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11/12/2009

Ch. 5 - Le petit séminaire, les grenouilles et l'étang

 

 

 

RÉCIT DÉTAILLÉ D'UN LONG CHEMINEMENT

DE RECHERCHE D'UNE VÉRITÉ

SUR LA MOTIVATION D'EXISTER

ET LA VALEUR DE NOS CROYANCES.

 

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PROPOS D'UN OCTOGÉNAIRE PROVENANT

D'UN MILIEU FONCIÈREMENT CHRÉTIEN

ÉLEVÉ DANS CETTE FOI

ET EN AYANT BÉNÉFICIÉ DE

TOUS LES AVANTAGES

MAIS SUBI LES CONTRAINTES,

ET QUI A CONSACRÉ LES DIX ANNÉES

QUI VIENNENT DE S'ÉCOULER Á

S'INTERROGER SUR LES MOTIVATIONS D'EXISTER.

ET LA VALEUR DES CROYANCES.

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Les 850 pages de l'ouvrage seront publiés par blog

d'environ 25 pages, deux fois par semaine.

Ceux qui voudraient « naviguer » dans les pages du texte

pour en avoir un « aperçu » peuvent utiliser le curseur

qui fera défiler les repères entre petites accolades  { }

situés au début de certains paragraphes

et ainsi trouver rapidement un passage

suivant les repères { } mentionnés en début de chapitre.

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AVERTISSEMENT : Que le lecteur, soucieux de discrétion, ne s’étonne pas d’un déballage de sentiments et faits personnels aussi intimes et détaillés. Ils ont été dictés par le souci d’apporter de l’espoir à ceux qui sont « un genou à terre » parce qu’écrasé par le malheur et même « les épaules au tapis » de la défaite et du désespoir, en leur communiquant l’enthousiasme de vivre et la valeur réconfortante du rêve qui a permis à l’auteur de ces lignes de retrouver le bonheur chaque fois qu’il l’a perdu, malgré les avatars d’une vie particulièrement douloureuse et difficile. D’autre part, cette « impudeur » des sentiments lui a cependant été imposée par la nécessité de bien développer le contexte environnemental qui lui a permis de tirer les conclusions finales personnelles qu’il ne demande à personne de partager : il s’avoue agnostique par loyauté de pensée avec l’athéisme comme hypothèse de réflexion.

 

 

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Chapitre 5 - Gentinnes, les grenouilles et l'étang.

TABLE DES REPÈRES DU CHAPITRE : {5.1} Une aventure ridicule avec une voisine me pousse, par timidité, à prétendre que je me destine au sacerdoce - Rapportée par mon frère, cette annonce me place à l’avant-scène de mon milieu très chrétien (il y a un frère prêtre de chaque côté) et me voila embarqué au petit séminaire de l’autre oncle, religieux de la congrégation des Spiritains, qui en était le supérieur - {5.2} Les premiers jours en internat furent difficile pour un petit garçon, très pudibond , ne connaissant rien de la vie et du sexe qui pour lui n’était que la source des fautes graves du sixième et neuvième commandement. - {5.3} Horaire difficile dans un établissement qui préparait à leur avenir de futurs missionnaires d’Afrique - {5.4} Évocation du drame de Kongolo où furent assassinés, le 1 janvier 1962, la plupart de mes anciens condisciples qui s’y sont retrouvés - {5.5} Histoire d’un enfant, d’une grenouille et de l’eau - {5.6} Le petit juif qui se cache parmi nous - {7} Les « résistants » et les « clandestins ».

(Ceux qui désirent consulter la table complète des "repères" cliqueront sur "Table matières, dans notes récentes, sous le calendrier) du blog.

 

 

{5.1} Petites causes, grands effets, a-t-on coutume de dire. Un événement insignifiant en soi se produisit un jour qui donnera à mon existence une orientation douloureuse et difficile.

 

Une voisine de quinze ans, Micheline, sans s’en rendre compte, par coquetterie et pour taquiner les garçons se divertit à mes dépens ; les autres, ma timidité et le contexte religieux de l’époque firent le reste.

 

La guerre, l’occupation allemande et l’absence de véhicules avaient transformé les rues de Bruxelles en grandes surfaces de jeux et de réunions.

 

Mes parents, contraints par l’exiguïté de l’appartement, avaient toléré que mon frère et moi allions jouer dans la rue avec certains jeunes du voisinage qu’ils estimaient fréquentables.

 

Aux grandes vacances de 1943, j’avais encore treize ans et me trouvais, un soir de canicule, en grand bavardage avec des jeunes plus âgés.

 

Micheline, voisine très jolie et fort entourée, faisait des coquetteries et les garçons étaient bien excités.

 

Nous avions sorti des chaises et formé un cercle. Mon frère et moi, trop jeunes, ne nous sentions pas très concernés par ce badinage.

 

En panne d’initiatives aguichantes, Micheline vint se placer derrière moi et m’enlaçant de ses jolis bras, me cala contre le dossier de la chaise sur laquelle je me trouvais campé, posa sur mon visage brûlant de confusion sa joue fraîche et parfumée pour sortir d’une voix vibrante un « mon amour » faussement passionné.

 

Les autres, pour s’amuser, embrayèrent, à ma grande confusion : j’étais écarlate et prêt à exploser. En pleine panique, la seule échappatoire qui me vint à l’esprit fut de crier : «  Je ne veux pas de ça, je veux me faire curé ! ». Il est même probable que j’ai dit « prêtre », curé étant plutôt un terme générique péjoratif utilisé par les non-croyants.

 

Voilà comment, un jour, je m’empêtrai dans un truc qu’il me fallut près d’une dizaine d’années pour en sortir et qui fut le premier jalon de ma prétendue « vocation ».

Mon frère Pierre, rapporta l’incident à la maison. Devant l’intérêt que je lisais dans les yeux de mon entourage, je ne niai pas, ne voulant surtout pas révéler la raison réelle de ma déclaration.

 

Il est important maintenant que je décrive le climat particulier dans lequel vivaient les familles croyantes de l’entre-deux-guerres afin de faire mieux comprendre l’état d’esprit dans lequel je me trouvais.

 

Dans les pays chrétiens, comme la France et la Belgique, le clergé était puissant, sans être opprimant comme par le passé.

