquent le 15 août dans le midi de la France et conjointement, les deux armées libèrent Paris le 25 et Bruxelles quelques jours après, le 5 septembre.

 

Le vide laissé par la débâcle des Allemands qui redoutaient l’encerclement que provoquerait la jonction de l’armée de l’Anglais Wilson et du Français de Lattre de Tassigny, qui avait pris pied en Provence avec celle des débarqués de la Manche ne fut pas tout de suite comblé par les alliés plus préoccupés de reprendre Anvers et ses installations portuaires.

 

Si bien que Bruxelles se trouva, très peu de temps, dans un vide de pouvoir que mirent à profit les traditionnels « pilleurs d’épave » et « rats » toujours si nombreux en pareille circonstance.

 

C’était le début de septembre et il faisait beau et chaud, la nature s’était gorgée de soleil et d’été. Plantureusement, la ville s’étalait dans une douce tiédeur repue. Les sorbiers des rues et les arbres du parc proche se coloraient déjà.

 

Nous entendions au loin un bruit sourd de canon et des hurlements d’avions en piqué.

 

Le vieux poste de radio, notre bon compagnon de guerre, complice de nos écoutes interdites des émissions londoniennes, nous tenait heure par heure au courant de notre libération imminente et nous rassurait en nous informant du recul de l’armée allemande prise en tenaille, vers des positions de repli.

On vivait sur le seuil des portes, en quête de nouvelles. Une rumeur sauta de maison en maison : des Allemands en débandade se traînent lamentablement sur la chaussée de Louvain toute proche. Je m’éclipsai dangereusement pour aller voir ça.

 

C’était pitoyable et angoissant tout à la fois. De pauvres diables, morts de peur, hirsutes et mal rasés, se traînaient, certains sans armes.

 

On les regardait de très loin, caché dans l’ombre des portes cochères. A quelques mètres de moi, un homme qui aurait pu être mon père, traînait de gros godillots et une couverture qui sortait de son sac.

 

Je me demandai pourquoi ces malheureux ne se rendaient pas : ils ne rejoindraient jamais les autres qu’on venait d’entendre passer dans des camions et toutes sortes d’engins motorisés. Sans doute que, pour un soldat, la peur de l’ennemi et l’humiliation de la défaite sont prépondérantes.

 

La ville se replongea dans sa torpeur d’été, à peine entendait-on un roulement lointain difficilement définissable : canons, tanks ou orage ?

 

C’est alors que sortirent les lâches, les profiteurs, les faux résistants, les pilleurs…la basse lie qu’on n’imagine pas sommeiller dans la masse de « braves gens » qui, habituellement, nous entourent.

 

Ils entrèrent dans notre rue en matamores, guidés par la haine ridicule de petits imbéciles qui leur désignaient les « collaborateurs ».

 

Ils brandissaient un vieux fusil ou un revolver de grenier et portaient un brassard blanc sur lequel ils avaient inscrit grossièrement « F.I. », « Force de l’intérieur », s’inspirant des « FFI » français dont on parlait beaucoup.

 

Pour certains d’ailleurs, c’était une manière de se dédouaner d’actions illicites « collaboratrices ». D’autres « rats », plus intéressés, poussaient précipitamment de pleines charrettes de « butins».

 

Les faux résistants eurent tôt fait d’entrer dans certaines maisons «désignées» comme abritant des traîtres à la patrie et d’en sortir les prétendus collaborateurs. Les vrais coupables, ceux qui avaient vraiment trahi et aidé l’ennemi, s’étaient bien sûr enfuis et cachés.

 

Faut-il encore rappeler que, pendant toutes ces périodes troublées, la rue était devenue, surtout par temps chaud, un lieu de réunion et de palabres.

 

Le père de notre voisine Micheline, dans ces forums de quartier, fort pessimiste, donnait aux alliés, surtout au début de la guerre, peu de chance de triompher d’Hitler. En fait, il disait tout haut ce que beaucoup pensaient.

 

Désigné « collaborateur » par on ne sait trop qui lui voulait du mal, il fut emmené avec ses filles dans la tristement célèbre caserne Dailly où ils se retrouvèrent avec d’autres pauvres diables plus ou moins coupables de propos favorables aux Allemands.

 

Je garderai toujours enfui au fond de moi le souvenir écœurant d’une populace vociférante et vicieuse qui traînait des pères et des filles injustement accusés de collaboration.