 

Depuis l’encyclique « Rerum novarum » et le suffrage universel, les milieux chrétiens s’étaient démocratisés et le clergé, ayant compris d’où venait le vent et où se situaient les champs de recrutement, s’intéressa davantage aux économiquement faibles, aux classes laborieuses et aux petits bourgeois des professions libérales.

 

Il faut aussi rappeler qu’à cette époque, trois courants sociaux et politiques se partageaient le pays : les catholiques, les libéraux et les « rouges », socialistes et communistes.

 

Les libéraux prônaient la libre pensée et se trouvaient donc opposés aux catholiques soumis aux impératifs philosophiques de l’église romaine.

 

Les socialistes et les communistes, quant à eux, influencés par les athées Marx, Engels et Lénine voués à la lutte des classes, défendaient la liberté des populations dites laborieuses abusivement exploitées par ceux qu’on appelait alors les capitalistes.

 

En Belgique, dans la première moitié du siècle passé, le socialisme et le communisme s’étaient surtout implantés dans les régions industrielles et minières du Borinage et du Bassin liégeois.

 

Le milieu rural belge était majoritairement catholique et soumis aux impératifs cléricaux.

 

Les libéraux, minoritaires, étaient jugés infréquentables par ces groupes sociaux qui les jugeaient ennemis de l’église.

 

L’enseignement était confié par la majorité communale catholique aux maîtres issus des écoles normales chrétiennes, lesquelles, bien entendu, respectaient les diktats du clergé.

 

Ma famille, originaire des Ardennes et du Namurois, était fondamentalement catholique et cléricale.

 

Il y avait un prêtre de chaque côté : l’oncle, vedette du chapitre précédent, et un frère de mon père, avant-dernier du clan qui s’était laissé attirer, jeune gosse de douze ans, par le côté aventureux et glorieux du missionnaire d’Afrique mais aussi par le cadre romanesque de l’ancien château de Gentinnes transformé en petit séminaire, avec son bel étang.

 

Les circonstances, la guerre, ainsi que plus tard une infirmité visuelle, ont voulu que ce cher oncle ne posât jamais un seul pied dans cette Afrique de ses rêves.

 

Il fut, dés la fin de ses études, affecté à l’enseignement, dans ce qu’on appelait alors un petit séminaire. C’était là qu’on embrigadait les jeunes qu’un père propagandiste, sillonnant la Belgique, recrutait en faisant miroiter lors de conférences et projections cinématographiques, tout l’idéalisme et le merveilleux de l’aventure exotique des prêtres en missions africaines.

 

Le film, projeté en noir et blanc et muet, était habilement monté de manière à susciter dans le cœur de jeunes garçons d’une douzaine d’années, idéalistes et épris d’aventures, des vocations religieuses.

 

Il me fut donné l’occasion, à la fin de leur vie, d’avoir avec mes deux oncles des conversations qui m’ont fait conclure, sans trop me tromper, que ces deux hommes placés dans un autre contexte d’époque (l’actuelle, par exemple) auraient choisi une autre orientation.

 

Si l’oncle de Vonêche ne fut pas attiré par l’aventure de l’Afrique, il fut sans doute tenté, comme beaucoup de jeunes des milieux catholiques ruraux de son époque, par la grande considération dont ils étaient l’obj et quand ils s’engage aient dans cette voie.

 

Aussi, je tiens à manifester dans ces pages toute l’admiration, la chaleureuse estime et l’affection que je ressens pour ces deux hommes. Ils furent des modèles de courage et d’abnégation, de renoncement et de droiture.

Ils assumèrent avec dignité et respect de l’engagement un choix de jeunesse qui par la règle sacerdotale est irrévocable et qui n’aurait peut-être pas été le leur à une autre époque.

 

Tout ce qui précède me permet aussi de faire mieux comprendre le climat particulier dans lequel je baignais.

 

Mon entourage familial, issu de la très chrétienne ville de Ciney dans le Condroz namurois, accueillit avec une évidente satisfaction bien que teintée de prudence, mes intentions de vie sacerdotale.

 

Mes oncles furent consultés et m’interrogèrent. Ils me parurent assez embarrassés et beaucoup moins emballés que les autres. Je suppose qu’ils avaient perçu l’ambiguité et la fragilité de mes intentions.

 

L’oncle Paul, préfet de discipline de Gentinnes, crut bon de présenter une solution qui lui semblait la meilleure : entrer dans son collège où il pourrait m’orienter, me suivre et me conseiller.

 

Cet établissement comme je le signalai plus avant, était destiné à former des futurs missionnaires. A la demande de mon oncle, ses confrères tolérèrent trois exceptions : Jacques, un cousin, fils de la sœur aînée de mon père et deux de ses copains de Winterslag, bourgade minière de Campine d’où ils provenaient.

 

Voilà comment, un beau jour de septembre 1943, en pleine guerre, je me retrouvai avec Jacques, mon cousin, et ses deux copains à la salle d’accueil du collège où étaient reçus les « nouveaux ».

 

Une atmosphère fébrile et inquiète y régnait, faite de l’angoisse camouflée des mamans et de leurs rejetons affolés.

 

C’était la première fois, pour la plupart, qu’ils quittaient le tiède giron familial pour une parenthèse monastique d’au moins trois mois, avec toutes les contraintes physiques et morales qu’elles comportaient et qui n’étaient interrompues qu’aux vacances de Noël, Pâques et fin d’année scolaire.

 

Les pensionnaires du collège étaient logés dans de grands dortoirs : il y en avait un pour les « petits » (c’est-à-dire nous), un autre pour les « moyens » (quatrième et troisième latines) et les « grands »(secondes et rhétoriques).

 

Comme nous nous trouvions dans un couvent de religieux, il y avait ce qui est appelé « la clôture », c’est à dire des locaux interdits aux « laïcs » qui n’avaient accès qu’à la salle de réception, la salle des fêtes, le réfectoire, la chapelle et par exception, le jour de l’entrée des « petits », leur dortoir.

 

Sans crainte de frôler le ridicule et comme quoi les petites causes peuvent avoir de grands effets, je dois raconter ici que ma plus grande appréhension fut de penser que j’allais devoir me déculotter en public dans le grand dortoir des petits, pour enfiler un pyjama.

 

J’étais d’une pudeur excessive à cause du type d’éducation que j’avais reçu faisant tabou du sexe et de tout ce qui y avait trait.

 

Depuis plusieurs jours, je faisais des cauchemars et me retrouvais la nuit, en rêve, en courte chemise et sans culotte, coupable et terrorisé d’une peur physique pleine d’angoisse.

 

Avec le recul du temps, on réalise l’incroyable fossé qui sépare nos générations confrontées à deux systèmes aussi excessifs l’un que l’autre.

 

De nos jours, la libération de la pensée a donné à l’individu une grande liberté de conscience, même chez les croyants. Cette libération des esprits s’est étendue comme une tache d’huile, provoquant un emballement grave, avec comme résultante un relâchement dangereux des mœurs.

 

Par contre dans un passé qui fut celui des seniors d’aujourd’hui, régnait un rigorisme ridicule qui jetait opprobre et exclusion sur tout ce qui touchait le sexe.

 

On osait à peine en parler, les parties inférieures du corps étaient l’objet d’une pudibonderie ridicule. (De là, l’angoisse qui m’habitait à l’idée de montrer, en me dévêtant, ne fut-ce qu’un rien de bas-ventre.)

 

L’initiation sexuelle mettait éducateurs et parents dans un embarras profond et il me fut rapporté que certaines jeunes femmes de ma famille s’étaient trouvées, la veille de leur nuit de noces, absolument inconscientes de ce qui allait leur arriver.

 

En ce qui me concerne, il faut que je détaille les avatars de ma propre initiation.

 

Comme tout adolescent bien constitué, je me posais des questions sur la procréation et les rapports physiques qui devaient exister entre deux êtres de sexe opposé.

 

Mes parents dans la crainte de gaffer, me renvoyèrent à mon confesseur, le tout gentil et timide Père Joseph qui me demanda si j’avais déjà observé certains comportements des animaux de sexe opposé.

 

Je répondis avoir vu dans l’étang des grenouilles qui s’étreignaient. Le bon et si touchant Père, n’ayant vraiment aucune connaissance en zoologie, soulagé me dit : « Eh bien, c’est comme ça que ça se fait ».

 

Il ignorait vraisemblablement que chez les batraciens, comme chez les poissons « ça se fait » autrement que chez les mammifères, c’est-à-dire par projection extérieure du liquide fécondant sur les oeufs pondus par la femelle.

 

{5.2} Revenons maintenant à ce fameux premier jour de mon entrée au collège : c’est hanté d’appréhensions ridicules quant aux atteintes à ma pudeur que je découvris avec mes parents le redouté dortoir au premier étage du bâtiment principal.

 

De grandes fenêtres l’éclairaient abondamment et les lits étaient rangés de part et d’autre d’une allée centrale. Au mur, un austère crucifix et un Saint-Esprit sous forme de colombe, l’ordre s’étant voué à celui-ci.

 

Maman s’empressa de ranger mes affaires dans l’armoire étroite qui m’était attribuée parmi toutes celles qui se trouvaient alignées le long du mur.

 

Une pièce contiguë était réservée au débarbouillage matinal. On y trouvait des rangées d’armoires basses destinées à contenir nos effets de toilette et, pendant la guerre, on y tolérait quelques provisions de bouche mais pas de friandises.

 

Sur ces armoires, des cuvettes émaillées blanches qu’il fallait remplir d’eau, le soir, pour gagner du temps le matin. En hiver, par temps de gel, on devait casser la glace qui s’y était formée (on ne chauffait que les locaux scolaires, le réfectoire et les bureaux-chambres des professeurs.)

 

Aussi angoissé que les autres mais trop fier pour le montrer, je cranais pour soutenir les miens.

 

Le moment du départ fut un déchirement pour ces bambins (certains de septième avaient à peine dix ans) et c’est le cœur gros que nous nous sommes trouvés en cour de récréation avec les « anciens» qui fanfaronnaient.

 

Nous avons l’âme en mal

Du bâtiment trop grand

Un lourd cœur animal

Qui pleure et perd le sang.

 

Pauvres petits garçons

Qui sanglotent au giron

De mamans éperdues

Et tendrement émues.

 

Envoyez aux nuages

Tant de soupirs secrets,

Tout petits gars si sages

Qui ne furent pas prêts

A entrer au couvent

Pour y pleurer souvent


Voilà comment je me suis retrouvé avec une douzaine de petits diables comme moi en classe de sixième pour y apprendre principalement le latin, les maths et le français.

 

Je n’étais pas bon élève, trop dissipé, distrait et peu attentif. Les résultats s’en firent rapidement ressentir.

 

L’oncle Paul était notre professeur de français et assumait la tâche combien ingrate de préfet de discipline.

 

C’était donc lui qui morigénait ses neveux, mon cousin Jacques n’étant pas plus brillant que moi. Intègre et juste, il nous a toujours traités avec une rigueur et une fermeté scrupuleusement identiques à celles qu’il appliquait aux autres élèves.

 

Notre oncle en qualité de préfet de discipline avait eu l’idée (peut-être discutable) d’introduire le scoutisme intégral dans son établissement - tous les élèves étaient inscrits à la Fédération des Scouts Catholiques - Il poursuivait ainsi un double but : occuper les loisirs des jeunes qui lui étaient confiés et les former physiquement et d’autre part développer en eux l’idéal du service aux autres et du dévouement.

 

{5.3} Nous menions une vie quasi monastique : lever à 5 heures, gymnastique, torse nu, dehors par tous les temps – ensuite toilette dans notre bassin émaillé blanc (avec glace garantie, par temps de gel) –

 

A 6 heures, messe, prières et méditation dans la chapelle.

 

Suivait, à 7 heures, le petit-déjeuner en silence avec lecture d’une œuvre littéraire facile qu’un « lecteur » (il était juché sur un haut siège et chacun avait son tour) « chantait » consciencieusement sur le ton lancinant et barbant du recto-tono, usage courant dans les couvents.

 

De temps à autre, le Père supérieur reprenait des erreurs que des jeunes potaches évitaient difficilement.

 

Sur une petite estrade, démocratiquement, les Pères partageaient nos repas et notre discipline.

 

Pendant la guerre, menu invariable : un bol de petit lait, légèrement sucré, épaissi à la farine de seigle dans lequel nous trempions une tranche du pain bis fabriqué par les frères convers avec la mauvaise farine grise (légèrement tamisée pour en enlever mal certains déchets suris qui lui donnaient mauvais goût) à laquelle l’établissement avait droit en échange de nos timbres de ravitaillement. (timbres de rationnement distribués mensuellement par les autorités à chaque citoyen belge)

 

Après le déjeuner, à 7 heures 30, une heure de travail scolaire dans la grande salle d’étude, sous l’œil sévère d’un surveillant.