 

Je verrai toujours les crânes grossièrement rasés et bleuâtres des femmes, la terreur dans leurs yeux, les bousculades honteuses, l’angoisse, la peur et les larmes qu’elles n’osaient pas pleurer.

 

Mais d’où sort-elle donc cette honteuse lie humaine qui bouillonne toujours en masse quand elle est laissée à elle-même ?

 

Des mains de griffes se tendent

Avides et cruelles.

Elles sont jeunes, elles sont belles

Et eux sont sales,

Les yeux vides et fous.

 

"FR">Elles sont nues, au pilori,

Les cheveux fauchés en blé

Comme moisson, à leurs pieds.

Ils sont sales, ils sont fous,

Hurlant leur turpitude.

 

Elles sont belles, elles sont pâles,

Aux tempes des galops de chevaux fous.

On hurle, on crie, breugueulant

La bière qui coule en bave.

 

On relâcha mes deux voisines que je n’ai plus jamais revues, elles furent sans doute recueillies par leur famille.

 

Quant au père, il ne résista pas et mourut quelques semaines plus tard, terrassé par une crise cardiaque. Pendant les jours d’ignominies, on avait tracé au goudron, sur sa devanture, un cercueil avec une croix gammée.

 

{6.2} Ces événements m’ont toujours amené à les mettre en parallèle avec d’autres situations : ainsi, je n’ai pas manqué d’établir un rapport de causalité en ce qui concerne le sort de mes deux voisines et celui de mes anciens compagnons de collège exécutés à Kongolo.

 

J’entendais la même clameur monter des même foules avec la toujours même avilissante cruauté. Je n’ai pu m’empêcher d’associer ces deux souillures : celle des hommes blancs abandonnés par leur civilisation et celle des hommes noirs, eux aussi laissés aux primaires instincts de leurs congénères.

 

Leurs mains de griffes se tendent

Avides et si cruelles.

Eux si bons, eux si doux,

Les regardent tristement.

 

Ils sont sales,

Les yeux vides et fous,

Eux sont nus au pilori,

Dépouillés, fauchés en blé

En moisson qui ne peut plus lever.

 

Ils sont sales, ivres et fous

Hurlant leur turpitude.

Eux sont beaux, eux sont pâles,

Aux tempes des galops de chevaux fous.

On hurle, on crie, breugueulant

La bière qui coule en bave.

 

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{6.3} Le scoutisme intégral instauré dans le collège me plaisait beaucoup, mais ce n’était pas l’avis de tout le monde. Les congés du dimanche et du jeudi après-midi (trois heures) ainsi que les autres périodes de détente étaient principalement consacrés à des activités de patrouille qu’on le veuille ou non.

 

Cette contrainte devint finalement beaucoup trop lourde, difficile à supporter et sans doute contraire au développement de nos personnalités. Cette expérience de scoutisme intégral fut d’ailleurs abandonnée après quelques années.

 

Nous avions chaque dimanche un « grand jeu » pour lequel nos chefs s’ingéniaient à nous créer des situations, décors et atmosphères dignes des plus romanesques épopées.

 

Cette activité extérieure hebdomadaire nous libérait de notre « prison » et des jeux d’équipe bien combinés par un chef de troupe astucieux devaient combler nos natures imaginatives.

 

La première année, j’eus la chance d’avoir un chef de patrouille très large d’esprit. Il s’appelait Jules (totem Poulain). Très ouvert et jovial, il nous accordait beaucoup de liberté, sous sa responsabilité, en nous laissant le champ libre, ce qui me permettait de donner libre cours à mes besoins d’évasion dans des lieux interdits comme les bords de l’étang.

 

{6.4} Nous, ses petits scouts, étions loin de nous imaginer que ce CP (chef de patrouille) au grand cœur, serait plus tard le seul survivant du massacre de Kongolo, le premier janvier 1962.

 

Vingt missionnaires y seront tués par une soldatesque ivre. Unique rescapé, il sera sauvé de justesse par un soldat et rapatrié en Belgique par un officier de l’ONU.

 

Le plus surprenant et le plus admirable fut que cet homme, étonnant de courage et de témérité, retourna quelques mois plus tard, en mai 1962, seul survivant de la mission saccagée, pour sauver ce qui pouvait l’être encore et tout refaire avec l’aide des autochtones auprès desquels il jouira de la plus grande considération, en le respectant comme un sorcier.

 

Héros d’une épopée remarquable sous le ciel embrasé du Congo en pleine folie anarchique, il se dépensera, au péril de sa vie, pendant près de deux ans, revenant inlassablement reconstruire des lieux que des Mulélistes, Simbas et autres Maï-Maï ne cessaient de saccager, massacrant tout sur leur passage.

Dans mes cogitations métaphysiques, je pense souvent à lui, à sa destinée, à son idéal de candidat martyr, à ses motivations…

 

Pendant quarante ans, asthmatique, il se surpassera physiquement, infatigable, indomptable, merveilleux d’idéal…

 

Quand il revenait en Europe, comment surmontait-il le découragement provoqué par la vision de son Eglise malade à mourir ?

 

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{6.5} Dès mon entrée au collège, j’eus comme voisin de banc un garçon qui deviendra un vrai copain et qui s’appelait Guy.

 

Il était plus sérieux et plus calme que moi qui dissipais tout le monde à coup de pitreries, aussi mon oncle encourageait-il cette camaraderie en espérant que son influence contribuerait à mettre un peu de plomb dans ma cervelle.

 

Ce fut vrai, Guy me convenait bien. Un rien cartésien, il aimait inconsciemment l’ordre et la méthode tout en raffolant cependant de se laisser emporter par la fantaisie et c’était là son originalité.

 

Il ordonnait mes idées farfelues, ce que j’appréciais beaucoup. Je ne lui parlai jamais de ma faculté de dédoublement car je la cachais à tout le monde par crainte du ridicule.

 

Mais notre camaraderie se concrétisera surtout lorsque nos dirigeants scouts, dans le but de l’encourager, nous confièrent la responsabilité d’une patrouille dont Guy devint le chef et moi le second.

 

Nous fîmes, je crois, du bon travail et notre équipe fonctionnait bien. Cette responsabilité me convenait et ce fut le départ de l’attrait que j’ai depuis ressenti pour les responsabilités et la culture de l’esprit.

 

Enfant des villes, je découvris les bois et la campagne et me penchai sur les plantes et les insectes qu’ensuite, je ramassais et collectionnais.

 

Nos livres scouts étaient de précieux conseillers pour herbiers et expériences entomologiques qui ne tardèrent pas à me passionner.

 

Guy et moi fûmes loin d’être des modèles de conduite et voici pour preuve, l’histoire d’un maraudage épique dans les fruitiers du collège, situés dans les greniers et pratiquement inaccessibles aux élèves.

 

De l’extérieur, nous avio ns localisé l’endroit où devait se trouver entre autres un aréopage de doctes poi res williams dodues, délicieusement parfumées, mûrissant lentement, se blottissant douillettement dans leur lit de paille dorée. Rien qu’à y penser, en les évoquant, l’eau m’en remplit encore la bouche.

 

Supposant que le grand escalier d’honneur devant la grande entrée qui menait à l’étage des chambres de nos cerbères devait donner accès, quelque part, à des greniers lorgnant les fruitiers ou du moins en percevant les délicates sente urs, nous profitâmes de quelques périodes d’un relâchement de surveillance pour tenter une reconnaissance du terrain.

 

Après le grand escalier d’honneur venait un grand palier de réception donnant sur le bureau du supérieur avec, à sa gauche, une grande niche mystérieuse, entièrement tapissée de toile peinte de motifs stylisés, et dans laquelle trônait une crédence liturgique.

 

Nous avions cependant observé qu’une sorte de découpe peu apparente, bien camouflée dans les dessins, devait servir de porte. Le trou, vraisemblablement prévu pour introduire une clef, se laissa tripoter avec le fer recourbé que nous avions bricolé et la serrure, fort vieille et consentante, ne résista pas.

 

Un escalier aux marches raides grimpait tout droit sous les combles. Très excités et un cœur palpitant d’oiseau fou, nous nous y précipitâmes pour trouver l’invraisemblable capharnaüm propre à tout grenier respectable.

 

Enjambant valises, vieux accessoires religieux, cartons, tableaux fendus ou troués d’iconographies pieuses et désuètes, ainsi que des choses incroyables et indéfinissables ramenées par l’un ou l’autre des nombreux missionnaires de passage, nous finîmes par aboutir à un mur que nos sens olfactifs, affinés par le désir, désignait comme mitoyen du fameux local où se prélassaient les objets de nos rêves gourmands.