 

Nous étions ensuite astreints à une heure et demie de corvées ménagères diverses : enlever les yeux que la machine à éplucher les pommes de terre avait laissés, nettoyage des légumes, entretien des locaux, aide au jardin et corvées diverses.

 

Astucieux et courageux, les « Pères » comme on les appelait dans la région, parvenaient à fonctionner pratiquement en autarcie, assurant en quantité et qualité les besoins en nourriture d’une collectivité d’une centaine de personnes, à une époque de famine.

 

Pour atteindre cet objectif, celui qui était appelé le Père-économe avait converti une partie des dépendances du collège en locaux adéquats à ces activités complémentaires (potager, verger, porcherie, poulailler, boucherie, boulangerie, etc.) ce qui entraînait un accroissement des besoins en main- d’œuvre que les frères déjà surchargés ne pouvaient plus assurer sans cette corvée qui nous était imposée le matin.

 

Nous subissions, ensuite, deux cours d’une petite heure, ce qui nous amenait à l’arrêt de midi avec la première levée de la règle du silence pour un repas chaud que le cuisinier s’ingéniait à nous préparer avec ce que le Père-économe, débrouillard, lui fournissait. S’ensuivait alors, la première période de récréation de la journée.

 

Les cours (trois heures) et la loi du silence reprenaient à 14 heures - A 17 heures, collation frugale (une tranche de pain-maison sur laquelle on étendait une marmelade noire, appelée sirop, confectionnée avec des déchets de sucrerie).

 

Une demi-heure plus tard retour à la salle d’étude, jusque 19 heures, pour les devoirs et leçons de la journée.

 

Venait ensuite le repas du soir, en silence, avec lecture d’un ouvrage pieux comme « L’imitation de Jésus-Christ » suivi d’une période de temps libre (avec nouvelle levée de la règle du silence).

 

Nous nous retrouvions à la chapelle à 20 heures pour l’office du soir et la prière qui étaient suivis d’une rapide toilette du soir, vers 20 heures 45, devant le bassin émaillé, avec extinction des feux à 21 heures, un père-surveillant arpentant les couloirs entre les lits en disant son chapelet.

 

Ce régime sévère valait pour les jours de la semaine (du lundi au samedi compris) sauf le congé obligatoire du jeudi après-midi où une activité scoute, généralement en patrouille, remplaçait les trois heures de cours.

 

Le samedi soir, c’était le rituel hygiénique de la grande toilette hebdomadaire sous la douche qui se passait dans un local non chauffé.

Nous disposions d’une dizaine de cabines sans commandes individuelles, un préposé-surveillant se chargeant de régler la température de l’eau, son débit et sa durée d’utilisation à sa guise avec le souci de faire de nous des hommes aguerris en nous envoyant une eau presque froide.

 

Les dimanches et jours fériés étaient comme partout jour de congé et de dévotions pour lesquels nous nous devions d’être particulièrement performants, étant donné notre statut de futur prêtre.

 

Les corvées et les cours étaient remplacés par les nombreux offices religieux.

 

Ca se passait de la manière suivante : après toilette matinale et gymnastique, de 6 heures à 8 heures, messe et méditation suivi d’un retour en salle d’étude pour lectures de préférence pieuses ou édifiantes.

 

10 heures : grand-messe chantée,

11 heures : temps libre en salle de récréation ou salle d’étude pour les pensums ou travaux de rattrapage ;

12 heures : repas et à partir de 13 heures, activités scoutes (grands jeux à l’extérieur) ;

17 heures 30 : « vêpres » (cérémonie religieuse chantée) suivies d’un temps libre ;

19 heures : repas du soir suivi d’une heure de temps libre pour activités scoutes en patrouille (aux grandes occasions « feu de camp », c’est-à-dire chants et sketchs autour d’un grand feu) ;

20 heures : « salut » (cérémonie religieuse dominicale dédiée à la Vierge) suivi de la toilette habituelle du soir et du coucher à 21 heures.

 

Nos professeurs étaient très bons et très dévoués, mais nous le leur rendions très mal. Notre vie quasi monastique était trop austère et sévère pour des adolescents. Nous tentions de chasser le « cafard » qui nous accablait souvent en espiègleries pas bien méchantes cependant répréhensibles.

 

Mes pitreries avaient beaucoup de succès et j'étais souvent entouré d'une "cour" de deux ou trois copains que j'amusais beaucoup au grand dam du cher oncle qui voyait ça d'un très mauvais oeil

 

Il me réprimandait souvent et mes bulletins s'en ressentaient.  Mai c'était plus fort que moi, j'avais ça dans le sang, mes oncles paternels étaient tous des rigolos, y compris l'oncle de Gentinnes.

 

Ce fut d'ailleurs une grande déception pour moi de réaliser que le "comique" qui faisait rire tout le monde en réunion de famille, prenait l'attitude grave et sévère que lui imposait sa fonction de préfet de discipline.


Certains professeurs, bien souvent les plus gentils, devenaient vraiment nos têtes de turc. L’ascendant ou l’autorité sur les autres, on l’a ou on ne l’a pas : c’est inné.

 

C’est un don que l’oncle préfet avait reçu incontestablement, mais par contre un jeune Père, notre professeur de latin, en était totalement dépourvu.

 

Il voulait nous intéresser et s’intégrer en jouant au Prof-copain et à la longue n’y parvenant pas se mit à sévir durement. Mais rien n’y fit, il n’avait incontestablement pas la manière. C’était le Prof-martyr comme il y en a tant de nos jours.

 

Nous étions quand même bons bougres et pris de remords prenions la résolution de ménager notre victime.

 

Ca n’a jamais tenu plus d’une demi-heure ; insensiblement, comme malgré nous, le chahut sourdait presque imperceptible d’abord et puis de plus en plus fort.

 

Des qualités d’autorité naturelle et d’ascendant sur les autres, devraient être un critère impératif de sélection des enseignants, dans l’intérêt évident des deux parties : le maître et l’élève.

 

A ce propos, je me dois de raconter un incident majeur dans le contexte du lieu, de l’époque et du milieu dans lequel il s’est produit.

 

C’était l’hiver de 1943-1944, particulièrement dur et long. Une sorte d’apathie générale semblait s’installer. Le « cafard » grignotait les troupes.

 

Tous les élèves se trouvaient réunis dans la grande salle de travail pour l’étude du soir. Le Père surveillant était à son pupitre devant. Les élèves étaient installés, chacun à son banc, par ordre de classes : les petits à l’avant, les secondes et rhétos derrière.

 

On ne sait trop pour quelles raisons, soudain, les « grands » à l’arrière se mirent à faire claquer en cadence les couvercles des pupitres de leur banc. Le surveillant, interdit, cria : « Du calme, Messieurs, du calme ».

 

Rien n’y fit, bien au contraire, le vacarme gagna du terrain pour atteindre le milieu de la salle. Le surveillant, affolé, se précipita vers les chahuteurs pour tenter de les calmer.

 

Mais dès qu’il s’approchait d’une zone perturbée, les tapageurs concernés se tenaient innocemment cois, tandis que les autres tapaient de plus belle.

 

Nous, les petits, d’abord effrayés, nous y allâmes aussi, timidement d’abord et avec joie et entrain ensuite. Le pauvre Père courait d’avant en arrière, n’arrivant pas à pincer un coupable : il n’avait à sa portée que des petits anges, les deux mains le long du corps, apparemment totalement innocents.

 

Le surveillant abandonna la partie et nous nous retrouvâmes, très excités, chantant l’internationale à tue-tête.

 

Il convient de réaliser la scène dans un contexte de lieu et d’époque : une bonne soixantaine de futurs curés, hurlant à pleins poumons, en 1944, le chant des « rouges » dans un chahut épouvantable et prêts à en découdre avec qui oserait les toucher.

 

Mon oncle, préfet de discipline, se devait d’intervenir mais il était introuvable. Un autre Père tenta timidement de calmer les esprits mais en vain, il fut refoulé sous les huées, sifflets et petits projectiles divers.

 

Je n’ai jamais connu les causes de cette « révolution », s’il y en avait une. C’était peut-être une blague qui a dégénéré et ceux qui en étaient l’origine, devaient être terrorisés de la tournure que prenaient les événements déclenchés, d’autant plus que, laissés à nous-mêmes, le chambard s’enflait incroyablement et que rien ne semblait devoir l’arrêter.

 

Je me suis souvent dit que c’était comme ça que naissaient les révolutions, dans une ivresse collective plugins/blogspirit/langs/fr.js?20090525"> // // --> // --> //]]> et communicative et sans se soucier des lendemains répressifs.

 

La nôtre d’insurrection dura le temps relativement long qu’il fallut pour enfin dénicher l’oncle qu’on a trouvé en visite chez un voisin.

 

Mis au courant des événements, il a agi avec son habituelle détermination et l’assurance de son pouvoir.

 

Je réalisai alors combien l’autorité et la faculté de diriger les hommes sont l’apanage de certains et de mon cher oncle, en particulier. span> //]]>

 

En effet, pénétrant dans la salle d’étude en ébullition, comme Daniel dans la fosse aux lions, il s’avança lentement, très droit et calme.

 

Aussitôt, comme des cartes à jouer qui s’effondrent les unes sur les autres, les couvercles des pupitres des bancs se turent, abandonnant la place à un silence sinistre et angoissé.

 

Mon oncle, olympien, très maître de lui, remonta toute la salle et se plaçant sur l’estrade devant les « révolutionnaires », d’abord les toisa avec insistance mais sans colère, sûr de lui et de son autorité.

 

Nous n’avons pas pu à ce moment faire autrement que l’admirer et l’estimer. Sans se départir de son calme, il nous envoya dans les dortoirs en nous conviant à une réunion-débat, au lever du lendemain, sur le sens à donner à notre acte, la responsabilité de chacun et les sanctions qui s’imposaient.

 

Nous en reparlâmes souvent après, l’incident nous ayant bien sûr fortement marqués. Mais nous étions unanimes à mettre en exergue ses qualités de meneur d’hommes, sa droiture, sa bonté et son dévouement.

 

Il deviendra supérieur de l’établissement, transformera le petit séminaire en collège ouvert à tous, l’agrandira de nouveaux bâtiments modernes, parviendra à obtenir l’agrégation du Ministère pour l’homologation des diplômes, et après le drame de l’exécution des missionnaires de Kongolo au Congo, remuera ciel et terre, les autorités et les fidèles pour faire ériger, dans l’enceinte du collège, un mémorial-chapelle national à la mémoire des missionnaires ayant laissé leur vie, lors des événements qui, après l’indépendance, ont ensanglanté ce pauvre pays.

 

{5.4} Pour rappel, à Kongolo se trouvait une mission d’une douzaine de spiritains, confrères de ceux de Gentinnes, qui furent assassinés par une soldatesque ivre et inconsciente, le 1 janvier 1962.

 

Parmi eux, des anciens camarades du collège et surtout un copain de classe, René Tournai et un chef scout, Pierre Gilles (totemisé Ourson).

 

Il y eut cependant un survivant, échappé par miracle qui fut mon chef de patrouille duquel je parlerai plus loin.

 

Écoutez le chant des tam-tams

Au cœur d’un ciel rouge de flammes ?

Entendez-vous le chant du cher copain René,

Si courageux sous les balles des forcenés ?

Entendez-vous, aussi, le chant du chef Ourson

Bénissant ses bourreaux,

Pris de boisson, qui ne savent plus ce qu’ils font ?

 

Le ciel fauve d’Afrique en pleurs s’est tu,

Les gazelles fuyaient les hommes en rage,

Les oiseaux se cachaient dans le feuillage,

Et les mères pleuraient ceux qu’elles n’ont plus.

 

Des griffes de sang noir

Feront au ciel d’un soir

Des zébrures de rage,

Réveillant les tourments

De ces hommes déments

Revenant d’un autre âge.

 

Quoi de plus merveilleux pour un jeune garçon que de disposer le long de sa cour de récréation d’un bel et grand étang, aux nombreux coins secrets, bordé de grands arbres avec en son centre une île sur laquelle pleure un saule ?