 

Nous comprîmes vite que ce mur présentait des faiblesses d’inviolabilité dans sa partie supérieure, là où la brique suit mal la toiture et où la main passe facilement pour la déchausser d’un mortier de chaux que le temps a rendu friable.

 

Nous eûmes tôt fait de nous y ménager un passage suffisant pour nous emparer de ces succulentes et pansues merveilles que nous dégustâmes religieusement, confortablement installés, le dos au mur et les pieds écartés écrasant scandaleusement un tas de bondieuseries.

 

Après avoir soigneusement replacé les briques, pour nous réserver d’autres incursions, nous regagnâmes la cour de récréation où il nous sembla que personne ne s’était aperçu de notre absence.

 

Malheureusement, ce fut notre seule occasion de maraudage en grenier, le passage camouflé et sa fameuse serrure ne se laissant plus jamais violenter. Nous supposâmes que la mécanique que nous trompâmes facilement à l’aller, et qui ne prétendit plus fonctionner au retour, fut remplacée par un dispositif solide que nous ne pouvions plus forcer.

 

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Comme tout bon potache qui se respecte, nous cherchions à tromper le côté barbant des cours par toutes sortes d’intermèdes rigolos au détriment de nos braves et si dévoués mentors.

 

Début mars de cette année-là, le long et rude hiver aidant, nous étions survoltés et les petites chaudières de nos crânes prêtes à exploser. Il nous fallait à tout prix une victime suffisamment pataude pour que sa réaction fut facilement contrôlable.

 

Elle fut toute trouvée en la personne d’un bon vieux gros Père, notre professeur de néerlandais, cours qui, en Belgique francophone, est injustement négligé et traditionnellement chahuté.

 

Légèrement dur d’oreille et alourdi par son embonpoint, il avait la réaction lente bien que dure et ferme.

 

Le chahut projeté n’était donc pas sans présenter un certain risque, mais nous n’en avions cure et l’action fut soigneusement préparée.

 

Je ne sais quelle mouche m’a piqué, ni quelle audace irréfléchie m’a poussé à me cacher sous le bureau faisant corps avec l’estrade.

Mais, voici la relation historique de l’événement :

 

Heure 0 : le Père entre dans l’arène en dodelinant de la tête ; se hisse sur l’estrade, en s’appuyant sur un genou et écrase le siège de tout son poids. Il comprend très vite que j’ai changé de place et me suis fourré dans l’ouverture destinée à ses jambes et, peu contrariant, s’en accommode en me coinçant entre ses grosses bottines. Il s’installe confortablement tout en enfonçant ses énormes guibolles dans ma cache. Cette position « privilégiée » me permet d’apprécier le parfum hautement suave d’une vieille soutane exhalant des relents de graillon.

 

Heure +12 : déclenchement de la 1ère opération – la carte de Belgique, au mur, se met à voler comme si un vent de courant d’air cherchait à l’emporter. Le Père, intrigué, la regarde et semble ne pas comprendre. Nous nous tenons tous bien cois, le nez dans nos cahiers ; y compris le manipulateur dont la main, commandant un fin et invisible fil de pêche, s’est mise en position innocente.

 

Heure +20 : un profond et long gémissement se fait entendre qui semble s’élever du fond de la classe. C’était un occupant des derniers bancs qui actionnait, au moyen d’un bâton glissé sous son siège, la pédale de l’harmonium qui se trouvait derrière nous et dont nous avions bloqué quelques touches au moyen d’un livre glissé sous son couvercle. Ces instruments de musique d’église, nécessaires au clergé des pays de mission, étaient à la disposition des maîtres et élèves, au fond de chaque classe.

 

Le Père s’interrompt, perplexe et donne l’impression de rechercher un bruit venant du dehors. Sans se départir de son calme, il continue sa leçon mais la durcit en nous imposant des exercices difficiles et une matière rébarbative.

 

Heure +25 : le préposé aux gémissements de l’harmonium réitère sa manœuvre, mais sans plus de succès. On dirait que le Prof est sourd.

 

Heure +27 : déclenchement de la phase 2 de l’opération « fil de pêche ». La carte suspendue à droite du professeur est prise de tremblements hystériques, à tel point qu’elle s’étale sur l’estrade (rires étouffés).