 

Comme je l’avais signalé plus avant, les Pères ne manquaient pas de faire valoir cet avantage lorsqu’ils recrutaient. C’était, en ce qui me concerne, ce qui tempéra mes appréhensions.

Aussi, le premier jour, je ne manquai pas avec les autres nouveaux, d’y pêcher des têtards et autres alevins ainsi que d’y faire quelques tours en barque.

 

Plus tard, quand je fus bien intégré et adapté au règlement, je m’arrangeai pour tromper la vigilance des surveillants en me glissant sous le treillage qui fermait l’aire de récréation.

 

J’avais repéré un endroit de passage où la clôture était un peu relâchée et sous laquelle je parvenais à me glisser, au prix de contorsions difficiles. Il va de soi que cette action était totalement interdite et sanctionnée durement, l’étang n’étant accessible que sous surveillance.

 

{5.5} Ces incursions dangereuses et brèves me permirent cependant de découvrir une belle grenouille brunâtre, aux grands yeux tendres et doux de bovidé, qui pataugeait à grands coups de ses longues cuisses luisantes dans une sorte de petite crique discrètement camouflée.

 

Le soir, je la retrouvais et elle m’accueillait en gonflant ses bajoues. J’en avais fait une amie que j’avais introduite dans mes dédoublements dont j’avais fortement amélioré la technique, les rendant de plus en plus discrets et réels.

 

Cette faculté de rêve-éveillé me permettait de supporter une vie qui ne me convenait pas du tout. Dès que je le pouvais, à l’étude, comme au lit, je m’évadais dans mon monde avec mes amis imaginaires.

 

Une nuit d’hiver, glaciale, abyssale et longue, en plein désarroi et triste à mourir, j’appelai ma grenouille qui accourut aussitôt.

 

- Que veux-tu, descendant des hommes ?

- Connaître ton nom.

- Je suis Rana 1ère, mère de la génération de la lune rousse dans les roseaux de l’érable noir et mon époux s’appelle Rana 1er, père de la génération de la lune rousse dans les roseaux de l’érable noir.

- C’est trop compliqué, s’exclama Madoulet qui nous avait rejoints avec les autres.

- Nous nous appelons toutes Rana 1ère, et les mâles, Rana 1er , c’est une règle chez nous.

- Marrant, ç’truc-là, grommela Jim.

 

La grenouille était très gentille et nous raconta beaucoup d’histoires d’eau, bien entendu, avec tritons, épinoches, et autres habitants des étangs.

 

C’est ainsi qu’elle nous invita à vivre l’aventure impossible des « Globuleux », êtres invisibles qui vivaient dans des perles d’eau.

 

- Suivez-moi, dit-elle, en sautant dans l’eau.

- Elle est dingue, dit Pit, qu’est-ce qu’on fait ?

- On la suit, s’exclament en chœur, Madoulet et Jim, tout en se précipitant dans l’étang.

- On va se mouiller et l’eau est dégueulasse, remarquait Gros Bidon, pas du tout intéressé et qui s’assit sous un arbre, les bras autour des genoux.

 

Sans nous occuper de lui, nous suivîmes Rana 1ère dans une sorte de soupe verdâtre. Elle nous précédait, nageant élégamment tandis que, derrière elle, notre curieuse troupe barbotait maladroitement.

 

Imaginez la scène :

 

Belle des Cloaques, l’araignée, à la manière d’un poulpe, se propulsait à coups de ses huit pattes, Jim toujours opportuniste, accroché à son dos ; la guêpe et le carabe, allergiques à l’eau, ne prétendant pas se mouiller, nous suivaient à la surface, en glissant sur leurs pattes comme des hydrophiles.

 

Quant à Madoulet, le sabre entre les dents, il s’empêtrait dans ses hauts-de-chausses en nageant entre deux eaux, alors que Pit et moi, nous nous efforcions tant bien que mal, maladroits dans la vase, de ne pas nous laisser distancer.

 

Gros Bidon, sur le bord, se lamentait, en prétendant que nous allions nous noyer. Le feu follet, mystérieusement, avait disparu comme dissous dans l’eau.

 

Rana 1ère nous attendait au plus profond de l’étang, là où jaillissait une source qui bouillonnait légèrement avec beaucoup de belles bulles s’élevant à la surface comme l’encens au-dessus d’un autel.

 

L’endroit était sublime de limpidité et de transparence et les bulles s’irisaient en s’enivrant des rais du soleil.

 

Confondus d’émerveillement, nous écarquillâmes les yeux dans l’attente de la suite que Rana 1ère semblait nous réserver.

 

Sans hésiter, elle plongea dans une bulle pour s’y installer confortablement. Envoûtés et ensorcelés, nous fîmes de même.

 

Bien installés dans nos « aquanefs », nous descendîmes dans la source en traversant un monde de rêve et de cristal. Les bulles s’élevaient autour de nous en jetant des feux de diamants.

 

La descente nous conduisit dans un monde sphérique où tout, y compris nous-mêmes, n’était que bulles.

 

Pas très loin de moi, Rigolard, mon carabe marrant, qui en avait récupéré une quand il glissait à la surface, s’amusait à y faire des cumulets en se faisant glisser sur ses parois bombées.

 

Dans cet univers féerique vivaient des êtres étranges, enfermés comme nous dans leur bulle, et qui nous faisaient de grands signes de bienvenue.

 

Leur tête était une sorte de bille transparente et miroitante qui semblait toujours nous regarder, nous sourire ou nous parler.

 

Huit bras filiformes, aussi souples que des ficelles, s’agitaient en tous sens en prenant appui, tout en glissant, sur les parois de leur bulle.

 

Non loin de moi, il y en avait une qui me souriait depuis un moment. Je lui fis signe : un dialogue s’ensuivit par le truchement de je ne sais trop quel sortilège.

 

- Tu viens sans doute du dessus des eaux ? Commença-t-elle.

- Je suis un terrestre qui n’aime pas beaucoup cet élément, j’en ai assez peur.

- Tu ne dois pas avoir peur ; l’eau, c’est la vie et l’eau des sources, c’est l’âme de la vie, parce qu’elle est plus pure que le ciel bleu sans nuage.

- Mais qui êtes-vous ?

- Nous sommes des gouttes de la mémoire de l’eau.

- Des gouttes de mémoire ? Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

- L’eau est la mère de la vie. Nous sommes les gardiens des mystères de la vie. Nos ancêtres dans la lagune-utérus ont imploré le soleil pour qu’il donne la vie et la vie est entrée dans l’eau et l’eau a nourri la vie et la vie a peuplé l’eau et l’air et la terre toute entière.

- C’est une belle histoire ! As-tu un nom ?

- Nous n’avons pas de nom. Nous sommes toutes identiques, nous parlons et pensons toutes ensemble : nous sommes l’âme de l’eau.

 

La goutte s’est mise à sourire : un sourire infini, un sourire de ciel tout bleu, celui qu’il a quand le soleil se couche voluptueusement dans ses bras refermés.

 

Nous étions abasourdis : chacun de nous avait reçu le même message aussi bizarre que mystérieux. Madoulet, dans sa bulle, en était le derrière par terre. Il fut le premier à réagir :

 

- Sacrebleu ! mordieu, si je m’attendais à un truc pareil ! Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

- Ce sont des confrères en imaginaire, expliqua le feu follet que nous entendîmes soudain sans le voir. Nous sommes l’âme de la vie qui s’élève au-dessus des morts reposant dans les cimetières et nous dansons toutes les lunes vertes au sabbat des poètes et des conteurs d’histoires.

 

Hymne de l’eau

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Ô, toi, ma mère l’eau

Tu murmures et tu chantes

Comme le bel oiseau,

Qui coule dans les pentes

En élevant aux cieux

Un chant pour ces lieux.

 

Ô ! ma source, ô ! mon eau

De lents canards te saignent

En fendant tes ruisseaux.

Ton bleu miroir se baigne

Dans ton ciel le plus beau

Pour les petits moineaux

Qui s’y mirent et s’y penchent

Depuis les basses branches.

Tes océans miroitent tes ciels sans nuages

Tes mers accourent, toutes folles d’horizon.

De beaux galets s’enroulent, le long de tes plages

Où le sable s’écoule en un grand flot très blond.

 

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L’état de « temps de guerre » mettait souvent le collège en situation particulière et exceptionnelle. Ainsi, l’établissement de Lière, pendant flamand du nôtre, pour des raisons que j’ignore, ferma momentanément ses portes et nous envoya ses recrues.

 

On nous demanda donc de serrer les rangs et de faire place aux nouveaux venus. Notre classe, surpeuplée, devint plus bourdonnante qu’une ruche en mal d’essaimage.

 

Nos condisciples flamands étaient plutôt sympas et, très en symbiose, baragouinèrent d’abord un français approximatif pour ensuite se débrouiller très honorablement avec la si difficile « langue de Voltaire ».

 

J’ai toujours eu la plus grande considération et la plus grande admiration pour ceux qui ont cette faculté merveilleuse, moi qui me suis battu toute ma vie pour apprendre les langues, sans grands succès.

 

{5.6} Un jour, en plein trimestre, on nous demanda d’accueillir un « nouveau ». Il était secret et triste de ses grands yeux gris, des yeux d’enfant qui ne l’est plus.

 

Il parlait peu d’un langage prudent et mesuré. Il se tenait souvent seul, sans jouer, affaissé, comme écrasé par quelque chose qu’il ne pouvait révéler.

 

Je le questionnais souvent : il ne répondait pas, mais ses yeux voulaient dire ce que sa bouche taisait. Les autres se préoccupaient peu de lui : il n’intéressait personne et ne semblait pas normal.

 

Il était souvent absent des cours, on ne savait trop pourquoi. Les Pères le ménageaient et lui parlaient avec beaucoup de gentillesse comme s’il était anormal.

 

Nous n’avons jamais rien soupçonné du drame qui hantait ses nuits de cauchemars : plus tard, j’ai appris que c’était un petit juif que les pères cachaient et qui avait assisté à la mort de ses parents torturés devant lui.

 

Ô petit copain triste,

Aux yeux si bleu pervenche

Tu cherches, très au lointain

Dans la gadoue, dans la fange

Les yeux dorés de ton père,

Les yeux de ciel de ta mère

En gémissant ta plainte

D’orphelin triste.

 

Ta plainte d’orphelin triste

Qui pleure sa mère déchirée

Qui gémit son père torturé

Qui a les yeux pleins de sang

Qui a du sang plein les larmes

Qui a mal de la haine des hommes

Qui est pauvre de solitude

Qui a un cœur qui ne peut plus aimer

Qui cherche, qui cherche

L’amour qu’il craint

De ne plus trouver.

 

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{5.7} A la fin des vacances de Pâques, fin avril 1944, les autorités du collège nous font savoir qu’en raison de l’imminence d’événements graves, les cours seront suspendus jusqu’à nouvel ordre et les élèves renvoyés chez eux.

 

En effet, les alliés gagnent du terrain en Italie et la défaite allemande se précise de jour en jour. On s’attend à une opération militaire de grande envergure avec débarquement sur les côtes de la Manche.

 

Nos professeurs furent chargés d’organiser des travaux scolaires par correspondance en vue de préparer un éventuel examen de passage quand les événements le permettraient.

 

Quand les cours reprirent après la libération, en octobre, le seul d’entre nous qui, dans tout le collège, parvint à réussir l’examen de passage imposé pour accéder à l’année supérieure, fut un surdoué, venu tout droit de sa Campine avec mon cousin Jacques.

 

Les autres, dont j’étais, bien entendu, ne s’appliquèrent qu’insuffisamment, la désorganisation générale aidant, pour préparer cette épreuve, si bien que nous avons tous doublé, sauf un.

 

Il faut dire aussi qu’un arrêt scolaire de cinq mois (mai à septembre) dans des conditions exceptionnelles n’était pas de nature à nous préparer valablement.

 

Nous avons profité somptueusement de ces vacances forcées, certes moins appréciées par nos parents obligés de subir notre désœuvrement.

 

Je m’étais installé une petite table devant la fenêtre de rue de notre appartement du deuxième étage pour y bâiller sur mes ennuyeux travaux scolaires, aussi barbants que les devoirs de vacances souvent imposés aux mauvais potaches de mon espèce.

 

Aussi, crayon mordillé et rongé en bouche, j’étais davantage attentif aux mouvements de ma rue qu’aux versions latines et autres théorèmes casse-pieds.

 

Juste devant moi, à moitié camouflée par un des sorbiers qui bordaient notre rue, je pouvais observer par la fenêtre la petite échoppe du marchand de bois coupé. Spectacle assurément peu passionnant ! Et pourtant !