 

Le professeur, imperturbable, demande à un élève de la réinstaller, ce que celui-ci fait difficilement, le fil de pêche s’étant bloqué dans le banc du manipulateur ; pris de panique, il tire, casse le fil et s’étale en embrassant le tableau (rire général et rappel à l’ordre glacé).

 

Heure +30 : le bâton se bloque sous la pédale de l’harmonium et sous le banc de l’opérateur qui abandonne fort peu glorieusement.

 

Nous sommes de plus en plus désappointés de la tournure que prennent les événements et sentons que le moment de la reddition va bientôt sonner.

 

Dans mon « alcôve » insalubre et malodorante, je sue sang et eau, mais n’ose pas me manifester.

 

Le Père se lève pour écrire au tableau une liste de mots particulièrement difficiles à étudier, réservés à d’éventuelles tortures cérébrales disciplinaires.

 

J’essaye de me dégager pour aspirer un air plus sain, mais ne réussis qu’à recevoir, en plein estomac, les pieds de la chaise du professeur qui, s’y arc-boutant de son large postérieur, me plaque tout au fond de ma cache.

 

Heure +32 : un franc-tireur de dernière minute, courageusement mais inutilement, tente de déclencher la phase 3 de l’opération « fil de pêche » qui consistait à faire tressauter l’encrier du Prof grâce à un mécanisme habilement conçu au moyen de trombones et d’élastiques. Dès la première tentative, le Père bloque le système en posant dessus, très innocemment, son gros dictionnaire.

 

Heure +33 à fin de cours : les belligérants, matés, le nez plongé dans cahiers et bouquins, tentent d’endiguer l’avalanche de travaux inhabituels et particulièrement difficiles qui les attendent par une reddition peu honorable avec au creux de l’estomac une profonde angoisse sur fond de sanctions disciplinaires à venir et la perspective d’un bulletin catastrophique à justifier auprès de leurs géniteurs respectifs.

 

Quelques minutes avant la fin du cours, le Père s’arrête de parler et nous regarde tous sans colère.

 

Il passe les pouces dans la double corde qui sert de ceinture aux spiritains. Avec un sourire dans ses petits yeux, beaucoup de tendresse et semble-t-il une certaine nostalgie, il prononce d’une voix lente et douce :

 

- Vous êtes aujourd’hui dispensés de tous travaux et sanctions. Veuillez, s’il vous plaît, sortir de classe en bon ordre et sans manifestation.

 

Le plafond se serait ouvert dans un ciel tout bleu de paradis que nous n’aurions pas été plus surpris et ravis, mais avec au fond de nous-mêmes le remords et un sentiment de coupable et profonde injustice envers celui qu’irrévérencieusement et méchamment nous appelions « gros crevé ».

 

Quant à moi, aussi penaud et repentant qu’eux, je sortis, peu flambard, de ma cache, le profil aux genoux et les reins brisés.

 

 

HYMNE AUX VIEUX PROFS DESABUSES

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Vous avez des yeux de cœur

Qui toujours regardent dedans ;

Vous avez souvent l’âme triste

De ceux qui ont perdu le temps.

 

Vous cherchez loin devant

Un rêve qui n’est plus ;

Vous avez une âme d’enfant

Qui pleure son paradis perdu.

 

Vous battez un cœur de fièvre

Et des yeux de paradis fou ;

Vous aimez les enfants des autres

Pour leur donner toujours plus

En perdant souvent votre âme

Qui s’abîme au fond d’un trou

Que vous bourrez de restes d’amour,

Pour en éteindre la flamme.

 

Vous pleurez votre vieux cœur

Qui se meurt sans passion,

Et qui souffre toujours

Car il n’a plus raison.

 

 

Tous les enfants des autres

Sont avec les vôtres

Les enfants du rêve

Que vous avez perdu.

 

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Commentaires

A chaque catastrophe naturelle, tous ces élans de solidarité du monde entier me touchent beaucoup. En revanche on peut voir les 2 aspects de l'homme : Je trouve cela ahurissant la spéculation qui se fait sur ces catastrophes. Entre ceux qui volent dans les maisons, et ceux qui spéculent sur les matières premières, il y a de quoi en être vraiment dégouté. A croire qu'ils sont inhumains ...

Écrit par : Jogos de vestir | 28/01/2010

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