 

C’était auparavant un petit abri à charrette de colporteur qu’un homme d’apparence distinguée avait transformé en boutique à bois coupé pour le feu.

 

Les ménagères venaient chez lui s’approvisionner d’un peu de petits bois secs destinés à provoquer une flambée dans un combustible hétéroclite, rare et récalcitrant qu’elles avaient trouvé difficilement, aussi l’utilisait-on parcimonieusement.

 

Dans les  cabas, le petit bois pour allumer le feu avoisinait les maigres trouvailles alimentaires du jour méritées par de patientes « queues » ou « files » (on allait faire la file, comme on disait alors) chez les commerçants.

Le marchand de bois était assis dans un petit fauteuil d’osier dont il avait raccourci les pieds.

 

Des deux jambes, il encerclait un gros billot qu’il maintenait contre lui et fendait de grosses bûches en tranches fines et régulières qu’il rassemblait ensuite d’une main preste pour faire tomber sous sa serpette une pluie de bâtonnets blancs. (Plus ils étaient fins, plus l’opération était rentable pour le consommateur qui en utilisait moins)

 

La moisson blanche montait le long de ses jambes et l’envahissait jusqu’à ce que, débordé, il se relevât en s’ébrouant et en se dégageant pour former un grand tas à coup de fourche habilement maniée.

 

Moisson si blanche qui s’écoule

Comme un fleuve d’écume blanche

Que des mandarins gris contemplent,

Yeux fermés et mains dans les manches.

 

Le billot sonne et le bois chante

De longs cantiques de voix blanches

En de grands flots échevelés.

 

J’étais fasciné par cet homme étrange. Il portait souvent une sorte de gabardine dont il relevait le col. Il se coiffait d’un feutre comme un personnage de roman policier.

 

Des hommes jeunes venaient bavarder avec lui en conversations animées et mystérieuses mais sans rester longtemps.

 

Je voulais en faire un héros de la résistance et mon imagination lui attribua les plus grands mérites en l’embarquant dans les aventures les plus romanesques.

 

Je n’avais pas tort car j’appris, à la libération, qu’il était un relais de l’armée secrète que son petit commerce camouflait.

 

Nous n’étions pas loin de la caserne Dailly et de son sinistre lieu d’exécution (devenu depuis la fin de la guerre, l’enclos des fusillés).

 

Un jour, un copain de collège m’invita à passer une après-midi chez lui. Il occupait avec ses parents un appartement pas très grand.

 

Son père était un ancien aviateur de la guerre 14-18 qui revint un peu avant le repas du soir accompagné d’un homme à belle moustache, très british, qui parlait peu une langue que je ne comprenais pas et semblait inquiet.

Je ne m’en souciais que peu : nous achevions une passionnante partie de dames.

 

Quand nous passâmes à table, je le regardai plus attentivement. Ses yeux croisèrent les miens, longuement. Il y avait dans son regard tant de lassitude et de détresse que j’en frémis.

 

Il ne parlait pas, il n’a rien dit pendant tout le repas. Il avait de belles mains dont l’une tripotait nerveusement le couvert rangé le long de son assiette.

 

Son regard croisait souvent le mien : je pensai que je lui rappelais quelqu’un.

 

Son repas fut interrompu par l’arrivée de deux hommes qui repartirent précipitamment avec lui.

 

Mon camarade me confia que c’était un aviateur anglais que son père et son réseau rapatriaient en Angleterre.

 

Quand je racontai ça chez moi, mes parents me recommandèrent de n’en parler à personne.

 

L’audace de cette famille, leur courage simple frisant l’inconscience me bouleversera toujours. Je réalise aussi en frémissant au danger qu’inconsciemment j’aurais pu présenter en manquant de discrétion.

 

Maintenant quand je pense à lui, je ne peux m’empêcher de ressentir ce long désarroi de l’animal traqué qui sent la mort ou la souffrance au bout de son chemin.

 

 

Triste est ton regard affolé,

Triste est ta si longue lassitude

D’animal traqué.

 

Tu m’agresses en plein ventre

Tes yeux rongent mon âme

Du vide obsédant

Qui sépare nos existences.

 

Ton regard bleu tremble

Comme tremblent les feuilles

En mal d’orage.

 

Tes yeux murmurent la plainte

De ta chair froide et lasse

Qui appelle le silence infiniment.

 

Les « Pères » comme beaucoup de Belges de tous milieux, offraient l’asile à de nombreux clandestins que la « gestapo » traquait et recherchait.

 

C’était certes très dangereux surtout dans un environnement scolaire composé de jeunes au langage souvent imprudent, la moindre fuite compromettait le collège tout entier et exposait ses responsables aux pires sanctions ; aussi ces actions dangereuses étaient-elles soigneusement camouflées.

 

Cependant, Guy et moi, toujours fureteurs, avions trouvé étranges certaines allées et venues constatées du côté des bâtiments réservés aux activités fermières des frères.

 

Cette suspicion méritait une expédition exploratoire, ce que nous tentâmes illico en profitant de la période de corvée matinale.

 

Nous étions, à l’époque, chargés d’aider le frère-jardinier à entretenir la serre où grandissaient de mignonnes petites pousses, fragiles comme un cheveu, appelées à se fortifier pour devenir d’accortes salades ou autres choux-cabus et poireaux grassouillets.

 

Le frère, trop confiant, nous laissait souvent seuls, latitude qui nous a permis de tenter des actions de reconnaissance. Nous avons vite compris que dans les fenils se cachaient des clandestins que des « passeurs » devaient acheminer en lieux sûrs.

 

Très excités et très imprudents, nous avons tenu dans la confidence certains privilégiés auxquels nous demandions cependant le secret absolu. Quant à nous, nous nous étions ménagé un observatoire par le biais du grenier d’une remise à outils attenante d’où nous pouvions à loisir contempler nos héros.

 

 

Beau grand soldat de l’ombre

Dans le foin de ta cache

Tu gémis ton ciel sombre

Qui fait comme une tache.

 

Tache au front des soudards

Qui traquent dans les bois,

L’animal aux abois,

Qui les fuit sans retard.

 

Les dés de la bataille

Ne sont encor joués.

Dans le foin, dans la paille,

Bientôt seront jetés

En pâture au destin

Pour un cruel festin


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